Oral du Bac

Les textes de la liste sont extraits d’une oeuvre de Spinoza, le Traité théologico-politique (1670), et doivent être expliqués à partir de la compréhension d’ensemble de l’oeuvre. Dans la liste, les textes sont associés à des thèmes : les titres qui indiquent ces thémes sont du professeur, non de Spinoza.

Il faut se présenter à l’examinateur avec : 1) la liste des textes; 2) les textes, qu’il faut imprimer en double exemplaire (un exemplaire pour l’examinateur, un exemplaire pour le candidat).

L’épreuve consiste en une explication orale de 10/15 minutes du texte choisi par l’examinateur (il est permis de lui suggérer le ou les quelques textes que l’on préfère). Le candidat dispose de 30 minutes pour préparer l’épreuve après le choix du texte. La durée de l’épreuve est approximative, à la différence du Grand Oral : il est recommandé de faire un exposé de dix minutes; si l’exposé est plus court, ce n’est pas très grave, à la condition de pouvoir répondre convenablement aux questions de l’examinateur, lesquelles visent à aider le candidat à compléter son explication liminaire.

Liste TG

Explications

Théorie des races, science et racialisme

Définitions

Anthropologie : l’étude et la connaissance de l’homme.

Barbarie, barbarie : 1) le comportement dégradant et cruel (sens moral ordinaire) ; 2) ce qui est proche de la nature originaire (synonyme de « primitif » ou de « sauvage ») ; 3) l’autre, au sens de l’étranger que l’on ne comprend pas et que l’on tend à mépriser (ce qui correspond à l’étymologie grecque ou latine : le barbare est l’étranger, celui qui parle une langue qui n’est pas semblable à la nôtre). « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage » (Montaigne).

Déterminisme : toute doctrine selon laquelle l’existence, la pensée et l’action de l’homme sont déterminées par un mécanisme dont celui-ci n’a pas conscience.

Ethnocentrisme : la tendance à produire des jugements de valeur sur les autres  en prenant pour référence exclusive les valeurs de sa propre culture.

Essentialisme : toute conception de l’homme selon laquelle l’identité et l’existence d’un individu sont déterminées par son « essence », c’est-à-dire par la catégorie qui sert à le définir.

Race : 1) Le concept scientifique :  un groupement naturel d’hommes qui présentent un ensemble de caractères héréditaires communs, quelles que soient par ailleurs ce qui les distingue sur le plan culturel (langue, religion, nationalité, mœurs). 2)  Le concept idéologique (racialiste) : un groupement humain à la fois racial et culturel, dont les caractères héréditaires communs déterminent l’identité morale et/ou culturelle.

Racialisme : la théorie selon laquelle l’histoire de la civilisation et la diversité des cultures sont l’œuvre des races, conçues comme des groupes humains naturels dont les caractères moraux, déterminés par la nature, sont permanents et non modifiables par l’éducation.

Monogénisme et polygénisme : 1) le monogénisme est la doctrine selon laquelle les races humaines dérivent d’une souche humaine commune ; 2) le polygénisme est la doctrine selon laquelle les races humaines sont issues de souches distinctes dès l’origine.

Taxonomie ou taxinomie : la branche des sciences naturelles qui a pour objet de classer méthodiquement les organismes vivants en catégories hiérarchisées appelées « taxons ».

La distinction entre science et idéologie

La science est la connaissance de la nature. Elle vise à décrire et à expliquer la réalité telle qu’elle apparaît et peut être observée. Les descriptions et les explications de la science, si elles sont vraies (si elles correspondent à la réalité telle qu’elle est), constituent ce qu’on appelle les faits. La science véritable ne contient aucun jugement de valeur : elle vise exclusivement à produire la connaissance de ce qui est, non à évaluer ce qui est, ni à dire ce qui doit être (formuler un idéal moral ou politique). La première règle de la méthode scientifique est la neutralité axiologique : le scientifique doit neutraliser son rapport aux valeurs (faire abstraction de ses convictions morales, politiques ou religieuses) pour produire une théorie de la réalité telle qu’elle est et qui est la même réalité pour tous.

La notion d’idéologie est utilisée pour désigner des théories qui visent à décrire et à expliquer la réalité mais qui ne peuvent pas être considérées comme scientifiques, soit parce qu’elles ne respectent pas la méthode scientifique, soit parce qu’elles contiennent des jugements de valeur et des prescriptions (la justification d’un idéal moral, politique ou religieux).

S’agissant de la théorie des races humaines, une telle distinction est nécessaire, dans la mesure ou les théories racialistes susceptibles de justifier des pratiques politiques racistes relèvent de l’idéologie, tandis que la science naturelle n’a pour but que d’établir une théorie vraie de l’unité et de la diversité de l’espèce humaine.

L’émergence du concept scientifique de « race »

La découverte du monde par les Européens conduit les savants, aux 17e et 18e siècles, à tenter de produire une description des populations qui peuplent les différentes régions du monde. La théorie des races humaines se développe à l’intersection de la géographie et de la zoologie. La science de l’homme (l’anthropologie) doit prendre en considération la diversité des types physiques (morphotypes) découverts sur les différents continents. La notion de « race » permet de désigner un groupe de population qui se distingue des autres par une ou plusieurs caractéristiques physiques, la couleur de la peau par exemple. La mise en ordre savante du monde conduit au projet de dénombrer ces « races » diverses qui composent l’humanité. Cette science des races humaines paraît alors découler logiquement du projet de fonder une anthropologie naturaliste (une science naturelle de l’homme).

La science moderne de l’homme, la science qui à partir du 17e et (surtout) du 18e siècle s’émancipe des préjugés religieux, inscrit l’homme parmi les animaux. La notion de race prend une signification scientifique, au siècle des Lumières, lorsque les scientifiques l’utilisent dans le cadre d’une classification du vivant qui intègre l’homme : la « race » correspond à ce que les zoologistes (les savants qui étudient les animaux) appellent « sous-espèces » et les botanistes (ceux qui étudient les plantes) « variétés ». La variété des formes physiques paraît justifier la thèse de l’existence des races, c’est-à-dire de groupes humains naturels distincts.

La « race » est un concept taxonomique, ce qui signifie qu’il s’agit d’un concept descriptif utilisé dans le cadre d’un projet de classification méthodique du vivant. Sa fonction ou valeur scientifique est de permettre de présenter et d’organiser les différences naturelles observées entre les êtres humains en rangeant ceux-ci dans des groupes naturels distincts. Ce travail de classification est le même que celui de la construction des espèces. Le débat scientifique porte sur la pertinence de distinguer ainsi des groupes de population au sein de l’humanité : la catégorisation raciale et le dénombrement des races sont-ils fondées exclusivement sur les apparences ou bien sur des critères objectifs solides (comme l’est pour l’espèce le critère de l’interfécondité) ?

La formation des races selon la théorie de l’évolution de Darwin

La théorie des races humaines pose aux scientifiques un problème : ces divers groupes humains naturels sont-ils issus de souches humaines distinctes, apparues indépendamment les unes des autres dans les diverses régions du monde (polygénisme), ou bien dérivent-ils d’une seule et même souche humaine (monogénisme) ? La thèse du monogénisme, qui va prévaloir et qui est déjà défendue au siècle des Lumières par le célèbre naturaliste français Buffon, implique le transformisme, la doctrine selon laquelle les espèces du vivant ne sont pas fixes mais se transforment avec le temps.

Le mécanisme naturel de la transformation des organismes vivants est établi par la théorie de l’évolution de Charles Darwin, qui publie en 1859 l’ouvrage qui constitue depuis la référence incontournable sur le sujet : De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie. La notion de « sélection naturelle » n’est qu’une métaphore. L’évolution s’explique par les « variations légères » qui interviennent dans la transmission des caractères héréditaires et qui, lorsqu’elles sont transmises aux générations suivantes, contribuent à transformer l’espèce. La « sélection » s’opère de manière inconsciente et non voulue : si les variations favorisent l’adaptation de l’organisme vivant à son environnement, celles-ci sont transmises au moment de la reproduction et se conservent ; si elles nuisent à la survie, l’organisme meurt avant d’avoir le temps de se reproduire, de sorte que les variations ne se transmettent pas et ne contribuent pas à changer l’espèce.

Les transformations réelles qui donnent naissance à des espèces nouvelles ou à des variétés différentes d’une même espèce résultent toujours d’une série de variations légères et insensibles (que la génétique contemporaine nomme « mutations »). La théorie de l’évolution fournit ains le mécanisme qui explique la formation des races humaines : des groupes humains qui ne connaissent aucun croisement durant une très longue durée, en raison d’une séparation physique (les mers, les montagnes, les déserts, etc.) ou culturelle (l’endogamie culturelle favorisée par la barrière de la langue, de la religion, des mœurs) constituent autant de « séries » différentes aboutissant à des variétés distinctes. Ce processus est à l’inverse contrarié par les rencontre et les mélanges de population résultant des déplacements d’une population, de l’invasion d’une population par une autre.

Arguments en faveur de la thèse de l’existence des races

1) Deux groupes humains constituent des races distinctes si leurs différences se perpétuent en dépit du changement d’environnement (climat, culture) en l’absence de métissage.

« Si l’on transporte un noir et une noire d’Afrique en pays froid, leurs enfants ne laissent pas d’être noirs aussi bien que tous leurs descendants jusqu’à ce qu’ils se marient avec des femmes blanches. »  (François Barnier)

« Parmi les dérivations (c’est-à-dire les variétés héréditaires d’animaux appartenant à une même souche), celles qui se conservent en dépit de toutes les transplantations (transposition sous d’autres climats) à travers une longue suite de générations de façon persistante (…) s’appellent races. » (Kant)

2) Les variétés observées au sein d’une espèce (y compris l’espèce humaine) s’expliquent par les mécanismes de l’évolution ; réciproquement, nier l’existence des variétés biologiques au sein de l’espèce humaine reviendrait à nier le fait que les lois de l’évolution du vivant s’appliquent à l’homme.

« Si ‘’race’’ est le plus souvent un synonyme de ‘’variété’’, la négation de la réalité des races humaines équivaudrait à l’affirmation que l’espèce humaine n’a jamais pu produire de ‘’variétés’’ en son sein. » (Patrick Tort)

 3) Argument de la génétique contemporaine : « Les populations présentent des différences génétiques moyennes non négligeables à l’égard de certains caractères » (David Reich)

Les objections scientifiques contre l’existence de races humaines

1) Il est impossible de dénombrer les races humaines, car il est impossible d’identifier des groupes racialement homogènes et distincts. Les traits physiques saillants des différents groupes (couleur de peau, taille, texture des cheveurs, etc.) sont enchevêtrés : selon que l’on privilégie le critère de la taille ou de la couleur de peau, par exemple, on obtiendra des classifications différentes.

2) Le métissage rend impossible l’identification de races pures. Toute « race » désignée comme telle est susceptible d’être le produit d’une hybridation, d’un mélange de races. Autrement dit, on ne « constate » jamais l’existence des races, on « postule » l’existence de celles-ci. Postuler signifie admettre sans pouvoir prouver : l’observation des différences physiques justifie le postulat selon lequel ces différences procèdent de races distinctes, mais l’observation ne permet pas d’établir le rapport exact entre le caractère observé – lequel peut fort bien être l’effet d’un métissage – et la race dont on postule l’existence.

3) Argument de la génétique contemporaine : La distance biologique entre deux individus d’une même race supposée est plus importante que la distance biologique entre deux races : la variation des caractéristiques génétiques entre deux individus d’un même groupe (la « race » supposée) est plus importante que la variation des caractéristiques génétiques moyennes de deux groupes.

« La distance biologique entre deux personnes d’un même groupe, d’un même village, est si grande qu’elle rend insignifiante la distance entre les moyennes de deux groupes, ce qui enlève tout contenu au concept de race. » (François Jacob)

« Les races et les populations sont extrêmement semblables les unes les autres, la plupart des variations humaines s’expliquant par les différences entre les individus » (Richard Lewontin)

Le « type-idéal » du racialisme

Le « racialisme » est le nom que l’on peut donner aux théories des races humaines qui établissent l’inégalité en valeur des races humaines et qui justifient une politique de la race. Il faut distinguer le racialisme, qui est une idéologie raciste du comportement raciste (injure, discrimination, etc.) qui ne se réfère pas nécessairement à une théorie.

L’idéologie racialiste se fonde sur une théorie des races humaines qui prend appui sur le concept scientifique de race mais dont la visée n’est pas scientifique. Elle ne s’inscrit pas dans la science naturelle de l’homme dont l’objet est de produire une théorie de l’unité de la diversité de l’espèce humaine comme espèce biologique. Une théorie racialiste est une théorie de l’histoire humaine, une interprétation de l’histoire de la civilisation : la « race » est le facteur privilégié par le racialisme pour expliquer le progrès et le déclin de la civilisation, ou bien pour expliquer les différences entre les cultures, les conflits et les rapports de domination entre les peuples. De cette explication de l’histoire découle la justification d’un projet politique, justification de l’esclavage, du droit de domination d’une race, de la purification de la race à laquelle on considère appartenir, de l’extermination de la race ennemie, etc.

Les théories racialistes se reconnaissent à quelques traits caractéristiques qu’elles ont en commun, ce qui permet d’en faire le portrait intellectuel (ce que le sociologue Max Weber appelle un « type-idéal » ou « idéal-type »). Ce « type-idéal » est une reconstruction qui peut toujours être discuté. Cinq traits caractéristiques permettent en l’occurrence de définir l’idéologie racialiste : 1) le postulat de l’existence des races; 2) le déterminisme; 3) l’essentialisme; 4) l’ethnocentrisme; 5) le scientisme.

1) Le postulat de l’existence des races. Le racialisme tient l’existence des races humaines pour un fait indiscutable. Il s’agit d’un point de départ, d’une donnée sur laquelle repose la théorie. Le racialisme, y compris lorsqu’il se réfère à des travaux scientifiques, n’entre pas dans le débat scientifique relatif à la connaissance objective de l’humanité comme réalité biologique. Ce n’est pas son objet.

2) Le déterminisme qui nie la liberté humaine. Le déterminisme consiste à faire apparaître une relation causale telle que la cause détermine l’effet. En ce sens, toute science est déterministe. Appliqué à l’homme, le déterminisme peut cependant conduire à nier la liberté que celui-ci reconnaît à l’origine de ses pensées et de ses actions. C’est à cette pente que cède le racialisme en se réclamant du rationalisme scientifique pour établir une continuité entre physique et moral, ou entre nature et culture. Le racialisme fait de la catégorie biologique de race le facteur explicatif déterminant des caractéristiques intellectuelles et morales d’une personne ou des développements culturels d’un peuple. Les individus et les peuples apparaissent ainsi enfermés dans les limites naturelles de la race comme l’existence d’un animal est enfermée dans les limites que lui assignent les caractéristiques de l’espèce à laquelle il appartient. Les races étant distinctes, les théories racialistes établissent que les limites naturelles sont différentes selon les groupes humains : l’inégal développement des cultures est présenté comme la « preuve » de l’inégalité des races humaines.

3) L’essentialisme. Le racialisme voit en tout individu un échantillon représentatif de la race à laquelle il appartient. L’individu, autrement dit, se définit par son « essence » raciale, par la catégorie raciale telle que la conçoit la théorie des races. L’essentialisme est indissociable du déterminisme qui nie la liberté humaine : il consiste à nier le pouvoir de l’individu de se définir par lui-même. Les caractéristiques intellectuelles et morales qui sont les siennes sont celles qui définissent l’identité de la race à laquelle il appartient et qu’il possède en commun. La race déterminant les limites de sa perfectibilité

4) L’ethnocentrisme. Le racialisme s’accompagne généralement de considérations sur l’inégalité des races humaines. Or c’est précisément ce qui affecte sa crédibilité scientifique car la théorie des races du racialiste contient des jugements de valeur qui n’ont rien à faire dans le discours scientifique : des jugements esthétiques sur l’inégale beauté des différentes races, des jugements sur les qualités intellectuelles et morales supposées des différentes races, toujours (sans surprise) à l’avantage de la « race » supposée à laquelle appartient l’idéologue racialiste.

5) Le scientisme. Le racialisme prétend établir un savoir sur les races. Mais au lieu de se borner, comme toute science authentique, à décrire et à expliquer ce qui est, le racialisme déduit de la science des races (ou prétendue telle) un idéal politique : la soumission, voire l’élimination des races inférieures, la préservation de la santé de la race, ou celle de la pureté raciale, menacée par le métissage. C’est cette prétention de fonder l’idéal (ce qui doit être) sur la connaissance de ce qui est (les faits) – caractéristique de ce qu’on appelle le scientisme – qui fait du racialisme une idéologie politique et non une science.

Vrai/faux : quatre propositions sur le thème des races humaines

« Il existe des groupes humains génétiquement homogènes et distincts que l’on peut appeler « races » » : FAUX. La variation génétique est plus complexe, de sorte que l’on peut légitimement affirmer que nous sommes « tous parents, tous différents ».

« La notion de race est une pure construction sociale » : FAUX. La notion moderne de race est une construction de la science naturelle, qui repose sur l’observation des variétés (diversité naturelle des groupes de population) au sein de l’espèce humaine. Du fait de l’ascendance commune (monogénisme) et du métissage, le groupe humain que l’on appelle « race » ne peut toutefois être qu’une réalité instable et inadéquate à son concept (première proposition).

« Il est possible de regrouper les individus en fonction de caractères génétiques hérités d’une ascendance commune » : VRAI. Certaines maladies, par exemple, affectent davantage les blancs ou les noirs. Cela n’implique toutefois pas que l’on puisse parler d’une race blanche ou d’une race noire au sens de la première proposition. Cela autorise cependant la distinction entre des groupes de populations selon des critères naturels : certaines caractéristiques génétiques individuelles s’expliquent par l’ascendance, c’est-à-dire par le fait que les individus descendent de groupes humains qui ont connu une évolution séparée par le passé. La génétique des populations préfère néanmoins ne plus recourir au concept de « race », afin d’éviter la confusion entre la science et l’idéologie racialiste.

« Il existe une conception idéologique de la « race » qui est une construction sociale » : VRAI. Ce qui est « construit » s’oppose à ce qui est « donné ». Le fait qu’il existe des variétés au sein de l’espèce humaine est une donnée naturelle que la science doit expliquer par une théorie de l’unité et de la diversité de l’espère humaine. L’usage de la notion de race par l’idéologie racialiste, en revanche, résulte de la construction

La découverte de l’Amérique et du relativisme culturel

Repères chronologiques

1492 : La découverte de l’Amérique par Christophe Colomb.

1503 : publication de Mundus Novus (« Nouveau Monde »), d’Amerigo Vespucci, best-seller du XVIe siècle, ce qui explique que le continent découvert ait été baptisé « Amérique ».

1550 : La controverse de Valladolid, qui oppose les théologiens Las Casas à Sepulveda.

Définitions

Le relativisme culturel : 1) la doctrine selon laquelle les valeurs sont relatives à la culture, de sorte qu’il n’existe pas de système de valeurs universel; 2) la doctrine selon laquelle les cultures sont des systèmes de valeurs incommensurables entre eux, de sorte qu’on ne peut évaluer les cultures de manière impartiale (sans être juge et partie).

L’ethnocentrisme : 1) la tendance à juger la culture des autres peuples à partir des critères de sa propre culture; 2) la tendance à prendre les valeurs de la société à laquelle on appartient pour des valeurs universelles.

L’universalisme : caractère d’une doctrine qui prétend être valable pour tous et entend s’appliquer à l’humanité tout entière.

L’assimilation : l’action de rendre sembable ou identique.

Barbare, barbarie : 1) le comportement dégradant et cruel (sens moral ordinaire); 2) ce qui est proche des origines, de la nature (synonyme de « primitif » ou de « sauvage »); 3) l’autre, l’étranger que l’on ne comprend pas et qu’on tend à mépriser (ce qui correspond à l’étymologie grecque ou latine : le barbare est l’étranger, celui qui parle une langue qui n’est pas semblable à la nôtre).

Citations

« Le barbare, c’est celui qui croit à la barbarie » (Claude Lévi-Strauss)

« Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage » (Montaigne)

La découverte du relativisme culturel

Les notions de relativisme culturel et d’ethnocentrisme ont été forgées au 20e siècle par l’anthropologue français Claude Lévi-Strauss. Selon Lévi-Strauss lui-même, l’idée du relativisme culturel (avant le mot), fondée sur la critique de l’ethnocentrisme, émerge dans le sillage de la découverte de l’Amérique dans l’oeuvre de Montaigne. Elle consiste dans la prise de conscience du fait que les croyances et les valeurs qui guident la vie des peuples diffèrent d’un peuple à l’autre, d’une civilisation à l’autre, parfois radicalement. Du fait de la diversité irréductibles des cultures, donc des systèmes de valeurs, il faudrait déduire l’impossibilité de comparer et d’évaluer les cultures ou les civilisations entre elles. L’absence de système de valeurs universel empêche le jugement de valeur d’être objectif, chacun, lorsqu’il juge, étant nécessairement juge et partie, prisonnier de la grille de lecture (du système de croyances et de valeurs) de la société à laquelle il appartient.

D’où la critique de l’ethnocentrisme, la critique de la tendance à évaluer les autres peuples en prenant pour référence les valeurs de sa propre culture ou civilisation, érigées en valeurs universelles (la vraie religion, par extension les règles la bonne manière de vivre et d’agir). L’ethnocentrisme (la racine étymologique, comme pour ethnologie, ethnie ou ethnique est le mot grec « ethnos », qui signifie « peuple ») désigne donc la tendance propre à chaque peuple (culture, civilisation, religion) à se considérer comme le centre du monde et la référence universelle.

L’ethnocentrisme se traduit par deux types d’attitudes :

La négation de la culture de l’autre peuple qui, n’étant pas reconnu comme appartenant à la civilisation, est animalisé, renvoyé au domaine de la nature. C’est ce que signifie des termes comme « barbare » ou comme « sauvage ». Les conséquences de ce jugement de valeur peuvent être dramatiques, puisque l’humain animalisé peut être traité comme un animal, que l’on peut sans aucun scrupule réduire en esclavage ou exterminer.

La hiérarchisation des cultures ou des civilisations. Dans ce cas, l’autre peuple est reconnu dans son humanité, sa culture est reconnue comme appartenant à la civilisation universelle, mais les différentes cultures ou civilisations ne sont pas considérées comme étant de même niveau. L’autre est donc considéré comme à la fois semblable (en tant qu’homme) et inférieur (du point de vue de la civilisation). Certaines sont jugées supérieures à d’autres, en fonction d’un critère constitué par la culture de référence, le système de valeurs à partir duquel on juge, le système de valeurs de celui qui juge, évalue et hiérarchise. Sans être rejeté dans le domaine de la nature, les autres peuples sont ainsi hiérarchisés en fonction du degré de civilisation qu’on leur attribue, du « primitif » au plus « civilisé ». Une telle manière de penser peut conduire à justifier une entreprise impérialiste de colonisation visant l’assimilation, l’autre étant perçu non plus comme un animal mais comme un enfant à éduquer. L’assimilation consiste dans le projet de convertir les autres peuples à la vraie religion ou de leur apporter les lumières de la civilisation.

La controverse de Valladolid

La célèbre controverse de la Valladolid, controverse théologico-juridique à propos du statut des Amérindiens, témoigne des problèmes théoriques et moraux qui naissent de la rencontre d’une autre civilisation. Les deux protagonistes de la controverse, Las Casas et Sepulveda, sont deux théologiens qui partagent l’idée que les Amérindiens sont des semblables qu’il faut convertir au christianisme. L’enjeu de la controverse était de trancher l’alternative suivante : faut-il assujettir les infidèles par la conquête (par la force), afin de pouvoir les convertir dans un second temps, ou bien, au contraire, faut-il respecter leur liberté afin de les convertir pacifiquement et de les conduire à reconnaître l’autorité bienfaitrice de l’empereur Charles Quint ? Las Casas, indigné par les exactions des soldats espagnols, dont il a été le témoin, défend la seconde option. Sa volonté de défendre les Amérindiens le conduit à chercher à mieux les comprendre et à découvrir ainsi le « perspectivisme » du relativisme culturel.

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i14241772/jean-claude-carriere-a-propos-de-la-controverse-de-valladolid

Bac Blanc TG : sujet 1

Pour traiter le sujet, il faudra avoir en tête quelques éléments théoriques relatifs aux notions de science et de vérité.

Sur la vérité

La vérité est l’idéal de la connaissance : connaître, c’est prétendre à la vérité dans ses jugements. « L’erreur et la vérité n’existent que dans les jugements« , écrit Kant. L’erreur est l’apparence de la vérité qui se prend pour la vérité elle-même : tout jugement prétend à la vérité, de sorte que l’erreur (hors mauvaise foi et mensonge) est involontaire, puisqu’elle apparaît vrai à l’esprit de celui qui la pense. Le premier problème de la vérité est en conséquence celui des critères permettant de distinguer l’erreur de la vérité, garantissant que notre jugement n’est pas une simple croyance subjective, mais une connaissance susceptible d’être partagée par tous (tous les esprits rationnels).

Le deuxième problème est celui du domaine de la vérité. Prétendre à la vérité a-t-il toujours un sens? On peut en douter : l’idéal de vérité ne s’applique pas à toutes nos pensées. Dans le domaine du goût, par exemple, domaine d’expression de la subjectivité, il n’apparaît pas possible d’affirmer que nos jugements sont « vrais ». Le domaine de la connaissance est a priori le domaine de la connaissance de la réalité extérieure, ce qui est objectivement en soi quoi que nous pensions. La définition la plus ordinaire de la vérité s’applique à la connaissance en tant que la connaissance est connaissance de ce qui est : la vérité est l’accord de la connaissance avec l’objet. Un jugement de réalité est vrai si ce qu’il affirme à propos de la réalité correspond à la réalité telle qu’elle est. Tout jugement est par définition une croyance subjective (croyance d’un esprit particulier) : il n’est une connaissance objective que si l’on peut montrer que si l’idée exprimée par le sujet s’accorde avec la réalité de l’objet. Vérité, en ce sens, signifie objectivité. Rapporter des faits tels qu’ils se sont passés, c’est être objectif, se soumettre à l’idéal de la vérité.

On remarque toutefois que le jugement qui correspond à l’objet, à la réalité en soi, dans la mesure où la réalité est la même pour tous, est de ce fait même un jugement qui vaut pour tous. D’où cette autre définition : la vérité est le jugement universellement valable. Une telle définition permet de concevoir la possibilité d’utiliser la notion de vérité en dehors du domaine de la science, qui est la connaissance de la nature, la connaissance de la réalité. Une vérité mathématique n’est pas moins certaine qu’une vérité scientifique, elle l’est même davantage. Et pourtant elle n’a pas pour objet la réalité extérieure. Affirmer que « 2 et 2 font 4 » revient à affirmer qu’il s’agit d’un jugement universellement valable (un jugement « universalisable », que tous pourraient et devraient accepter). Le jugement est « objectif », non au sens de l’accord avec l’objet, mais dans la mesure où « objectif » signifie « ce qui n’est pas simple croyance subjective », ce qui transcendande la subjectivité. Le domaine de la vérité peut donc se définir comme le domaine des jugements qui, parce qu’ils l’expression de la raison universelle, peuvent et doivent être partagés par tous les esprits rationnels. Définir les limites de ce domaine ne va cependant nullement de soi : peut-on parler de « vérité » en philosophie ou en théologie ? C’est une question toujours débattue.

Aux définitions de la vérité, on peut associer quelques grandes propriétés. L’universalité, en premier lieu : la vérité est universelle par définition. Universelle ne signifie pas ici qu’elle est partagée par tous, mais qu’elle devrait l’être. Il s’agit d’une universalité de droit, non d’une universalité de fait. Une croyance universelle, partagée par tous, peut être fausse, tandis que la vérité peut surgir de l’esprit d’un seul, d’un génie scientifique. C’est pourquoi, pour être précis, il est préférable de dire que la vérité est « le jugement universellement valable » ou bien « le jugement universalisable ». Cette propriété de la vérité fournit un critère de sa reconnaissance qui présente une difficulté : l’accord des esprits, le « consensus », est un critère indispensable de la vérité (puisque sans cela la vérité n’est pas reconnue comme telle), mais il s’agit d’un critère fragile, puisqu’il est possible que le consensus se fasse sur une erreur, sur ce qui a l’apparence de la vérité et que l’on confond avec la vérité elle-même. L’erreur judiciaire repose toujours sur un consensus qui a fait croire à la vérité; le progrès des sciences repose sur le dépassement des théories sur lesquelles s’accordaient auparavant les meilleurs esprits.

Autre propriété indissociable de la notion de vérité : la certitude. La certitude de la vérité est cependant la certitude objective du savoir, qu’il faut distinguer de la certitude subjective du préjugé, fondée sur l’absence de doute. La certitude, le sentiment d’évidence (évidence sensible ou évidence rationnelle) est un critère indispensable de la vérité. La certitude objective est la conscience de la nécessité (« Cela ne peut être autrement ») générée par la preuve (la démonstration pour les vérités de raison, l’expérience sensible et l’observation directe pour les vérités de fait). Ce qui est certain est ce qui hors de doute, absolument indubitable. La preuve qui contraint l’esprit à admettre un jugement comme certain, suppose néanmoins, pour d’une part pouvoir être recherchée, d’autre part être reconnue à sa juste valeur, la pratique du doute méthodique et une théorie de la preuve (la définition de ce qu’est une véritable « preuve » ne va nullement de soi). Si la certitude est un critère indispensable de la vérité, ce n’est donc pas un critère suffisant. La fausse certitude de la fausse croyance fondée sur une fausse preuve est toujours possible. Pour s’accorder sur ce qu’on entend par « vérité », il faut au préalable s’accorder sur une théorie de la connaissance, une théorie de la méthode de production de la preuve sur laquelle se fonde la reconnaissance de la valeur de la preuve.

La vérité, une fois produite, est définitive, acquise pour l’éternité. Avant la preuve, il n’y a que des hypothèses, des opinions incertaines et provisoires qui peuvent coexister et s’opposer, être tantôt dominantes, tantôt dominées. La preuve, en permettant de distinguer la vérité de l’erreur, élimine à la fois l’incertitude et le caractère provisoire de l’opinion douteuse. La preuve qui contraint l’esprit à admettre la valeur universelle d’un jugement implique également la reconnaissance du caractère indestructible de ce jugement. Si j’admets comme vérité l’affirmation « 2 et 2 font 4 », j’admets à la fois le caractère universellement valable de cette affirmation et son caractère indestructible pour tous les temps à venir. La vérité peut être ignorée avant d’avoir été « découverte » (notion qui implique du reste que l’on dévoile ce qui était présent sans être vu ou reconnu) mais, une fois établie, elle devient définitive, la permanence étant l’expression de l’universalité dans le temps. La raison pour laquelle on tend à faire de la vérité mathématique le modèle de la vérité tient probablement au fait qu’elle illustre parfaitement cette propriété : la connaissance mathématique progresse sans mettre en cause la connaissance acquise, que l’on peut tenir pour indestructible et définitive. Il n’en va toutefois pas de même dans le domaine des sciences, et il importe de comprendre pourquoi.

Sur la science

La réalité que la science cherche à connaître est la réalité empirique, la réalité qui s’impose à notre esprit par l’intermédiaire des sens. L’objet de la science est le monde des « phénomènes », les choses telles qu’elles apparaissent à nos sens, notamment à la vue, l’observation constituant pour l’homme le premier et principal instrument d’exploration du réel. Il est pour cette raison tentant de faire de l’évidence sensible le critère de la vérité du savoir : il faut croire ce qu’on voit. La vérité de cette règle tient au constat qu’on ne pourrait rien tenir pour vrai dans le domaine de la connaissance de la réalité extérieure sans la reconnaissance de la valeur de l’obervation directe. Le problème de toute enquête empirique (policière, journalistique ou scientifique) est cependant de reconstituer une réalité qui « ne tombe pas sous le sens ». Il s’agit toujours de construire une représentation de la réalité telle qu’elle est à partir de la réalité telle qu’elle nous apparaît, c’est-à-dire telle qu’elle apparaît à un point du vue (le nôtre, celui de l’enquêteur) nécessairement particulier et limité (et même, s’agissant de l’univers tout entier, extraordinairement limité).

Une enquête empirique n’est jamais exclusivement une accumulation d’observations (d’indices, de faits observés). Il faut construire des « théories » hypothètiques (scénario de ce qu’il s’est réellement passé pour l’enquêteur de police ou le journaliste, explication d’un phénomène par un mécanisme non apparent, une « loi de la nature », pour le scientifique). Se pose alors le problème de la preuve permettant de distinguer l’erreur de la vérité parmi les hypothèses conçues par l’esprit de l’enquêteur (une communauté scientifique étant une communauté de « chercheurs », d’enquêteurs dans un domaine de réalité). L’hypothèse est une construction intellectuelle, qui doit être cohérente en elle-même et cohérente (en adéquation) par rapport à l’ensemble des faits observables connus. A la différence de ce qui se passe en mathématiques, la cohérence de la démonstration ne constitue pas en elle-même la preuve. Dans les enquêtes empiriques, en particulier bien entendu dans les sciences, la démonstration de la cohérence d’un scénario ou d’une explication est à l’inverse considérée comme une « théorie » dont il faut prouver qu’elle est « vraie », qu’elle correspond à l’objet, à la réalité telle qu’elle est. La preuve ne peut être qu’une preuve empirique, c’est-à-dire une observation directe.

Comment une observation peut-elle prouver la valeur de vérité d’une théorie, transformant ainsi l’hypothèse en connaissance ? La théorie de la preuve qui paraît aller de soi consiste à penser que l’observation doit confirmer l’hypothèse, établissant la vérité de celle-ci. Cette conception de la preuve est celle de l’empirisme, la théorie de la connaissance qu’adopte spontanément l’esprit. Selon cette théorie, pour laquelle toutes nos idées viennent des sens, la méthode de la connaissance consiste à tirer d’observations répétées une idée générale, que l’on peut ensuite « vérifier » par de nouvelles observations qui confirment l’idée. Par exemple, on observe une série de cygnes blancs, on en induit (l’induction est le raisonnement qui va du particulier au général) que tous les cygnes sont blancs (idée générale), puis chaque nouveau cygne observé « confirme », « vérifie » ou « prouve » l’idée selon laquelle tous les cygnes sont blancs. De cette théorie de la connaissance, on pourrait déduire une théorie du progrès de la connaissance scientifique : l’idée selon laquelle la science progresserait linéairement, en accumulant de nouvelles observations et en ajoutant de nouvelles idées générales, de nouvelles « lois », à celles déja connues. Les « vérités scientifiques » découvertes au fil du temps constitueraient ainsi autant de vérités définitives de plus en plus nombreuses.

L’histoire des sciences ne ressemble pourtant pas à cela. A la différence de ce qu’on observe en mathématiques, les vérités scientifiques n’apparaissent pas « définitives ». Une théorie peut être un temps tenue pour vraie, puis être abandonnée à la suite d’observations dont elle ne peut pas rendre compte. Le géocentrisme a par exemple longtemps fait consensus chez les astrophysiciens, lesquels après la révolution copernicienne ont adopté la théorie de l’héliocentrisme. Indépendamment des grandes révolutions scientifiques (révolution copernicienne, révolution darwinienne), la science révise tous les jours à plus petite échelle ses connaissances, les scénarios décrivant ce qui arrive ou les explications de ce qui arrive. On trouve par exemple encore des manuels scolaires qui affirment que notre espèce, homo sapiens, est apparue il y a 200 000 ans, alors qu’une découverte récente au Maroc de fossiles datant de 315 000 ans a repoussé cette origine de 100 000 ans. Dans les sciences, les vérités paraissent provisoires, ce qui se conçoit aisément puisque les théories demeurent dépendantes des observations et qu’une observation nouvelle, un fait nouveau, peut venir détruire ce qu’on tenait pour certain.

Le progrès scientifique revêt donc un aspect paradoxal, puisque la science ne semble pouvoir progresser qu’en détruisant ses propres constructions, ses propres acquis. Ce qui pourrait justifier le scepticisme, l’idée selon laquelle les connaissances scientifiques n’en sont pas vraiment, puisqu’elles sont douteuses. Le scepticisme peut s’appuyer sur l’empirisme : la méthode de la science consiste à tirer de l’observation des idées générales, d’où la fragilité de celles-ci, puisqu’une seule observation peut faire s’effondrer la vérité établie. L’observation d’un cygne noir suffit à détruire l’idée selon laquelle tous les cygnes sont blancs. De l’histoire des sciences et de la théorie du raisonnement scientifique (l’empirisme), il faudrait ainsi déduire l’impossibilité de prouver la certitude de la connaissance scientifique. Toutes nos connaissances ne seraient que des croyances auxquelles manque le caractère définitif (la permanence dans le temps) requis pour pouvoir parler de vérité établie.

Comment concilier le caractère provisoire des vérités scientifiques avec leur statut de vérité ? Si l’analyse de la notion de vérité fait apparaître que la vérité a nécessairement pour propriété le caractère permanent et définitif, ne faudrait-il pas renoncer à parler de « vérité scientifique » ? L’épistémologue Karl Popper [l’épistémologie est l’étude des sciences, la branche de la philosophie spécialisée dans la réflexion sur l’histoire est les méthodes de la connaissance scientifique] a dissipé le paradoxe de la « vérité provisoire » en proposant une théorie de la connaissance, le faillibilisme, qui, sans rejeter l’importance donnée à l’observation par l’empirisme, souligne l’erreur d’analyse qui consiste à faire de l’induction le mode de raisonnement scientifique.

Dans les sciences, on part toujours de l’expérience, de l’observation, mais la théorie est toujours une hypothèse conçue librement par l’esprit de l’enquêteur (ou par le génie propre du scientifique) : elle n’est ni tirée de l’expérience sensible, ni prouvée par l’expérience. Elle n’est pas tirée de l’expérience puisque l’hypothèse peut être contre-intuitive : Galilée conçoit la loi de la chute des corps (tous les corps tombent dans le vide à la même vitesse) en contradiction avec ce qu’on croit voir (les corps lourds paraissent tomber plus vite que les corps légers). L’héliocentrisme, la théorie selon laquelle la Terre tourne sur elle-même et autour du soleil, dément notre expérience sensible (on ne sent pas la Terre bouger et le soleil paraît tourner autour de la Terre). Il est vrai en revanche que la théorie conçue par l’esprit dépend de l’observation pour prouver sa valeur de vérité. Une théorie qui ne peut pas être testée par l’expérience n’est pas scientifique. Dans la mesure où on attend de la preuve qu’elle montre que la théorie s’accorde avec la réalité telle qu’elle est, il faut qu’elle soit empirique, puisque nous n’accédons à la réalité que par l’intermédiaire des sens.

L’erreur de l’empirisme, selon Popper, consiste à croire que l’observation, après avoir servi à trouver les idées (par induction), puisque « toutes les idées viennent des sens », peut servir à les confirmer ou à les vérifier. « Les théories ne sont donc jamais vérifiables empiriquement » écrit Popper. L’observation d’un cygne blanc ne vérifie par l’idée selon laquelle tous les cygnes sont blancs. La preuve scientifique ne peut être qu’empirique, mais la preuve empirique ne peut être qu’une réfutation par l’expérience, et non pas une vérification. L’observation d’un cygne noir prouve de manière indubitable que l’idée selon laquelle tous les cygnes sont blancs est fausse. Telle est le mode de démonstration utilisée dans les sciences, notamment (mais pas exclusivement) dans la méthode expérimentale. D’une théorie on déduit des faits observables possibles qu’on va ensuite chercher à observer. L’observation d’un fait (d’un événement du monde) que la théorie avait permis de prévoir confirme la solidité de cette théorie, sa valeur scientifique, mais elle ne prouve pas sa vérité. En revanche l’observation d’un fait qui viendrait contredire les attentes de la théorie invaliderait définitivement cette théorie.

Il y a donc, dans les sciences (et plus généralement dans les enquêtes empiriques), asymétrie entre le vrai et le faux : une observation peut prouver l’erreur, elle ne prouve jamais la vérité ; la preuve empirique est une réfutation, non une vérification ou une confirmation. La démonstration mathématique prouve la vérité, la preuve expérimentale ne prouve que l’errer. On appelle aujourd’hui « biais de confirmation » la tendance de l’esprit qui consiste à chercher dans l’expérience la confirmation de ses idées. Un esprit scientifique (ou un bon enquêteur) suit la démarche inverse : il cherche dans l’expérience la contradiction, les faits susceptibles de détruire ses hypothèses. Telle est, souligne Popper, la condition du progrès de la connaissance : la science procède par essais et erreurs; l’essai, c’est l’hypothèse, la théorie conçue par l’esprit, l’erreur, c’est la réfutation par l’expérience. Sans les tests empiriques qui cherchent à prouver l’erreur, l’esprit ne pourrait pas se libérer de ses fausses croyances à propos du réel. Si donc la vérité est provisoire, dans les sciences, c’est parce que l’esprit scientifique est un esprit critique, parce que la méthode scientifique est une machine à détruire les fausses croyances, les représentations fausses du réel construites par l’esprit humain.

Cette théorie de la preuve, selon laquelle on ne peut jamais prouver la vérité dans les sciences, justifie-t-elle le scepticisme ? Popper distingue le faillibilisme, la théorie selon laquelle toutes nos connaissances sont faillibles (exposées à la contradiction par l’expérience, donc susceptibles d’être fausses), du scepticisme, la théorie selon laquelle rien n’est certain, de sorte qu’il est impossible de distinguer entre connaissance et croyance. La nuance n’est pas rhétorique : la preuve scientifique produit bien de la certitude. Ce qui est certain dans les sciences, et par conséquent définitif, c’est l’erreur. Parler de « vérité scientifique » signifie qu’on ne reviendra jamais, dans tous les temps à venir, à l’idée selon laquelle le soleil et la « voûte celeste » tournent autour de la Terre. La vérité est provisoire mais l’erreur est définitive : le retour à des représentation de la réalité abandonnées par les scientifiques, dépassées par le progrès des sciences, est impossible.

Reste que, c’est le point sur lequel Popper donne raison au scepticisme, les connaissances scientifiques sont « conjecturales » ou « hypothétiques ». Parler de « vérité scientifique » signifie que la théorie considérée comme vraie est la représentation de la réalité telle qu’elle est la plus exacte que la science puisse produire, la meilleure approximation du réel, c’est-à-dire la seule hypothèse acceptable par un esprit rationnel qui cherche sincèrement la vérité.

Textes de Popper

Karl Popper, Logique de la découverte scientifique (1934)

Dans ma conception, il n’y a rien qui ressemble à de l’induction. Aussi, pour nous, est-il logiquement inadmissible d’inférer des théories à partir d’énoncés singuliers « vérifiés par l’expérience » (quoique cela puisse vouloir dire). Les théories ne sont donc jamais vérifiables empiriquement. […] Toutefois, j’admettrai certainement qu’un système n’est empirique ou scientifique que s’il est susceptible d’être soumis à des tests expérimentaux. Ces considérations suggèrent que c’est la falsifiabilité et non la vérifiabilité d’un système qu’il faut prendre comme critère de démarcation. En d’autres termes, je n’exigerai pas d’un système scientifique qu’il puisse être choisi, une fois pour toutes, dans une acception positive, mais j’exigerai que sa forme logique soit telle qu’il puisse être distingué, au moyen de tests empiriques, dans une acception négative : un système faisant partie de la science empirique doit pouvoir être réfuté par l’expérience.

Karl Popper, Conjectures et réfutations (1963)

La science ne souscrit à une loi ou à une théorie qu’à l’essai, ce qui signifie que toutes les lois et les théories sont des conjectures ou des hypothèses provisoires (j’ai parfois qualifié cette position d' »hypothétisme ») et que nous pouvons rejeter une loi ou une théorie sur la base de données nouvelles sans écarter nécessairement les anciennes données qui nous l’avait fait adopter. On peut conserver dans son intégrité le principe de l’empirisme, puisque ce sont l’observation et l’expérimentation, l’issue des tests, qui décident du sort  d’une théorie, de son acceptation ou de son rejet. Dans la mesure où une théorie résiste aux tests les plus rigoureux que nous sachions élaborer, elle est acceptée; dans le cas contraire, elle est rejetée.

Gorgias

Vocabulaire

La philosophie (philosophia) : l’amour de la sagesse.

Les sophistes : les intellectuels venus de toute la Grèce enseigner à Athènes, notamment la rhétorique, au cours du siècle de Périclès (500-401 av. J.-C.).

La rhétorique (du grec rhêtorikos): l’art de bien parler, ou l’art persuader par la parole. Synonyme : éloquence (du latin eloquentia)

Isonomia : terme grec qui désigne l’égalité de tous les citoyens par rapport à l’exercice du pouvoir.

Isègoria : terme grec qui désigne l’égalité de parole, c’est-à-dire le droit égal de tous les citoyens à prendre la parole.

La démocratie : le pouvoir du peuple (de « démos« , peuple, et « kratos« , pouvoir).

La tyrannie : le pouvoir d’un seul. La tyrannie se distingue de la monarchie par l’absence de légitimité traditionnelle (le roi est l’héritier d’une dynastie ancestrale, ce qui n’est pas le cas du tyran).

Logos : terme grec intraduisible, qui désigne le langage comme instrument de la raison. Le logos désigne à la fois la parole qui permet d’exprimer la pensée et la rationalité elle-même (la « logique »). Pour traduire « logos » en français, on utilise généralement les termes « parole », « discours », « argument », « argumentation ». Les Grecs ne distinguaient pas, avant la distinction introduite par Platon entre philosophie et rhétorique, l’art de bien parler et l’art d’argumenter, compris l’un et l’autre dans la maîtrise de la technique du logos.

La vérité : 1) le jugement universalisable (valable pour tous); 2) l’accord de la connaissance avec l’objet (accord de l’idée avec l’être, de la parole avec la réalité dont on parle).

L’ironie (eirônia) : l’action d’interroger en feignant l’ignorance.

La maïeutique : l’art socratique d’accoucher les esprits, c’est-à-dire de conduire l’interlocuteur à découvrir et à formuler la vérité qu’il porte en lui.

La dialectique : l’art du dialogue pratiqué par Socrate, tel qu’il est mis en scène dans les écrits de Platon.

Le relativisme : la doctrine selon laquelle la vérité et la justice sont relatives à l’homme (individu ou communauté) qui énonce ce qu’il croit être vrai ou juste. La formule du relativisme est celle du sophiste Protagoras : « l’homme est la mesure de toutes choses« .

La démocratie athénienne au siècle de Périclès

Le « siècle de Périclès » désigne l’âge d’or de la démocratie athénienne, au 5e siècle avant Jésus-Christ (500 – 401). Athènes vit alors sous les lois de Clisthène qui ont institué la démocratie à la fin du 6e siècle (508-507). La domination d’Athènes sur la Grèce commence avec les guerres médiques, au début du 5e siècle, qui opposent les Cités grecques au puissant empire perse. Athènes rayonne par ses victoires militaires prestigieuses, la célèbre bataille de Marathon notamment, lesquelles mettent en valeur son modèle politique, la démocratie. Après les guerres médique, Athènes, au centre du monde grec, rassemble les autres cités au sein de la ligue de Délos, suscitant l’hostilité de certaines d’entre elles, qui refusent son hégémonie : c’est le début de la rivalité entre Sparte et Athènes. Périclès est le dirigeant politique qui exerça la plus grande influence durant la grandeur d’Athènes, à partir de 460 jusqu’à sa mort, en 429. « Ce gouvernement portait le nom de démocratie, écrivit Thucydide (historien contemporain de Périclès), en réalité, c’était le gouvernement d’un seul homme« . Le pouvoir de Périclès dépendait néanmoins exclusivement du vote annuel des citoyens, de sorte qu’il symbolise l’homme d’Etat exerçant le pouvoir par la seule persuasion de sa parole.

La mort de Périclès, en 429 avant J.-C., victime de la grande peste qui a ravagé Athènes, coïncida avec les début de la guerre du Péloponèse, la guerre contre Sparte qui s’est achevée par la défaite d’Athènes, marquant ainsi la fin de l’impérialisme athénien. L’histoire politique percute celle de la philosophie. En effet Socrate, le maître de Platon, fut condamné à mort, en 399 (début du 4e siècle), à l’issue d’un procès dont la véritable cause était sans doute un règlement de compte politique lié à l’épisode dit des « Trente Tyrans » (de l’été 404 à l’été 403, à la suite de la capitulation face à Sparte, des aristocrates athéniens pro-spartiates avaient tenté de mettre fin à la démocratie par une répression sanglante). Le « siècle de Périclès » aura été le berceau de la philosophie, mais c’est au 4e siècle, durant les années du déclin politique d’Athènes, que celle-ci s’épanouit, à travers les oeuvres de Platon (428/427-348-347 av. J.-C.) et d’Aristote (384-322 av. J.-C.). Aristote, qui fut dans sa jeunesse un disciple de Platon et qui devint le précepteur du futur Alexandre le Grand, a connu la fin de l’indépendance d’Athènes, conquise en même temps que toute la Grèce par le roi Philippe II de Macédoine, le père d’Alexandre, en l’an 338 avant J.-C.

Repères historique :

507-508 av. J.-C. : Lois de Clisthène. 490 av. J.-C. : Bataille de Marathon. 429 av. J-C. : Mort de Périclès. 404 av. J.-C. : Défaite d’Athènes face à Sparte. 399 av. J.-C. : Procès de Socrate. 338 av. J.-C. : Fin de l’indépendance d’Athènes.

Le procès de Socrate

Les sophistes

Le « siècle de Périclès » est le siècle des sophistes. On appelait ainsi les intellectuels venus de toute la Grèce à Athènes pour y vendre leurs services, sous forme d’enseignement ou de conseil. Un « sophiste » est à l’origine un terme neutre, qui désigne en grec le fait d’être détenteur d’un savoir ou d’un savoir-faire qui donne une compétence dans un domaine quelconque. La révolution culturelle qui se produit au sein de la démocratie athénienne au 5e siècle avant notre ère donne au terme « sophiste » un sens plus spécifique. L’appellation en vient à désigner le maître des discours (du logos), qui devient conseiller du Prince (du politique qui aspire à gouverner) et/ou qui se fait rémunérer pour enseigner l’art d’argumenter.

La valeur centrale de la démocratie est l’isègoria, le droit égal reconnu à tous les citoyens de prendre la parole. Athènes est la Cité où la parole est libre. La maîtrise de la parole, du logos, de la parole comme instrument de l’argumentation, devient un enjeu essentiel. Dans les tribunaux et à l’assemblée du peuple (l’Ecclésia), la parole est une arme. L’art oratoire est le principal moyen d’agir sur le plan politique : il permet d’exercer une influence, de conquérir le pouvoir et de gouverner, comme l’a fait Périclès. Mais il permet aussi aux simples citoyens de se défendre d’une accusation au tribunal, parfois même de sauver leur vie, ce que n’a pas su ou voulu faire Socrate au cours de son procès. Chaque citoyen avait en effet la liberté de défendre sa propre cause au tribunal, devant un jury populaire. La maîtrise de l’art de persuader par la parole était donc fortement recommandée.

Les sophistes n’étaient pas seulement ce qu’on appelerait aujourd’hui des « conseillers en communication ». Ils puisaient leur savoir-faire dans les travaux « scientifiques » d’une époque qui est aussi celle des premiers physiciens. Protagoras, le plus célèbre des sophistes, fut paraît-il en étroite relation avec son concitoyen Démocrite, l’inventeur de l’atomisme. Il n’existait pas au 5e siècle avant notre ère la spécialisation intellectuelle qui existe aujourd’hui, de sorte que les « savants » s’intéressaient à tous les aspects du savoir et de la culture. C’est la politique démocratique qui a conduit certains de ces savants à se soucier plus particulièrement de l’utilité pratique de l’argumentation. Il est cependant vraisemblable que les conversations que Protagoras pouvait avoir avec Périclès, qui était un homme cultivé, protecteur des arts et des savoirs, ne portait pas exclusivement sur la politique.

Les sophistes étaient controversés, s’attirant une mauvaise réputation, comme on peut en juger à travers le mépris affiché par Calliclès à leur endroit, même si ce ne fut apparemment pas le cas pour les plus grands d’entre eux, Protagoras et Gorgias (lequel n’est d’ailleurs pas considéré comme un sophiste par Calliclès). Trois raisons peuvent expliquer cette mauvaise réputation : 1) le fait qu’ils se faisaient rémunérer pour leur enseignement (Platon, notamment, utilise cet argument pour les dénigrer); 2) comme pour les avocats aujourd’hui, le fait de voir la parole mise au service de n’importe quelle cause devait sans doute donner le sentiment d’un déficit de valeurs, d’une forme de servilité disposant à se vendre au plus offrant; 3) la raison principale, qui concernait aussi les meilleurs et qui fait que Socrate était sans doute vu comme l’un d’entre eux, était que leur enseignement conduisait à substituer le pouvoir du logos, le pouvoir du discours argumentatif, au pouvoir de la tradition, à l’autorité indiscutée des croyances traditionnelles. Cette dernière dimension est indissociable de la contribution des sophistes à la naissance de la philosophie.

Pourquoi, dès lors, Platon critique-t-il les sophistes ? C’est à Platon, en effet, que l’on doit l’usage du terme aujourd’hui encore en vigueur et qui est associé à une connotation péjorative. Les « sophismes » sont des arguments qui, aussi sophistiqués soient-ils, sont trompeurs, visant à faire croire qu’ils sont au service de la vérité ou de la justice alors qu’ils servent un intérêt particulier et qu’ils témoignent d’une indifférence à l’égard de la vérité ou de la justice. Le sophiste est l’anti-philosophe, ou, plutôt, le philosophe (celui qui aime le savoir et la sagesse, dont la figure de Socrate fournit le modèle) est présenté par Platon comme l’anti-sophiste. Platon s’attaque à la dimension la plus profonde de la pensée des sophistes, leur « philosophie » devrait-on dire, celle que l’on rencontre chez les sophistes les plus importants, Protagoras et Gorgias notamment, auxquels il consacre certains de ses dialogues pour pouvoir les réfuter. Pour le dire simplement, Platon reproche aux sophistes d’avoir mis le logos (le discours argumentatif) au service de la domination, intentionnellement ou non. Sophistique et rhétorique sont des expressions d’un même rapport à la vérité, le relativisme, dont Protagoras a fait la théorie, laquelle justifie la conception de la toute-puissance du logos que défend Gorgias.

Protagoras

C’est à Protagoras que l’on doit la formule du relativisme, formule extrêmement puissante, révolutionnaire pour l’époque : « L’homme est la mesure de toutes choses ». Ce qui signifie que ce que l’homme appelle l’être et le non-être ne sont que ce qui paraît à l’homme être ou ne pas être. « Telles les choses me paraissent, telles elles sont » : la réalité est toujours relative à un point de vue particulier, de sorte qu’il n’existe pas de point de vue de la vérité absolue, de point de vue à partir duquel on pourrait distinguer la réalité telle qu’elle est en soi de la réalité telle qu’elle apparaît diversement aux différents points de vue. Dans la formule de Protagoras, « l’homme » peut être l’individu ou la communauté. Lorsque les hommes tombent d’accord pour dire ce qui est et ce qui n’est pas, c’est par une « convention » instituée par la parole. Mais ce qui est institué par la parole peut être modifié par la parole.

C’est dans le registre politique que ce relativisme donne sa pleine mesure. Les sophistes ont contribué à promouvoir la distinction entre phusis (nature) et nomos (loi). La comparaison entre les différentes cités montre que les lois, donc les conceptions du juste et de l’injuste, varient d’une Cité à une autre. On peut en déduire que la conception de la justice n’est pas l’expression d’une nature humaine ou d’un ordre naturel. Comme l’établiera plus tard Aristote les hommes peuvent instituer des lois parce qu’ils sont doués de logos : c’est par la parole que les hommes peuvent convenir de ce qu’ils appellent « justice ». La liberté et l’égalité de parole au sein de la démocratie athénienne favorisent l’émergence de la rhétorique et de la dialectique, notamment du fait de l’importance que prennent les débats de justice au tribunal. Pour les sophistes, qui souligne le pouvoir de la parole, la justice n’est qu’une « convention » : elle résulte d’un accord des esprits obtenu sous l’effet de la parole la plus persuasive.

Deux idées vont prospérer à Athènes, dont Protagoras fut réputé être l’un des grands théoriciens. La première idée est celle des « discours opposés », ou « discours doubles », qui est à l’origine des exercices de dialectique dont Platon et les écoles de philosophie hériteront. L’expérience du débat de justice conduit à penser que pour tout discours argumentatif, il en existe un qui lui et opposé. A chaque thèse son antithèse, de sorte que l’on peut toujours choisir de soutenir l’une ou l’autre. Dans les tragédies grecques, dans l’Antigone de Sophocle par exemple, on voit s’opposer des discours argumentatifs sur la justice, la plus célèbre opposition étant celle d’Antigone et de Créon. Les sophistes ont fait de l’exercice du débat un enseignement. Protagoras enseignait paraît-il à défendre successivement deux points de vue, l’éloge et le blâme par exemple. Ce sont ces affrontements dialectiques entre deux thèses que l’on désignait par le terme de « discours opposés ».

La seconde idée est contenue dans l’expression « rendre le plus faible des deux arguments le plus fort ». L’acquisition d’une maîtrise des « discours doubles » devait permettre de pouvoir mieux anticiper et utiliser les arguments d’un adversaire, au tribunal ou à l’assemblée, pour renverser son argumentation, en tirer des conclusions inverses. La rhétorique est une forme de judo logique. La finalité de la maîtrise des techniques du logos est de pouvoir inverser la supériorité d’un logos sur une autre. La rhétorique est l’art de faire de l’argument le plus faible l’argument le plus fort, de présenter comme juste ce qui paraît injuste, ou comme injuste ce qui paraît juste. C’est ce qu’illustre par exemple Gorgias dans l’Eloge d’Hélène, texte dans lequel il montre que l’on peut renverser l’argumentation qui blâme Hélène pour être responsable de la guerre de Trois en plaidant en faveur de son innocence.

Gorgias – L’éloge d’Hélène

Gorgias est semble-t-il arrivé à Athènes en 427, deux ans après la mort de Périclès. Orateur et professeur de rhétorique, il est aussi l’auteur d’un Traité du non-être qui montre que lui non plus ne dissociait pas son travail sur le discours argumentatif de la réflexion sur le savoir. Il existait semble-t-il un lien entre la thèse de Gorgias sur l’être et son éloge de la toute-puissance du logos. Gorgias soutenait l’idée selon laquelle le logos ne donnait aucun accès privilégié à l’être, ce qui implique en retour que la connaissance ne permet pas de stabiliser la croyance des hommes, laquelle croyance constitue donc une matière malléable sur laquelle l’influence du pouvoir de la parole n’a pas d’autre limite que l’incompétence des orateurs. Cette conception des rapports entre la parole et l’être recoupe donc le relativisme de Protagoras et permet de ranger Gorgias dans la catégorie des sophistes, au sens que Platon donne à ce terme.

De Gorgias nous possédons un écrit, L’éloge d’Hélène, qui contient, c’est le coeur du discours, un éloge de la toute-puissance du discours [logos]. La conclusion de l’Eloge d’Hélène témoigne du sens que Gorgias voulait donner à son écrit, celui d’un jeu argumentatif illustrant son aptitude à faire de l’argument le plus faible l’argument le plus fort :

« Comment donc ? Faut-il estimer juste le blâme d’Hélène ? Elle qui a fait ce qu’elle a fait soit par amour, soit persuadée par un argument, soit enlevée de force, soit contrainte par une nécessité divine, n’échappe-t-elle pas dans tous les cas à l’accusation ? J’ai lavé par mon argumentation la réputation d’une femme, j’ai respecté l’engagement que j’avais fixé au début de mon argumentation : j’ai essayé de lutter contre l’injustice d’un blâme et l’ignorance d’une opinion, et j’ai voulu écrire un discours qui fut pour Hélène un discours et pour moi un jeu. »

Le modèle du discours argumentatif est le débat de justice. Transformer une condamnation en innocence, un blâme en éloge, une culpabilité en innocence, c’est précisément le travail de l’avocat qui défend une cause au tribunal. Il s’agit ici d’un jeu, puisque Hélène est un personnage de la mythologie grecque. La tradition tenait celle-ci pour responsable de la terrible guerre de Troie dont Homère fait le récit dans l’Illiade. Hélène, réputée être « la plus belle femme du monde », mariée au roi de Sparte, avait quitté celui-ci pour Pâris, un prince troyen. Pour renverser le jugement de la tradition, Gorgias évoque les différentes hypothèses qui peuvent expliquer le choix d’Hélène, dont il montre qu’il fut nécessairement contraint. Nul ne pouvant être jugé responsable d’un choix qui n’est pas libre, Hélène n’est donc pas à blâmer.

Gorgias argumente en examinant toutes les hypothèses. Suivant la mythologie grecque, les actes des humains résultent des décisions des dieux: si tel est le cas, le choix d’Hélène était un destin, l’expression de la volonté toute-puissante des dieux. Si Pâris a enlevé Hélène de force, il s’agissait d’un viol : en ce cas Hélène, loin d’être coupable, est une victime. Dans le cas où Hélène serait tombée amoureuse de Pâris, elle aurait été sous l’emprise de la toute-puissance du désir amoureux, dont chacun sait qu’il est irrésistible. Le dernier cas de figure, auquel Gorgias consacre l’argumentation la plus longue, est celui de la l’emprise exercée par le logos, qui est un « tout-puissant souverain »:

« Mais si un argument l’a persuadée et a trompé son âme, il n’est pas non plus difficile de la défendre contre cela et de mettre en pièces l’accusation de la manière suivante : l’argument [logos] est un tout-puissant souverain, qui par le biais d’un corps minuscule et invisible accomplit les exploits les plus divins. Car il a le pouvoir de faire cesser la peur, d’ôter le chagrin, de faire éclater la joie et naître la pitié. Je vais montrer qu’il en va ainsi; mais il faut aussi que je le montre à mes auditeurs en m’appuyant sur leur opinion.« 

Pour plaider en faveur de l’innocence d’Hélène, Gorgias plaide donc en faveur de son art : il fait l’éloge de l’art d’argumenter, dont il souligne la puissance. Ce pouvoir de la parole à notamment pour cause les insuffisances du savoir, qui font que nos opinions sont toujours incertaines, instables et malléables. Où l’on voit clairement le lien entre rhétorique et relativisme, puisqu’en l’absence de connaissance certaine, on appellera vérité le logos le plus persuasif :

« Si tout le monde avait sur toutes choses le souvenir du passé, la vision claire du présent et l’anticipation de l’avenir, le même argument n’aurait pas les mêmes effets trompeurs. Mais en réalité, il n’est facile ni de se souvenir du passé, ni de scruter le présent, ni d’anticiper l’avenir, de sorte que la plupart des gens, sur la plupart des sujets, font de l’opinion le conseiller de leur âme. Mais l’opinion étant instable et incertaine, entraîne chez ceux qui y ont recours des succès douteux et incertains ».

Platon n’a sans doute pas trahi la pensée de Gorgias en lui faisant dire dans son dialogue que la rhétorique est un art de combat dont il est possible de faire un bon ou un mauvais usage. Gorgias souligne en effet la responsabilité du maître de la parole, qui « contraint » l’esprit, disposant du pouvoir de faire croire, d’influencer et donc de manipuler :

« L’argumentation qui a persuadé une âme, une fois qu’elle l’a persuadée, l’a contrainte à être persuadée de ce qui est dit et à consentir à ce qui est fait. Celui donc qui persuade commet une injustice en tant qu’il contraint; celle qui est persuadée, en tant qu’elle est contrainte par un argument, est décriée sans raison. »

Le domaine de la persuasion rhétorique n’a pas de limite pour Gorgias, car partout où il y a débat, argumentation, qu’il s’agisse d’hypothèses scientifiques, de joutes oratoires dans les tribunaux ou de discussions philosophiques, il existe les « discours opposés », des « logos » entre lesquels il faut choisir, ce qui donne un grand pouvoir à celui qui maîtrise les techniques de l’argumentation :

« Que la persuasion, accompagnant l’argumentation, aille jusqu’à marquer l’âme comme elle le veut, il faut l’apprendre d’abord des arguments des météorologues [les savants qui étudient le ciel, on dirait aujourd’hui les astrophysiciens], eux qui en opposant une opinion à une autre, ôtant l’une, rendant manifeste l’autre, font voir des choses incroyables et invisibles aux yeux de l’opinion; l’apprendre ensuite des joutes oratoires où l’on contraint par des arguments, et dans lesquels une argumentation écrite avec technique, mais prononcée sans considération de la vérité, charme et persuade, à elle seule, une foule nombreuse; il faut l’apprendre, en troisième lieu, des luttes entre les arguments philosophiques, desquels il ressort que la vivacité d’esprit rend la croyance de l’opinion comme malléable à l’infini.« 

Gorgias fait une analogie, dont s’est manifestement souvenu Platon, entre le pouvoir du logos et celui de la médecine, la rhétorique étant à l’âme, estime Gorgias, ce que les drogues médicinales sont pour le corps, un pouvoir de produire les effets les plus variés, que ceux-ci soient bénéfiques ou nocifs :

« La puissance de l’argument a le même rapport envers la disposition de l’âme, que la disposition des drogues médicinales envers la nature des corps. De même que parmi les drogues, chacune provoque dans le corps un effet différent, et que les unes mettent un terme à la maladie, les autres à la vie, parmi les arguments aussi, certains affligent, d’autres réjouissent, d’autres effraient, d’autres disposent les auditeurs à l’audace, d’autres enfin droguent et ensorcellent l’âme par quelque mauvaise persuasion. »

Les trois règles de la dialectique (le méthode socratique)

Pour Platon et pour la philosophie, le logos est l’instrument de la recherche de la vérité, la voie d’accès à la connaissance. Socrate représente pour son disciple Platon le philosophe, le véritable ami de la sagesse et du savoir, par l’usage qu’il fait de la parole, un usage réglé, c’est-à-dire méthodique. Cette méthode est la dialectique, une technique de dialogue. Le « dialogue » que pratique Socrate sur l’agora (la place publique) n’est pas une simple conversation à bâtons rompus, ni non plus un débat contradictoire comme les tribunaux, les assemblées politiques et les sophistes en fournissent l’illustration et le modèle. Le dialogue socratique a un but (une direction), la critique de l’opinion et la recherche du savoir (en l’occurrence de la sagesse, le savoir dans les affaires humaines, c’est-à-dire la connaissance de la vertu ou de la justice); il exige en conséquence des moyens spécifique, un usage ou une technique spécifique de la parole (du logos). L’art de la dialectique selon Socrate consiste en trois règles : 1) l’enquête par le questionnement; 2) la recherche de l’accord entre les interlocuteurs; 3) la réfutation, c’est-à-dire le dévoilement de la contradiction logique dans le discours, comme moyen d’éliminer l’erreur et de parvenir à l’accord des esprits.

1) Le dialogue socratique est une enquête sur la vérité au moyen de l’institution d’une règle de distribution de la parole entre un questionneur et un répondant. La dialectique n’est pas une conversation spontanée mais un dialogue « artificiel », technique, qui exige la mise en oeuvre rigoureuse d’une règle du jeu que Socrate impose à ses interlocuteurs. On voit du reste dans le Gorgias que ceux-ci sont réticents à l’adopter et s’en irrite fréquemment. Dans cette division du travail entre celui qui questionne et celui qui répond, le maître du jeu est le questionneur. C’est-à-dire, dans les dialogue de Platon, le personnage de Socrate. Dans le Gorgias, on voit Socrate céder à Polos (à la demande de celui-ci) le rôle du questionneur, mais c’est pour mieux souligner l’incompétence de Polos, son incapacité à bien tenir le rôle. Pour tenir le rôle du questionneur, il faut connaître le but du jeu, la recherche de la vérité à travers la critique de l’opinion, qui dicte l’ordre à suivre. Pour endosser ce rôle du questionneur, Socrate feint l’ignorance, afin de justifier son refus du débat entre « discours opposés », tout en soulignant par quelques remarques légèrement moqueuses, qu’il en sait plus qu’il n’en dit (la fameuse « ironie » socratique). En tant qu’elle est une recherche de vérité fondée sur le questionnement, la dialectique est une technique du logos qui s’oppose à la rhétorique, pour laquelle une question ne peut être qu’un moyen de mettre en valeur l’orateur.

2) La finalité du dialogue, de cet échange de questions et de réponses, est l’accord des interlocuteurs, l’accord sur un jugement (une proposition) considéré comme une vérité. La contradiction est le moteur du dialogue, mais l’objectif est de découvrir la vérité, bien commun qui enrichit chacun des participants, non d’établir un vainqueur et un vaincu parmi les discours opposés tenus par les participants. Tandis que la rhétorique conçoit le débat comme une joute oratoire, une compétition visant à faire triompher par la persuasion un discours sur un autre, la dialectique socratique tente d’en faire une coopération dans la recherche d’un bien commun. Du point de vue de la rhétorique, le débat est un combat, l’ambition de l’orateur étant la victoire. L’orateur cherche lui aussi l’accord des esprit, sous la forme d’une majorité d’adhésions à l’opinion qu’il défend. Il s’adresse à un auditoire, un public en position d’arbitrer le duel entre les discours opposés. L’effet produit par la parole de l’orateur, par le pouvoir de son éloquence, est la conversion du plus grand nombre d’esprit parmi l’auditoire, la majorité des suffrages étant requise pour remporter la victoire (comme cela se passe dans les tribunaux et les assemblées politiques). A travers le questionnement socratique, le dialogue philosophique vise à désamorçer la polémique (le combat des idées) pour instituer la recherche en commun de la vérité. Il ne s’agit pourtant pas de chercher un compromis : on ne négocie pas la vérité. Chaque question vise à s’assurer de l’accord des interlocuteurs sur un jugement partagé, de manière à leur permettre, étape par étape, de jugement partagé en jugement partagé, de cheminer ensemble jusqu’à parvenir à une conclusion partagée.

Socrate désigne sa méthode par la métaphore de la maïeutique, l’art de l’accouchement. Fils d’une sage-femme, Socrate prétend accoucher les âmes comme sa mère accouchait les corps. Ce qui signifie qu’il entend par le questionnement guider son interlocuteur vers le dévoilement d’une vérité dont celui-ci était porteur sans le savoir. Dans tout domaine où il est question de vérité (les mathématiques en premier lieu), on doit considérer que la raison universelle qui s’exprime par la parole (le logos) peut permettre à l’ignorant de découvrir et de comprendre la vérité, par lui-même ou avec l’assistance d’un maître. Socrate est un maître de vérité en tant qu’il aide son interlocuteur à découvrir celle-ci par lui-même. Le critère de la réussite du dialogue pour Socrate est l’accord de l’interlocuteur, qui témoigne d’un dépassement des positions de départ, d’un progrès en direction de la vérité. L’opinion publique n’a pas à être prise en compte : d’abord parce que le public est « hors jeu » (l’auditoire, par définition, ne participe pas au dialogue), ensuite parce que le jugement du plus grand nombre est précisément imprégné des erreurs et des illusions que la recherche de la vérité a pour ambition de surmonter.

La distinction entre persuader et convaincre n’a de sens que par rapport à la finalité que l’on assigne à l’usage du logos, en fonction du type d’accords que l’on cherche à produire par l’argumentation. Persuader signifie obtenir par l’argumentation l’adhésion d’un auditoire; convaincre signifie convertir l’esprit d’un interlocuteur en démontrant l’erreur ou la vérité d’un jugement. Dans un cas comme dans l’autre il est question d’un accord obtenu par l’effet d’un argument, d’une parole. La différence, que s’efforce de souligner Socrate, est morale. La persuasion a pour ambition de « faire croire » au plus grand nombre ce qui sert l’intérêt d’une cause, bonne ou mauvaise, que l’on entend faire triompher: la finalité est donc la domination d’une opinion sur une autre. L’apparence de la vérité suffit à la persuasion, tandis qu’il faut croire soi-même à la vérité pour convaincre, de sorte que convaincre signifie partager et non pas dominer.

3) C’est par la critique, par le moyen de la réfutation, que s’opère la conversion de l’esprit de l’interlocuteur et la progression en direction de la vérité. Réfuter, c’est prouver l’erreur. Le critère de l’erreur est la contradiction (l’incohérence). Le critère de la vérité, par contraste, est la non-contradiction, la cohérence logique. La recherche de cohérence témoigne de la présence en l’homme du désir de vérité. La dialectique socratique prend appuie sur l’exigence de cohérence avec soi-même. La réfutation à laquelle procède Socrate consiste à utiliser le questionnement pour souligner une contradiction dans le discours et la pensée de son interlocuteur, dans le but de conduire celui-ci à corriger son erreur, à se mettre en accord avec lui-même en renonçant à l’opinion qu’il défendait. Dialoguer ou débattre, au sens de la dialectique socratique, c’est donc participer à un jeu coopératif qui consiste à réfuter et à être réfuté en vue de progresser en direction de la vérité. Le dialogue échoue en pratique parce que rares sont les hommes qui désirent la vérité au point d’accepter d’être réfuté. Seul le philosophe, celui qui aime le savoir et la sagesse, accepte volontiers la critique, consent à faire prévaloir l’exigence de cohérence avec soi-même sur ce qui en l’homme s’oppose à la reconnaissance de la vérité (les intérêts et les passions, à commencer par l’amour-propre) et constitue la source des conflits.

La critique socratique de la rhétorique : la rhétorique est « l’art de la flatterie ».

Dérogeant à ses propres règles, Socrate procède à un long exposé sur ce qu’il faut penser de la rhétorique. Si la rhétorique est un art [technè en grec, c’est-à-dire technique], estime Socrate, elle n’appartient au domaines des techniques rationnelles, aux techniques fondées sur un véritable savoir. Socrate critique la rhétorique comme on critique aujourd’hui « la com » au service d’un pouvoir ou d’une ambition : il dénonce une forme d’habileté dans les relations humaines, un « art de la flatterie » visant à produire une adhésion superficielle et indifférent à ce qui est réellement bon ou utile : « Eh bien, Gorgias, la rhétorique est une activité qui n’a rien à voir avec l’art, mais qui requiert chez ceux qui la pratiquent une âme perspicace, brave, et naturellement habile dans les relations humaines – une telle activité, pour le dire en un mot, je l’appelle flatterie.« 

Dans l’Eloge d’Hélène, Gorgias fait une analogie entre la rhétorique et la médecine : les discours sont à l’âme ce que les drogues médicinales sont au corps. Discours et drogues produisent un effet irrésistible et varient suivant les effets recherchés. Surtout, les discours, comme les drogues, peuvent être bénéfiques ou nuisibles, guérir ou tuer. La rhétorique est un art de combat, dit aussi Gorgias dans le dialogue de Platon : comme pour tout art de combat, l’escrime ou la boxe par exemples, il est possible d’en faire un mauvais usage, dont l’art lui-même et celui qui l’enseigne ne sont pas responsables. Socrate répond à Gorgias en reprenant l’analogie entre l’âme et le corps. Plutôt qu’entre rhétorique et médecine, il fait cependant une analogie entre la rhétorique et la cuisine : la rhétorique est à l’âme ce que la cuisine est au corps, un art de la flatterie, c’est-à-dire une manière de séduire, d’encourager la recherche du plaisir et d’y répondre.

Socrate approfondit l’analogie pour approfondir sa critique de la rhétorique. Il oppose quatre techniques authentiques (qui ont pour fin le bien de l’homme, ce qui est utile au corps et à l’âme) à quatre « contrefaçons », des savoir-faire nuisibles au corps et à l’âme qui ne visent qu’à flatter nos désirs et qui ont pour effet le plaisir et non pas l’utile (ce qui bonifie le corps et l’âme). Socrate oppose ainsi non pas le corps (à la recherche de plaisirs) et l’âme (en quête de savoir et de sagesse), mais la recherche du plaisir (pour le corps ou pour l’âme) et la recherche du Bien (pour le corps ou pour l’âme). La médecine, qui a pour fin la santé, est au corps ce que la philosophie (qui a pour fin la justice) est à l’âme, tandis que la rhétorique est à l’âme ce que la cuisine est au corps, un art de la flatterie, un art au service des plaisirs et qui détourne de la recherche du Bien (de l’utile). Socrate complète le tableau des techniques (utiles ou nuisibles) qui s’occupent du corps et de l’âme en évoquant la gymnastique, l’esthétique, la législation et la sophistique. Parmi les quatre techniques authentiques, deux concernent le corps, la médecine et la gymnastique, deux concernent l’âme (la justice, c’est la dire la philosophie, qui est recherche de vérité à propos de la justice, et la législation, la fabrication politique des lois, qui doit s’inspirer de la conception vraie de la justice), deux autres le corps (la médecine vise à produire la santé du corps, la gymnastique à l’entretenir). De même, parmi les « contrefaçons » (les arts de la flatterie, au service du plaisir), deux concernent l’âme (la rhétorique et la sophistique), deux autres le corps (la cuisine et l’esthétique).

Par contraste avec les techniques authentiques et les arts de la flatterie (c’est ce contraste que vise à souligner l’analogie) conduit à présenter ces derniers comme des arts de l’apparence, de la séduction et de l’illusion. Un « art de la flatterie » est un art de plaire. Séduire consiste à plaire, c’est-à-dire à susciter le plaisir, mais le plaisir n’est que l’apparence du Bien et nous en détourne. L’enfant ira chez le confiseur plus volontiers que chez le dentiste, préférant les bonbons à la sensation désagréable de la roulette utilisée pour soigner ses dents abimées par le sucre. Que peut vouloir celui qui se propose de plaire plutôt que d’être utile, sinon la recherche de ce qui est pour lui avantageux (la satisfaction d’un intérêt, la domination) ? La cuisine n’est utile qu’au cuisinier, tandis que la médecine est utile au patient. L’évocation du corps, qui illustre d’une manière que chacun peut comprendre l’opposition entre recherche du plaisir et recherche du Bien, permet à Socrate de faire comprendre un point plus difficile, car le problème de l’âme est plus complexe : l’opposition entre deux conceptions de la politique, deux conceptions du rapport de l’homme à la justice. Les sophistes conçoivent la politique démocratique de manière pragmatique : lorsque la règle est l’égalité de parole, les discours s’opposent, l’opinion publique est instable, oscillant d’une croyance à un autre, de sorte qu’il devient impossible de distinguer la vérité de l’apparence de la vérité, de distinguer la justice de l’apparence de la justice. La démocratie impose le relativisme, de sorte qu’il n’y a pas de critère de la vérité ou de la justice autre que l’accord du plus grand nombre. Socrate considère que la sophistique conçoit la politique comme l’art de fabriquer l’adhésion d’une majorité sans se soucier de distinguer entre la justice et l’apparence de la justice. A ses yeux les sophistes, prisonniers du réalisme politique, sont inéluctablement conduits à confondre justice et domination, à faire du discours sur la justice l’instrument et le masque de la domination, changeant de discours au gré des intérêts ou des passions du moment. Ce qui revient pour Socrate à nier l’idée même de justice, laquelle est, comme la vérité, invariable, indépendante des pouvoirs et des rapports de domination, absolue et non pas relative.

Explication du texte de Spinoza

Introduction. L’introduction doit au minimum comprendre une présentation du thème et de la thèse du texte. Idéalement, il faudrait pouvoir également présenter la question à laquelle répond le texte, l’enjeu du texte et le plan du texte. L’introduction constitue ainsi une synthèse du texte et de son commentaire.

Le texte de Spinoza que nous allons expliquer est relatif au problème de la connaissance. [Thème du texte] La question à laquelle il répond est la suivante : quel principe d’explication faut-il adopter pour produire une authentique connaissance de la nature ? [Question à laquelle répond le texte] Spinoza défend la thèse selon laquelle l’explication des phénomènes naturels par la volonté de Dieu entretient l’ignorance. Sa critique du raisonnement des théologiens et de leur interprétation de la nature est résumée par la formule : « la volonté de Dieu, cet asile de l’ignorance ». Spinoza estime en effet que faire de la volonté Dieu un principe d’explication de tout ce qui arrive dispense de chercher à connaître les mécanismes à l’oeuvre dans la nature, ce qui permet aux ignorants d’apparaître plus savants que les chercheurs. [Présentation de la thèse] Le texte permet de réfléchir aux règles de la méthode qui rend possible la connaissance de la nature et de poser le problème de la distinction entre science et superstition. L’auteur affirme que la science doit se fonder sur la règle qui interdit l’explication par les causes finales, un principe d’explication de la nature réactivé aujourd’hui par les adeptes de la théorie du « dessein intelligent » qui contestent l’explication darwinienne de l’évolution du vivant. [Présentation de l’enjeu – ou intérêt philosophique – du texte ]

Le texte se décompose en trois moments. Dans un premier temps, l’auteur identifie l’origine de l’explication finaliste des phénomènes naturels. Le coeur du texte est constitué par l’évocation d’un exemple fictif qui permet à l’auteur d’illustrer sa critique du raisonnement des théologiens et de conduire le lecteur vers la formulation de la thèse. Dans le troisième moment du texte, consacré à un problème scientifique réel, l’explication du vivant, Spinoza montre que le raisonnement des théologiens constitue un obstacle au progrès d’une véritable connaissance de la nature. [Plan du texte]

Explication linéaire et discussion du texte. L’explication de texte doit comprendre une analyse du texte (l’explication au sens strict), laquelle doit suivre le plan du texte, ainsi qu’une discussion plus libre, dont l’objet doit être l’enjeu du texte (les questions philosophiques qu’il permet d’évoquer). Il n’y a pas de règle imposant la manière d’articuler ces deux exigences. Il faut choisir entre deux options: ou bien on intègre la discussion à l’explication linéaire, ou bien on ajoute une partie consacrée à la discussion après la rédaction de l’explication linéaire.

L’explication linéaire consacre une partie du commentaire à chacun des moments du texte qui ont été distingués dans l’annonce du plan. Elle analyse successivement les différents moments du texte. L’objectif est de montrer que la logique de l’argumentation est comprise. Il faut donc souligner le lien logique qui relie chacun des moments avec les autres et avec la thèse (l’idée principale). Il faut notamment expliciter le statut de chaque moment (illustration ou argument; thèse, prémisse de la thèse, implication de la thèse, etc.) dans la logique de l’argumentation Il est important de présenter avec précision, en citant le texte, chacune des idées importantes, en soulignant leur lien avec l’idée principale. Idéalement, il faudrait pouvoir expliciter les notions et formules les plus significatives et les plus difficiles du texte. Dans le texte de Spinoza : la notion de « fin » (pour expliquer le finalisme) et les formules « réduction non à l’impossible mais à l’ignorance », « asile de l’ignorance », « étonnement imbécile », « interprètes de la Nature et des Dieux ».

La discussion du texte doit en souligner l’enjeu (l’intérêt philosophique). Pourquoi le texte est-il important et intéressant ? A quel débat (dans la vie des idées mais aussi dans la société) apporte-t-il une contribution utile et pertinente ? Il faut au minimum pouvoir établir un lien entre le texte et un problème philosophique vu en cours (en l’occurrence, s’agissnt du texte de Spinoza, la question des règles qui définissent l’activité scientifique et permettent de distinguer entre science et non-science). Idéalement, il faudrait pouvoir faire appel à des éléments de culture générale, par exemple, pour ce qui concerne ce texte de Spinoza, la référence au conflit toujours actuel entre science et religion au sujet de la théorie de la théorie de l’évolution de Darwin.

L’auteur annonce d’emblée qu’il va critiquer des préjugés, c’est-à-dire des opinions que les hommes tendent à adopter sans examen. Dans la suite du texte, il apparaît que les préjugés en question sont relatifs à la manière d’expliquer les phénomènes naturels par la volonté de Dieu. Dans un premier temps, l’auteur se borne cependant à à identifier l’origine de l’erreur de raisonnement qui consiste à tout expliquer par la volonté de Dieu. Celle-ci, selon Spinoza, découle d’une tendance de l’esprit humain, l’anthropocentrisme, qui consiste à penser ce qui arrive dans la nature comme on interprète les actions humaines : « les hommes supposent communément que toutes les choses de la nature agissent, comme eux-mêmes, en vue d’une fin. »

D’où vient l’erreur qui consiste à expliquer tout ce qui arrive dans le monde par la volonté de Dieu ? Spinoza suggère qu’elle vient du fait que l’esprit humain tend à projeter sur les phénomènes naturels la manière dont les hommes s’expliquent à eux-mêmes leurs propres actions. Pour l’homme, c’est la volonté qui est cause de l’action : l’action est la réalisation du but de l’action (la « fin ») tel que le conçoit une conscience (une intelligence). On explique donc les actions humaines par leur finalité, ce qu’on appelle le sens de l’action. Si on applique cette conception de la causalité à la nature, on est conduit à supposer que ce qui se produit dans le monde est la réalisation d’une intention, l’effet voulu par un esprit. L’explication par la volonté de Dieu illustre cette tendance à expliquer les phénomènes de la nature comme on explique les actions humaines. On appelle « finalisme » cette manière d’expliquer un phénomène naturel par une cause finale (l’intention qui permet d’interpréter le sens de ce qui arrive).

Dans un deuxième temps, Spinoza entreprend de critiquer le raisonnement, absurde à ses yeux, par lequel les théologiens (du moins les théologiens qui justifient la superstition, les fausses croyances relatives à la nature) s’efforcent de justifier l’explication de tout ce qui arrive par la volonté de Dieu. La « preuve » qu’ils avancent est celle de « la réduction non à l’impossible mais à l’ignorance ». Ils justifient l’explication par Dieu non pas en raison de l’impossibilité logique d’autres explications, mais par « l’ignorance », c’est-à-dire par l’insuffisance de la science, par le constat que la science n’apporte pas d’explication complète et satisfaisante du phénomène observé. Ce qui conduit Spinoza à conclure que l’explication par la volonté de Dieu est « l’asile de l’ignorance », c’est-à-dire l’explication du monde dans laquelle les hommes conscients de leur ignorance sont incités à se réfugier pour échapper au sentiment d’absurdité qui résulte de leur ignorance. Ce refuge a toutefois pour inconvénient d’empêcher la recherche scientifique, considérée a priori comme vaine. L’argumentation des théologiens est le refuge de ceux qui croient savoir sans savoir ni vouloir savoir. C’est une plaidoirie qui invite les hommes à préférer une « interprétation » de la nature qui donne immédiatement un sens aux événements à la recherche laborieuse des causes naturelles encore inconnues; ce qui revient à les inciter à se satisfaire de leur ignorance. Expliquer tout ce qui arrive par la volonté de Dieu revient en effet à ne rien expliquer du tout. L’explication de tous les faits par une cause omnipotente, une cause unique qui a le pouvoir de tout expliquer, dissimule l’ignorance de la diversité des causes susceptibles d’expliquer spécifiquement chacun des événements du monde.

Pour illustrer sa critique, Spinoza construit un exemple fictif – « une pierre est tombée d’un toit sur la tête de quelqu’un et l’a tué » – afin d’opposer deux manières d’expliquer les événements du monde, deux types de causes et deux types d’explications. Spinoza met en parallèle la cause finale (la volonté de Dieu) et le mécanisme naturel (dans l’exemple donné, « la force du vent » qui provoque la chute de la pierre).

La démarche de la connaissance authentique, interdite ou empêchée par l’explication finaliste, consisterait à concevoir des hypothèses sur les circonstances qui ont causé l’événement : « cela est arrivé parce que le vent soufflait et que l’homme passait par là ». La force du vent est une force naturelle qui pourrait être la cause mécanique de la chute de la pierre. Cette cause pourrait être déterminée par une autre cause naturelle : « le vent s’est levé parce que la mer, le jour avant, par un temps encore calme, avait commencé à s’agiter. » A l’explication par la volonté de Dieu (l’explication par une cause finale), la démarche de la connaissance authentique substitue l’explication de la nature par la nature, l’explication d’un événement naturel par un mécanisme naturel, l’explication des phénomènes naturels observés par les lois de la nature qui constituent l’objet de la recherche scientifique.

L’explication critiquée par Spinoza est l’explication finaliste, l’explication par une cause finale, en l’occurrence la volonté de Dieu. L’explication a l’avantage d’être simple et définitive : la personne est morte parce que Dieu l’a voulu. L’enquête sur les circonstances est donc inutile, celles-ci n’étant que les instruments de la volonté de Dieu, la seule et véritable cause suffisante. Non seulement l’explication finaliste se suffit à elle-même, mais elle donne du sens, en donnant à l’événement le caractère de « destin » inscrit dans le plan de Dieu (ce qu’on appelle la « Providence »). C’est ainsi parce qu’il fallait que cela soit : tout est bien puisque Dieu le veut, puisque tout ce que Dieu veut, il le veut pour le bien de l’homme (« Dieu a tout fait en vue de l’homme »). L’explication par le hasard des circonstances (la rencontre accidentelle de plusieurs causes indépendantes les unes des autres) s’accompagne à l’inverse d’un sentiment d’absurdité : l’événement apparaît comme un événement qui aurait pu ne pas se produire (en l’absence d’un des facteurs qui ont mécaniquement contribué à sa production) et qui n’a donc aucun sens, aucune raison d’être.

Le handicap de l’explication scientifique, souligné par Spinoza, qui conduit les hommes à préférer la mauvaise explication à la bonne, tient au fait que l’explication scientifique ne satisfait pas le besoin de sens de l’esprit humain. La causalité dévoilée par la science répond à la question du « comment » (« Quel mécanisme ? »), non à celle du « pourquoi » (« Quelle finalité ? »), laquelle intéresse davantage les hommes. Le mécanisme est en lui-même dépourvu de finalité, donc de sens, sauf si on conçoit ce mécanisme comme le moyen employé par une cause intelligente (une volonté) pour atteindre ses fins.

Dans la dernière partie du texte, Spinoza évoque un exemple réel, celui de la connaissance du vivant, qui illustre la manière dont le finalisme fait concrètement obstacle à la recherche scientifique. « De même, écrit-il, quand ils [les partisans de l’explication finaliste] voient la structure du corps humain, ils sont frappés d’un étonnement imbécile et, de ce qu’ils ignorent les causes d’un si bel arrangement, concluent qu’il n’est point formé mécaniquement mais par un art divin ou surnaturel, et de façon qu’aucune partie ne nuise à l’autre. » Comme dans l’exemple précédent, Dieu considéré comme cause finale (ici « l’art divin ») est le principe d’explication mobilisé pour rendre compte du phénomène observé. Dans l’exemple précédent, l’explication par la volonté de Dieu interdisait de voir dans la force mécanique du vent la cause déterminante de l’accident; dans le présent exemple, l’admiration du « bel arrangement » réalisé par l’art divin conduit à l’opinion selon laquelle l’organisme vivant n’a pu être « formé mécaniquement ». Dans les deux cas, le finalisme qui donne du sens empêche l’explication scientifique authentique, l’explication par les mécanismes de la nature.

Le corps vivant est un organisme, c’est-à-dire un tout organisé au sein duquel chaque partie, chaque organe, a sa fonction propre, sa raison d’être. La « structure du corps humain » apparaît ainsi comme un « bel arrangement ». Pourquoi Spinoza assimile-t-il à un « « étonnement imbécile » l’admiration éprouvée devant ce « bel arrangement » de l’organisme ? L’expression est un oxymore. L’étonnement devant les phénomènes naturels est a priori la source de la curiosité scientifique. C’est en tant qu’il est admiratif, et non exclusivement interrogatif, que l’étonnement est ici jugé « imbécile » par Spinoza. L’étonnement est dit « imbécile » parce qu’il conduit vers « l’asile de l’ignorance » et non pas vers le progrès de la connaissance. L’admiration suscitée par l’organisation du corps vivant conduit en effet spontanément à l’idée selon laquelle celle-ci ne peut être que l’œuvre d’une intelligence organisatrice qui « fait bien les choses ». Au temps de Spinoza, cette intelligence organisatrice était attribuée à Dieu, un être surnaturel donc, mais l’expression « la nature fait bien les choses » est tout aussi « finaliste », et donc obscurantiste. Pour avancer dans la connaissance du vivant, il faut résister au sentiment d’admiration et partir du principe selon lequel, comme toutes choses dans la nature, le corps vivant s’est « formé mécaniquement ».

La théorie du « dessein intelligent », selon laquelle une intelligence conceptrice est à l’origine des formes de vie, reprend aujourd’hui L’argument du « bel arrangement » (l’harmonie des formes et des fonctions, l’oeil est fait « pour » voir) évoqué dans le texte de Spinoza. Cet argument est employé pour critiquer la théorie darwinienne de l’évolution, laquelle exclut l’explication finaliste : la « sélection naturelle », cause selon Darwin de l’évolution du vivant, est un mécanisme aveugle dont le dévoilement n’implique pas l’existence d’un créateur intelligent.

La théorie du « dessein intelligent » n’est pas compatible avec le postulat du déterminisme scientifique que met en évidence la critique spinoziste du finalisme. La connaissance de la nature n’est possible que si l’on admet a priori que tout ce qui arrive dans la nature a pour cause un mécanisme naturel : ce principe d’explication constitue le point de départ de toute démarche scientifique. Le refus de l’explication des phénomènes naturels par des causes surnaturelles et/ou des causes finales est une règle méthodologique qui fait partie du « contrat » que tout scientifique doit respecter. Si la volonté de Dieu et l’art divin (mais pas davantage l’art de la Nature) ne sont pas des hypothèses scientifiques légitimes, cela tient à cette exigence fondamentale de la méthode scientifique, laquelle commande que les hypothèses explicatives soient relatives à des mécanismes naturels. La connaissance de la nature est la connaissance des mécanismes naturels cachés qui produisent les phénomènes observés dans la nature.

L’hypothèse selon laquelle Dieu est le Créateur de la nature et l’histoire naturelle une histoire providentielle (réglée par le plan de Dieu) est une hypothèse métaphysique. Elle peut être un objet de foi, non une explication scientifique. La croyance selon laquelle « Dieu a tout fait en vue de l’homme et qu’il a fait l’homme pour que l’homme lui rendit un culte » est légitime sur le plan métaphysique (religieux), mais elle ne peut avoir le statut d’une vérité scientifique. Le croyant peut admettre que l’histoire de l’univers et l’histoire de la vie que découvre la science ont pour finalité l’apparition de l’humanité sur Terre, mais la connaissance de la nature ne peut l’établir (et n’a pas vocation à l’établir) comme un fait. Les scientifiques ne sont pas « des interprètes de la Nature et des Dieux », selon la formule du texte de Spinoza. Interpréter signifie déchiffrer et comprendre le sens, non connaître les causes. Connaître pour le scientifique ne signifie pas interpréter mais expliquer, c’est-à-dire expliquer la nature par la nature, chercher les mécanismes naturels que l’on peut observer dans la nature et qui constituent les causes naturelles de ce qui arrive dans la nature.

La science moderne est conciliable avec l’hypothèse métaphysique selon laquelle le Tout que constitue la nature est la Création de Dieu. Elle exclut cependant Dieu et la Providence (le plan divin) comme principe d’explication des parties de la nature (les corps physiques). Non seulement parce que Dieu est par définition un être surnaturel, transcendant par rapport à la nature, mais aussi parce qu’il se conçoit comme un être intelligent doué d’intentions, dont les actions ont une finalité, un sens. Le programme de la recherche scientifique est délimité par sa méthode, notamment par la règle qui commande d’exclure les causes surnaturelles et les causes finales afin de pouvoir découvrir les mécanismes naturels à l’origine des faits observés (ce qu’on appelle communément « les lois de la nature »). La méthode scientifique ne peut admettre, même en l’absence d’explication ou en cas de difficulté d’explication, un principe finaliste dans l’explication du vivant. Le refus de la théorie du « dessein intelligent » n’est donc pas fondé sur l’athéisme. Il n’est pas fondé non plus sur une preuve scientifique, mais sur une exigence fondamentale et a priori de la méthode scientifique, le postulat du déterminisme scientifique. Pour le scientifique, l’explication finaliste n’en est pas une, il ne cherche pas la finalité (le « ce en vue de quoi ») des phénomènes naturels, mais le « comment » du mécanisme qui les produit. Admettre l’hypothèse selon laquelle on pourrait expliquer par « l’art divin », ou par l’intervention de quelque autre « intelligence conceptrice », la forme d’un être vivant reviendrait à admettre que celle-ci « n’est point formé mécaniquement », ainsi que l’écrit Spinoza; ce qui empêcherait le progrès de la connaissance du vivant. C’est donc uniquement en tant qu’elle n’est pas compatible avec le postulat du déterminisme scientifique que la théorie du dessein intelligent est rejetée.

La claire distinction entre le domaine de la science et celui de la métaphysique pourrait permettre d’éviter le conflit entre science et religion, lequel n’est possible que si l’on nie la croyance métaphysique en s’appuyant sur la connaissance de la nature ou si l’on nie une vérité scientifique en s’appuyant sur la croyance métaphysique. La science n’est pas « hérétique » ni « impie », la foi n’est pas, en tant que telle, superstition. La superstition n’est pas la la croyance religieuse, ni non plus la fausse croyance, mais l’attitude irrationnelle qui consiste à substituer à l’explication scientifique des phénomènes naturels une explication qui fait intervenir une cause surnaturelle qui est en même temps, comme l’est la volonté de Dieu, une cause finale.

Dans sa polémique avec les théologien de son temps, Spinoza fait allusion à une raison « politique » susceptible d’expliquer la confusion entre science et métaphysique entretenue par les autorités religieuses. Les « interprètes de la Nature et des Dieux », suggère-t-il, ont intérêt à défendre l’explication superstitieuse de la nature : l’émergence de la rationalité scientifique, d’une connaissance de la nature indépendante de la religion, menace de « détruire l’ignorance », et par conséquent aussi leur autorité sur les esprits. Le progrès des sciences a de fait mis fin au monopole de la vérité exercée par l’autorité religieuse, désormais confrontée au dilemme consistant soit à nier la vérité scientifique, soit à tenter de concilier science et religion en distinguant leurs domaines respectifs.

Définition à apprendre TG

Généralités

Philosophie (philosophia) : l’amour de la sagesse.

La sagesse : savoir bien juger pour bien agir et pour bien vivre.

La science : la connaissance de la nature.

La nature : 1) tout l’univers; 2) toute réalité qui n’est pas l’oeuvre de l’homme.

L’anthropologie : l’étude de l’homme.

La distinction entre le réel et l’idéal : la distinction entre ce qui est et ce qui doit être.

La distinction entre théorie et pratique : la distinction entre le domaine de la connaissance et le domaine de l’action.

Une doctrine (ou une théorie) : un ensemble cohérent d’idées.

La distinction entre nécessité et contingence : la nécessité, c’est ce qui ne peut pas être autrement; la contingence, c’est ce qui pourrait être autrement.

La raison

La raison : la faculté de penser

Un jugement : une affirmation ou une négation. Juger : affirmer ou nier quelque chose.

La raison théorique : la faculté de penser ce qui est.

La raison pratique : la faculté de penser les règles de l’action.

La raison instrumentale : la faculté de penser les moyens d’atteindre une fin.

La prudence : 1) la faculté de penser les moyens de réussir son action, son projet ou sa vie; 2) La faculté d’anticiper les conséquences de son action.

La raison moralement pratique : la faculté de penser les règles universelles qui limitent l’égoïsme naturel.

L’esprit critique

Croire : 1) tenir pour vrai; 2) croire savoir sans savoir (le préjugé et l’hypothèse).

La distinction entre croire et savoir : croire, c’est tenir pour vrai sans pouvoir prouver; savoir, c’est pouvoir prouver ce qu’on tient pour vrai.

L’esprit critique : le libre examen des croyances.

La crédulité : la tendance à croire sans examen.

Le conformisme : la tendance à croire l’opinion du plus grand nombre ou celle du groupe auquel on appartient.

Un préjugé : une opinion adoptée sans examen.

Une hypothèse : un jugement incertain et provisoire.

Le doute méthodique : la décision de suspendre son jugement dans l’attente de la preuve.

L’autorité intellectuelle (ou pouvoir spirituel) : le pouvoir d’influence, qui dicte ce qu’il faut croire.

La vérité

La vérité : 1) l’accord de la connaissance avec l’objet; 2) le jugement universalisable (valable pour tous).

La preuve : ce qui établit la vérité.

Les propriétés de la vérité : 1) la certitude (ce dont on ne peut pas douter); 2) l’universalité (ce qui est valable pour tous); 3) l’éternité (ce qui est valable en tout temps).

L’illusion : l’erreur nécessaire.

Le scepticisme : la doctrine selon laquelle rien n’est certain.

Le négationnisme : la négation volontaire d’une vérité de fait.

Le relativisme : la doctrine selon laquelle la vérité est relative au point de vue de celui qui l’énonce.

La science

Les phénomènes : la réalité telle qu’elle apparaît à nos sens.

L’expérience : l’expérience sensible, c’est- à dire l’accès immédiat à la réalité par l’intermédiaire des sens.

L’empirisme : 1) le recours à l’observation dans la connaissance ou l’apprentissage ; 2) la théorie de la connaissance selon laquelle toutes nos idées viennent des sens.

La preuve scientifique : la réfutation par l’expérience (dans le cadre d’une expérimentation).

Réfuter : prouver l’erreur.

L’expérimentation : l’expérience scientifique, c’est-à-dire une expérience instituée par le scientifique en vue de provoquer une observation dont la possibilité se déduit d’une hypothèse.

Le vérificationnisme (ou biais de confirmation) : la tendance à croire qu’une observation ou une série d’observations puisse vérifier (ou confirmer) une théorie.

Le faillibilisme : la théorie de la connaissance selon laquelle les connaissances scientifiques sont faillibles (exposées à une réfutation par l’expérience).

Un postulat : ce qu’il faut admettre sans pouvoir le prouver.

Le postulat du déterminisme scientifique : le postulat selon lequel tout ce qui arrive dans la nature a pour cause un mécanisme naturel.

La distinction entre décrire et expliquer : décrire, c’est observer et dire ce qu’on observe; expliquer, c’est chercher et dire les causes de ce qu’on observe.

La distinction entre expliquer et comprendre (ou interpréter) : expliquer, c’est relier un phénomène à une cause (un mécanisme), comprendre ou interpréter, c’est relier un phénomène à une intention (une finalité).

Le finalisme (ou téléologie) : l’explication d’un objet ou d’un événement du monde par sa finalité (la cause finale).

Un fait : un événement du monde dont la réalité est attestée par l’observation.

Nature et culture

La technique : 1) L’activité fabricatrice de l’homme (la faculté de fabriquer des outils et des artefacts, c’est-à-dire des objets qui n’existent pas dans la nature) et/ou le savoir-faire, l’habileté acquise qui s’ajoute au talent naturel; 2) la technoscience, c’est-à-dire la science appliquée, l’ingénierie, qui consiste à mettre la connaissance des lois de la nature au service de la fabrication industrielle.

La culture (ou la civilisation) : l’oeuvre de l’homme dans l’histoire (ou le produit de la perfectibilité humaine), qui se transmet par l’éducation.

L’histoire : le processus de civilisation, c’est-à-dire l’oeuvre de la perfectibilité humaine, la fabrication et la transformation par l’homme, dans le temps, de ses conditions d’existence.

La conscience historique : la conscience du changement historique, donc du pouvoir de l’homme de faire et de connaître son histoire.

La perfectibilité : la faculté de se cultiver, c’est-à-dire d’acquérir par soi-même, de manière non naturelle, des compétences qui ne sont pas innées.

La distinction entre l’inné et l’acquis : la distinction entre ce qui est produit par la nature, donc donné à la naissance, et ce qui est produit par l’histoire.

La distinction entre « être en puissance » et « être en acte » : la distinction entre le devenir présent en germe à la naissance, qui définit le destin naturel de l’être, et l’être accompli ou en cours d’accomplissement.

Morale et politique (généralités)

L’éthique ou la morale : la conception de la bonne manière de vivre et d’agir.

Le devoir : l’obligation d’obéir à une loi de la liberté (une loi faite pour régler la liberté humaine).

La distinction entre contraite et obligation : la distinction entre nécessité physique et nécessité morale, c’est-à-dire entre la pression exercée par une force (contrainte) et le respect inspiré par une loi (obligation).

La vertu : la force morale qui dispose à vouloir et à faire le Bien.

Une valeur (idéal moral) : ce qui vaut comme fin en soi, non comme simple moyen (une conception du Bien suprême).

L’utilité : ce qui vaut en tant que moyen pour une fin.

Les propriétés d’une valeur : 1) une valeur est une règle de vie (ce qu’il faut toujours vouloir); 2) une valeur est absolue (non négociable); 3) une valeur limite l’amour de soi.

Le nihilisme : la négation de toutes les valeurs.

Liberté et déterminisme

Le libre arbitre : le pouvoir de déterminer soi-même, sans être déterminé par une cause exérieure à la conscience, l’orientation de sa pensée et le but de son action.

Le déterminisme : la doctrine selon laquelle l’homme, comme toutes choses dans la nature, est déterminé (à penser et à agir) par des mécanismes dont il n’a pas conscience.

La distinction entre désir et volonté : le désir est la force interne qui détermine à l’action et dont l’origine est inconsciente; la volonté est 1) la faculté de se déterminer à l’action par une décision consciente fondée sur une raison d’agir; 2) la faculté de résister ou de consentir consciemment au désir.

La conscience : la faculté, propre à l’être sensible, de percevoir quelque chose en soi et hors de soi.

La conscience de soi : la faculté de penser sa propre pensée (le « Je pense » ou Moi pensant).

L’inconscient : l’activité non consciente de l’esprit.

La conscience morale : la faculté de discerner le Bien et le Mal.

L’essentialisme : la doctrine selon laquelle l’essence d’un être (sa définition) détermine son existence.

L’essence : les traits caractéristiques qui définissent essentiellement un être (notamment sa nature).

Universalisme et relativisme

Le relativisme culturel : la doctrine selon laquelle les valeurs sont relatives à la culture, de sorte qu’il n’existe aucun système de valeurs universel.

L’ethnocentrisme : la tendance à juger la culture des autres à partir de critères propres à la culture à laquelle on appartient.

L’Etat et la justice

La liberté d’action : le pouvoir d’agir sans contrainte, c’est-à-dire sans être empêché par une force extérieure.

La distinction entre liberté naturelle et liberté civile : la distinction entre la liberté illimitée (ou licence) et la liberté limitée par la loi de l’État.

L’État : l’exercice du monopole de la violence légitime (c’est-à-dire du droit de contraindre) sur un territoire donné.

L’état de nature : la situation des hommes en l’absence d’État.

Le contrat social : la fiction selon laquelle l’État serait le produit d’un contrat entre des individus décidant de renoncer à leur liberté naturelle, fiction qui vise à présenter l’État comme une association politique instituée en vue de promouvoir et de garantir les droits naturels de l’individu (liberté d’action, sécurité, propriété).

L’anarchie : l’idéal d’une société démocratiquement organisée sans rapport de domination, c’est-à-dire sans État, sans distinction entre gouvernants et gouvernés, sans classes sociales.

Le despotisme : caractère de l’Etat qui ne garantit pas la liberté des citoyens.

Le libéralisme politique : la théorie qui définit la justice par l’égale liberté des individus et selon laquelle l’État a pour fin de garantir à chacun la plus grande liberté possible.

L’État de droit: l’État libéral (ou République), qui établit le règne de la loi et l’égalité en droits.

Le libéralisme économique : la théorie selon laquelle l’économie de marché, c’est-à-dire l’économie fondée sur la liberté du commerce (libre-échange), la liberté du travail, la libre concurrence et de droit de propriété, est le système économique le plus apte à favoriser la prospérité générale et la satisfaction des intérêts particuliers.

Le capitalisme : le système économique fondé sur la propriété privée des moyens de production et dans lequel l’activité économique à pour fin le profit (l’augmentation du capital).

La critique sociale : la critique des injustices générées non par l’État, mais par la société elle-même.

L’injustice sociale : 1) l’inégalité des chances d’accéder à certains biens sociaux ou à certaines fonctions sociales en raison d’une inégalité de conditions sociales; 2) l’inégalité des chances d’accéder à certains biens sociaux ou à certaines fonctions sociales en raison d’une inégalité structurelle ou systémique (un rapport de domination qui structure la société).

La distinction entre liberté formelle et liberté réelle : la distinction entre le pouvoir d’agir reconnu par le droit et le pouvoir d’agir qui résulte de la condition sociale.

Le socialisme : la théorie qui conçoit l’État comme un moyen d’organiser rationnellement la société et qui justifie la limitation des libertés individuelles par la nécessité d’éliminer l’injustice sociale ou le malheur social.

Le communisme : l’idéal d’une société sans classes produite par une révolution politique et sociale réalisant l’abolition de la propriété privée des moyens de production.

Religion et politique

La religion : 1) un système de croyances et de pratiques relatives au sacré qui unit une communauté humaine; 2) l’enseignement spirituelle (morale et sagesse) proposé par une tradition religieuse.

La liberté de conscience : la liberté de jugement (ou liberté d’opinion), c’est-à-dire la liberté de croire ou de ne pas croire, de tenir un jugement pour vrai ou pour faux.

Une Église : une communauté religieuse.

Le culte : l’ensemble des cérémonies et des rites établis par une religion.

La piété : les marques de respect et de dévouement à l’égard du divin.

Le bonheur

Le bonheur : 1) la satisfaction de tous les désirs (ou complète et satisfaction de son état); 2) (définition « négative ») : l’absence de souffrance ou de malheur.

La distinction entre plaisir et bonheur : le plaisir est la satisfaction éphémère d’un désir, le bonheur est état de satisfaction qui s’inscrit dans la durée.

La distinction entre plaisir et joie : la distinction entre plaisir des sens (sensation) et plaisir de l’esprit (sentiment).

Le besoin : le besoin est un désir nécessaire, un désir qu’il est impératif de satisfaire, soit en raison d’une nécessité naturelle (la faim, la soif), soit en raison d’une nécessité sociale.

Le bien : l’objet du désir, ou fin (but) du désir, ou moyen de satisfaire le désir (moyen d’être heureux).

Le souverain bien : l’idéal de l’homme, c’est-à-dire la fin en soi, le bien suprême, le bien par rapport auquel tout les autres biens ne sont que des moyens.

L’hédonisme : la doctrine selon laquelle le plaisir constitue à la fois le souverain bien et le critère du bonheur.

L’eudémonisme : la doctrine selon laquelle le bonheur est le souverain bien.

La distinction entre bien-être et sens de la vie : la distinction entre la conception ordinaire du bonheur (l’état de satisfaction physique et psychologique) et une conception de la vie bonne qui identifie le souverain bien à une fin autre que le bonheur (la liberté, l’union avec Dieu, l’amour, la justice…).

Le divertissement : ce qui permet d’échapper à l’ennui ou au sentiment d’absurdité de l’existence.

L’Art

L’art : 1) l’activité fabricatrice de l’homme et/ou le savoir-faire, l’habileté acquise qui s’ajoute au talent naturel (synonyme de technique); 2) l’activité de l’artiste, c’est-à-dire l’activité de création désintéressée qui obéit à un idéal esthétique.

Le goût : la faculté d’appréciation de la valeur des oeuvres d’art (valeur esthétique).

Le plaisir esthétique : le sentiment de plaisir qui accompagne le jugement d’appréciation sur la beauté.

Le beau, la beauté : la propriété attribuée à l’objet qui suscite un sentiment de plaisir esthétique.

La distinction entre l’agréable et le beau : la distinction entre la simple sensation de plaisir et le sentiment de plaisir éprouvé à la contemplation du beau (plaisir esthétique)

La distinction entre beauté naturelle et beauté artistique : la distinction entre le sentiment de la beauté que suscite le spectacle de la nature (d’un objet qui n’est pas l’oeuvre de l’homme) et le sentiment de la beauté que suscite une oeuvre d’art (une création de l’esprit humain).

L’esthétique : la théorie du de l’art, du jugement du goût et de la valeur des oeuvres d’art.

La représentation : L’action de faire voir, de rendre présent à l’esprit.

Citations à apprendre

La connaissance

« Réfléchir, c’est nier ce que l’on croit »; « Penser, c’est douter » (Alain)

« Les théories ne sont jamais vérifiables empiriquement » (Karl Popper)

Libre-arbitre et déterminisme

« Le Moi n’est pas maître dans sa propre maison » (Sigmund Freud)

« Le Désir est l’essence de l’homme » (Spinoza)

« Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, c’est la vie qui détermine la conscience » (Karl Marx)

La politique

« L’homme est un animal politique » (Aristote)

« Le juste est ce qui est conforme à la loi et qui respecte l’égalité » (Aristote)

« La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. » (Blaise Pascal)

« Là où n’existe aucune puissance commune, il n’y a pas de loi ; là où il n’y a pas de loi, rien n’est injuste. » (Thomas Hobbes)

« L’homme est un animal qui, du moment où il vit parmi d’autres individus de son espèce, a besoin d’un maître » (Emmanuel Kant)

« Il n’y a qu’un seul et unique droit naturel, la liberté. » (Emmanuel Kant)

« La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent » (Montesquieu)

« L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté » (Rousseau)

« La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » (Article 4 de la Déclaration de 1789)

« La liberté de conscience est le grand privilège des sujets, comme le droit de contraindre est la grande prérogative du magistrat. » (John Locke).

« Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux lois, mais il n’obéit qu’aux lois et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes. » (Rousseau).

« Le peuple soumis aux lois en doit être l’auteur. » (Rousseau)

« La souveraineté du peuple n’est pas illimitée; elle est circonscrite dans les bornes que lui tracent la justice et les droits des individus. » (Benjamin Constant).

« Que l’Etat se borne à être juste, nous nous chargerons d’être heureux » (Benjamin Constant)

« L’application pratique du droit de l’homme à la liberté, c’est le droit de l’homme à la propriété privée » (Karl Marx)

« Les idées dominantes d’une époque n’ont toujours été que les idées de la classe dominante » (Karl Marx)

« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes » (Karl Marx)

« L’injustice est constituée par les inégalités qui ne bénéficient pas à tous. » (John Rawls)

« La liberté de conscience est le grand privilège des sujets, comme le droit de contraindre est la grande prérogative du magistrat. » (John Locke).

L’Art

« Une beauté naturelle est une belle chose; la beauté artistique est la belle représentation d’une chose. » (Kant)

« Le goût est le pouvoir de porter des jugements d’appréciation sur le beau » (Kant)

« Est beau ce qui plaît universellement sans concept » (Kant)

« Le jugement de goût est simplement contemplatif » (Kant)

« Le jugement de goût n’est pas un jugement de connaissance; ce n’est pas un jugement logique mais esthétique. » (Kant)

Définitions à apprendre TSTI2D

Philosophie (philosophia) : l’amour de la sagesse.

La sagesse : savoir bien juger pour bien agir et pour bien vivre.

La science : la connaissance de la nature.

La nature : 1) tout l’univers; 2) toute réalité qui n’est pas l’oeuvre de l’homme.

L’anthropologie : l’étude de l’homme.

La distinction entre le réel et l’idéal : la distinction entre ce qui est et ce qui doit être.

La raison

Un jugement : une affirmation ou une négation. Juger : affirmer ou nier quelque chose.

La distinction entre théorie et pratique : la distinction entre le domaine de la connaissance et le domaine de l’action.

La raison : la faculté de penser

La raison théorique : la faculté de penser ce qui est.

La raison pratique : la faculté de penser les règles de l’action.

La raison instrumentale : la faculté de penser les moyens d’atteindre une fin.

La prudence : 1) la faculté de penser les moyens de réussir son action, son projet ou sa vie; 2) La faculté d’anticiper les conséquences de son action.

L’esprit critique

Croire : 1) tenir pour vrai; 2) croire savoir sans savoir.

L’esprit critique : le libre examen des croyances.

La crédulité : la tendance à croire sans examen.

Un préjugé : une opinion adoptée sans examen, l’idée reçue.

Le conformisme : la tendance à croire l’opinion du plus grand nombre ou celle du groupe auquel on appartient.

Une hypothèse : une opinion incertaine et provisoire.

Le doute méthodique : la décision de suspendre son jugement dans l’attente de la preuve.

Connaissance et vérité

La connaissance : le discours sur l’être (dire ce qui est et ce qui n’est pas).

La distinction entre croire et savoir : croire, c’est tenir pour vrai sans pouvoir prouver; savoir, c’est pouvoir prouver ce qu’on tient pour vrai.

La vérité : 1) le jugement universellement valable; 2) l’accord de la connaissance avec l’objet.

La preuve : ce qui établit la vérité.

Réfuter : prouver l’erreur.

Les propriétés de la vérité : 1) la certitude (ce dont on ne peut pas douter); 2) l’universalité (ce qui est valable pour tous); 3) l’éternité (ce qui est valable en tout temps).

Le scepticisme : la doctrine selon laquelle rien n’est certain.

Les quatres manières de croire (le préjugé, l’hypothèse, le postulat, la foi):

La manière de croire du préjugé : croire sur parole, croire avec certitude, sans douter de ce qu’on croit savoir.

La manière de croire de l’hypothèse : croire sans certitude dans l’attente de la preuve.

La manière de croire du postulat : admettre pour vrai et hors de doute ce qu’on sait ne pas pouvoir prouver.

La manière de croire de la foi : choisir librement et en conscience de donner sa confiance à une personne (humaine ou divine).

La religion

La croyance religieuse : la croyance qui a pour objet le divin, une réalité surnaturelle.

La superstition : la croyance irrationnelle.

La métaphysique : la théorie de ce qui est au-delà de la nature ou de ce que la science peut établir.

La théologie : le savoir relatif à Dieu et aux vérités que Dieu a révélées.

La Révélation : dans le cadre des religions monothéistes, le moment et la manière dont Dieu fait connaître la Vérité et sa Volonté aux hommes par l’intermédiaire des prophètes.

Un dogme : un point de doctrine religieuse qu’il est interdit de contester.

Nature et culture

La nature : 1) tout l’univers; 2) toute réalité qui n’est pas l’oeuvre de l’homme.

La culture (ou la civilisation) : l’oeuvre de l’homme dans l’histoire (ou le produit de la perfectibilité humaine), qui se transmet par l’éducation.

L’histoire : le processus de civilisation, c’est-à-dire l’oeuvre de la perfectibilité humaine, la fabrication et la transformation par l’homme, dans le temps, de ses conditions d’existence.

La perfectibilité : la faculté de se cultiver, c’est-à-dire d’acquérir par soi-même, de manière non naturelle, des compétences qui ne sont pas innées.

La distinction entre l’inné et l’acquis : la distinction entre ce qui est produit par la nature, donc donné à la naissance, et ce qui est produit par l’histoire..

L’essentialisme : la doctrine selon laquelle l’essence d’un être détermine son existence.

L’essence : les traits caractéristiques qui définissent essentiellement un être (notamment sa nature).

La distinction entre « être en puissance » et « être en acte » : la distinction entre le devenir présent en germe à la naissance, qui définit le destin naturel de l’être, et l’être accompli ou en cours d’accomplissement.

La nature et la technique (définitions utiles pour le Bac blanc)

La nature comme écosystème : la biosphère, c’est-à-dire le monde de la vie sur terre considéré comme un tout dont chacun

La technique : l’activité fabricatrice de l’homme, activité de fabrication d’outils et d’objets qui n’existent pas dans la nature (artefacts).

La techno-science : l’ingénierie humaine qui consiste à mettre la connaissance scientifique des lois de la nature au service de la production industrielle.

Justice et liberté (définitions utiles pour le Bac blanc)

La liberté d’action : le pouvoir d’agir sans contrainte, c’est-à-dire sans être empêché par une force extérieure.

La distinction entre liberté naturelle et liberté civile : la distinction entre la liberté illimitée (ou licence) et la liberté limitée par la loi de l’État.

L’État : l’exercice du monopole de la violence légitime (c’est-à-dire du droit de contraindre) sur un territoire donné.

L’état de nature : la situation des hommes en l’absence d’État.

Le contrat social : la fiction selon laquelle l’État serait le produit d’un contrat entre des individus décidant de renoncer à leur liberté naturelle, fiction qui vise à présenter l’État comme une association politique instituée en vue de promouvoir et de garantir les droits naturels de l’individu (liberté d’action, sécurité, propriété).

L’anarchie : l’idéal d’une société démocratiquement organisée sans rapport de domination, c’est-à-dire sans État, sans distinction entre gouvernants et gouvernés, sans classes sociales.

Le despotisme : caractère de l’Etat qui ne garantit pas la liberté des citoyens.

Le libéralisme politique : la théorie qui définit la justice par l’égale liberté des individus et selon laquelle l’État a pour fin de garantir à chacun la plus grande liberté possible.

L’État de droit: l’État libéral (ou République), qui établit le règne de la loi et l’égalité en droits.

Le libéralisme économique : la théorie selon laquelle l’économie de marché, c’est-à-dire l’économie fondée sur la liberté du commerce (libre-échange), la liberté du travail, la libre concurrence et de droit de propriété, est le système économique le plus apte à favoriser la prospérité générale et la satisfaction des intérêts particuliers.

La fonction politique de la religion (définitions utiles pour le Bac blanc)

La religion : 1) un système de croyances et de pratiques relatives au sacré qui unit une communauté humaine; 2) l’enseignement spirituel (morale et sagesse) proposé par une tradition religieuse.

Une Église : une communauté religieuse.

Le culte : l’ensemble des cérémonies et des rites établis par une religion.

La piété : les marques de respect et de dévouement à l’égard du divin.

La liberté de conscience : la liberté de jugement (ou liberté d’opinion), c’est-à-dire la liberté de croire ou de ne pas croire, de tenir un jugement pour vrai ou faux.

Citations à apprendre

« Réfléchir, c’est nier ce que l’on croit »; « Penser, c’est douter » (ALAIN)

Citations utiles pour le Bac blanc

« L’homme est un animal politique » (Aristote)

« Le juste est ce qui est conforme à la loi et qui respecte l’égalité » (Aristote)

« La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. » (Blaise Pascal)

« Là où n’existe aucune puissance commune, il n’y a pas de loi ; là où il n’y a pas de loi, rien n’est injuste. » (Thomas Hobbes)

« La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent » (Montesquieu)

« L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté » (Rousseau)

« La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » (Article 4 de la Déclaration de 1789)

« Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux lois, mais il n’obéit qu’aux lois et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes. » (Rousseau).

« Le peuple soumis aux lois en doit être l’auteur. » (Rousseau)

« La souveraineté du peuple n’est pas illimitée; elle est circonscrite dans les bornes que lui tracent la justice et les droits des individus. » (Benjamin Constant).

« La liberté de conscience est le grand privilège des sujets, comme le droit de contraindre est la grande prérogative du magistrat. » (John Locke).

La question de la justice sociale

Le problème de la justice sociale est celui de l’égalité des chances. L’injustice sociale est l’inégalité des chances d’accéder à certains biens sociaux ou à certaines fonctions sociales en raison d’une inégalité des conditions. Les biens sociaux sont les biens qui apparaissent nécessaires au bonheur (d’où le lien entre la question de la justice sociale et celle du bonheur) : le revenu (pouvoir d’achat), l’accès aux soins, l’accès à l’éducation, à la culture, etc. Les fonctions sociales ou positions sociales sont les activités sociales et politiques, les métiers, les positions de pouvoir. L’inégalité de conditions suppose pour être appréciée le choix d’un critère : le critère privilégié est le critère économique (la richesse, la distinction entre riches et pauvres), mais d’autres critères d’appréciation peuvent être choisis (notamment dans les débats contemporains): le sexe (la distinction hommes/femmes), la race, l’oritentation sexuelle, etc.

Il importe de distinguer deux problèmes, celui de la pauvreté et celui de l’inégalité des chances dans la compétition sociale. Le premier problème se rattache principalement à la question du bonheur, le second, à celle de la liberté

L’inégalité des conditions sociales est à la fois inévitable et susceptible d’être justifiée. Si toutefois une partie de la population vit dans le misère, dans la privation de biens essentiels, l’inégalité des richesses peut être dénoncée comme une injustice criante. Est-ce contre l’inégalité sociale qu’il faut lutter, ou bien plus spécifiquement contre la pauvreté ? Et peut-on lutter contre la pauvreté sans lutter contre l’inégalité sociale ? L’injustice sociale réside-t-elle dans l’inégalité des richesses en tant que telle ou bien exclusivement dans la pauvreté, dans l’inégal accès aux biens les plus essentiels ? Ce questionnement constitue la première pomme de discorde entre libéralisme et socialisme. . L’État doit-il se soucier du bonheur du peuple ? Le libéralisme strict exige de l’État qu’il ne s’en soucie point, pour se borner à garantir et à respecter lui-même les libertés fondamentales : « Que l’autorité se borne à être juste, nous nous chargerons d’être heureux« , écrit Benjamin Constant. Mais un État démocratique peut-il se désintéresser du malheur et de la pauvreté dans la société qu’il gouverne ? Dès lors que le libéralisme consent à l’intervention de l’État contre le malheur (ce qui est historiquement acquis depuis la mise en place de la sécurité sociale, du Welfare State ou État providence), se pose la question des critères et des limites d’une telle intervention.

Le second problème, celui de l’égalité des chances au sens strict, recoupe en partie celui de la pauvreté mais ne s’y réduit pas. La question n’est pas simplement celle de l’accès aux biens essentiels mais celle de la réalité de l’égalité des chances dans la compétition sociale, une promesse majeure du libéralisme politique, pour lequel les deux piliers du progrès social sont la prospérité économique et l’égalité des chances d’accéder à toutes les positions sociales. Le libéralisme prétend instituer l’égalité des chance par l’égale liberté. Mais celle-ci est-elle suffit-elle à réaliser l’égalité des chances ? L’inégalité des conditions sociales ne constitue-t-elle pas un obstacle à l’égalité des chances, un obstacle insurmontable si l’État n’intervient pas pour réformer et transformer la société, à l’inverse de ce que demande le libéralisme ?

La justification libérale de l’inégalité sociale

Le libéralisme politique a défini la justice par l’égalité stricte, ce qu’Aristote appelait l’égalité arithmétique : chaque individu doit avoir les mêmes droits que tous les autres. Le principe de l’égale liberté implique l’abolition des privilèges et se traduit par l’égalité en droits, l’exigence de l’égalité devant la loi. Le principe de l’égale liberté implique du même coup celui de l’égalité des chances : s’il n’existe pas de privilège de naissance, chacun est libre d’accéder à toutes les positions sociales. S’il n’y a plus de monarchie héréditaire, n’importe qui, quelle que soit son origine sociale, peut devenir chef de l’État. S’il n’y a plus d’aristocratie, n’importe qui, quelle que soit son origine sociale, peut espérer accéder à la fortune et à une position sociale dominante par son travail, son talent et son esprit d’entreprise.

Paradoxalement (mais le paradoxe n’est qu’apparent), l’égalité strite affirmée par le libéralisme politique justifie l’inégalité économique et sociale. On juge qu’il y a inégalité sociale si on met en parallèle les différences de situation sociale avec une hiérarchie des valeurs. Si on juge que la richesse est préférable à la pauvreté, alors la différence entre les riches et les pauvres est une inégalité. Considérant que tous les hommes disposent, du fait de l’égalité en droits, de la même liberté et donc des mêmes chances d’accéder à toutes les fonctions sociales, le libéralisme estime que l’inégalité sociale n’est pas un problème. La métaphore qui permet de comprendre les rapports entre égale liberté et inégalité sociale dans le libéralisme est celle de la compétition sportive : tous les coureurs sont à égalité sur la ligne de départ (égalité en droits, il n’y a pas de privilège); ils sont libres de donner la pleine mesure de leur talent, cultivé par le travail auquel ils ont librement consenti (égale liberté); en conséquence, le résultat de la course, le classement est nécessairement juste, à l’image de l’inégalité économique et sociale qui résulte de la compétition sociale dans la société libérale.

Au premier abord, il n’y a donc pas de problème de justice sociale pour le libéralisme politique, dont la théorie de la justice repose sur deux principes, formulés tous les deux dans l’article 1 de la Déclaration de 1789. Le premier principe, celui de l’égale liberté, est énoncé par la première phrase de l’article : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits« . Le second principe est contenu dans la deuxième phrase : « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » Ce principe est celui de l’égalité des chances dans la compétition sociale, le principe qui justifie les différences de situation sociale (les « distinctions sociales »), c’est-à-dire l’inégalité sociale. L’utilité commune, c’est-à-dire l’efficacité de l’organisation sociale, justifie la concurrence, la compétition sociale, tandis que l’égale liberté de participer à cette compétition justifie le classement social qui en résulte.

La critique socialiste de l’injustice sociale

La critique socialiste du libéralisme est née au début du 19e siècle de ce qu’on a baptisé « la question sociale », le problème politique posé par la misère ouvrière. Elle part d’un constat : l’inégalité sociale n’est pas juste, puisque l’inégale répartition des richesses s’accompagne d’un accès inégal à des biens sociaux aussi essentiels que pouvoir manger à sa faim, y compris quand on est trop malade ou trop vieux pour travailler, pouvoir accéder à un travail pour gagner sa vie, conserver la santé quand le travail est épuisant ou expose à des risques pour la vie, etc. Pour les socialistes, l’injustice sociale doit être compensée par une intervention de l’État, quitte à porter atteinte à la propriété privée, puisqu’il faut bien prendre aux riches si l’on veut donner aux pauvres.

Le point important sur le plan théorique consiste à souligner l’insuffisance des principes du libéralisme politique Non seulement l’égale liberté n’est pas une protection contre la misère, mais elle la rend possible, puisque la liberté économique autorise la libre exploitation du travail humain, la libre exploitation de l’homme par l’homme. En outre, l’égal respect de la propriété du riche et de celle du pauvre ne profite qu’au riche, empêchant a priori la redistribution des richesses. Le libéralisme est aveugle au fait que l’égalité politique, l’égalité en droits, ne peut suffire à garantir la justice, puisque l’injustice sociale est générée par la société elle-même, et du fait même que les hommes sont laissés libres de conduire leurs affaires comme ils l’entendent.

L’auteur Karl Marx a initié une critique sociale du libéralisme plus radicale. Le socialisme européen, à partir du début du 19e siècle, au début de l’ère industrielle, est une réponse à l’inégalité économique et sociale résultant des libertés économiques au sein de la société capitaliste. L’auteur qui a initié la critique sociale du libéralisme la plus radicale, en ce sens qu’il élabore un diagnostic visant à remonter à la racine de l’injustice sociale, est Karl Marx. Son oeuvre a marqué l’histoire du socialisme européen, à la fois sa composante révolutionnaire (qui conduit, en 1917, à la révolution russe) et sa composante réformiste (le socialisme démocratique de la social-démocratie européenne).

L’injustice sociale selon Marx et la critique socialiste du libéralisme est l’inégalité des chances d’accéder aux biens sociaux en raison du rapport de domination de classe qui structure la société capitaliste. L’inégalité des conditions entre la bourgeoisie et la classe ouvrière n’a pas pour Marx le sens d’une inégalité de richesses qui pourrait s’estomper avec le temps et quelques réformes sociales. L’inégalité des conditions est structurelle et irréductible en raison de la nature même du système économique, qui organise l’exploitation du travail par le capital (c’est ce qui le caractérise). Dans la société capitaliste, en effet, la classe dominante, la bourgeoisie détentrice du capital, mène le jeu économique en vue d’augmenter ce capital ; elle condamne les prolétaires, la masse de ceux qui doivent vendre leur force de travail pour survivre, à accepter les conditions de travail et de salaire qu’elle leur impose. L’écart se creuse ainsi inévitablement entre les riches et les pauvres, de sorte que pour les pauvres les libertés personnelles, notamment les libertés économiques, ne sont que des libertés formelles, c’est-à-dire des libertés de papier, des droits abstraits écrits dans des textes déclaratifs et constitutionnels, qui n’augmentent en rien le sentiment éprouvé de vivre une vie sociale libre et heureuse. Pour celui qui dans son existence sociale concrète, se voit dicter ses conditions de travail et de revenu par le pouvoir économique, la liberté n’est pas réelle et ne peut apparaître telle.

L’analyse critique que fait Marx du système capitaliste s’accompagne d’une critique radicale du libéralisme politique : la liberté n’est rien d’autre que la liberté des propriétaires du capital (l’épargne accumulée) d’exploiter la force de travail des prolétaires (dont la seule propriété est la force de travail), de sorte qu’au sein de cet État libéral qui garantit l’égalité des droits, l’injustice sociale prospère nécessairement. La liberté et l’égalité réelles ne peuvent advenir qu’au moyen d’un changement radical : il faut une révolution qui abolisse la propriété privée des moyens de production et confie à l’État la gestion de l’économie au seul profit du peuple.

Marx reconnaît au capitalisme le mérite d’avoir développé comme jamais auparavant les forces de production de l’humanité, condition nécessaire de la prospérité collective. Cette condition n’est toutefois pas suffisante, du fait de l’inégalité des chances de bénéficier de cette prospérité nouvelle qui résulte mécaniquement du régime de la propriété privée des moyens de production dans le système capitaliste. Il ne pourrait y avoir de justice sociale que dans la société communiste, la société qui, au moyen d’une révolution, réalise l’appropriation collective des moyens de la production économique, mettant ainsi définitivement fin à l’exploitation de l’homme par l’homme. Dans l’utopie communiste, la société sans classe qui succède à la société capitaliste réalise la synthèse idéale de la justice sociale et de la prospérité générée par la production industrielle.

Les réponses du libéralisme à la critique socialiste

Le débat entre libéralisme et socialisme porte sur la crédibilité de cette utopie d’une société à la fois prospère (la « société d’abondance ») et réellement libre, puisque définitivement délivrée de toutes les formes de dominations sociales et l’exploitation de l’homme par l’homme. La liberté réelle, pour Marx comme pour les anarchistes, ne peut exister que dans la coopération sociale et non pas dans la concurrence fondée sur l’intérêt égoïste, dans l’union de l’homme avec l’homme, non dans la séparation instituée par la propriété privée. A la lutte des classes résultant de l’exploitation de l’homme par l’homme, la société communiste substitue « une libre association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous » (Marx, Le Manifeste du parti communiste). La domination politique elle-même est selon Marx amenée à disparaître (thèse du « dépérissement de l’État » après la révolution communiste) : l’État étant toujours, selon l’interprétation marxiste de l’histoire, l’instrument de domination de la classe dominante, devrait logiquement être privé de raison d’être dans la société sans classe. Communistes et anarchistes ne diffèrent que sur la question des moyens, de la conception de l’action politique, mais ils partagent l’idéal d’une société parfaitement libre et égalitaire fondée sur la coopération sociale, une société sans classe dans laquelle l’auto-organisation du peuple rend inutile la contrainte exercée par un pouvoir politique.

La critique libérale du socialisme s’inspire à la fois de sa critique de l’anarchisme et de sa critique du despotisme. Le libéralisme politique se fonde sur une conception de la nature humaine qui se veut réaliste : l’homme est par nature égoîste, animé par la passion de la domination (au moyen de la richesse, du pouvoir ou de la gloire). En conséquence, les doctrines qui, telles l’anarchisme et le communisme, conçoivent la société juste comme une société dans laquelle l’homme cesserait d’être égoïste et belliqueux, sont jugées utopiques, irréalistes. Le libéralisme milite pour l’Etat de droit, un État respectueux de la liberté humaine, mais il juge l’État nécessaire, en vertu de l’argumentation de Thomas Hobbes, parce que « l’homme est un animal qui a besoin d’un maître » (Kant).

L’argument de l’efficacité économique

Le débat entre libéralisme et socialisme porte d’abord sur l’économie. A l’idéal socialiste d’une société prospère et juste, qui conserveraient les bienfaits du capitalisme après la collectivisation de l’économie, les libéraux opposent l’objection du réalisme : l’efficacité économique a pour condition la concurrence, dont le moteur est l’intérêt particulier. L’homme, naturellement paresseux, ne travaille que sous l’aiguillon du besoin ou par ambition personnelle, pour s’enrichir, surpasser les autres hommes et triompher de ses concurrents. « L’erreur commune des socialistes est de ne pas tenir compte de la paresse naturelle aux hommes« , écrit John Stuart Mill. Travaillant égoïstement pour lui-même, l’homme travaille en même temps pour les autres, puisque sa production satisfait une demande sociale. Le projet de l’économie politique libérale est ainsi de mettre l’intérêt particulier au service de l’intérêt général, de prendre appui sur l’égoïsme naturel de l’homme, en tant que celui-ci est un agent rationnel cherchant à maximiser ses intérêts, afin de maximiser l’utilité commune, à savoir la création de richesse dans la société (la croissance économique). « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts » écrivait Adam Smith, le premier grand théoricien de l’économie politique libérale.

Le libéralisme défend le principe de la concurrence contre l’idée socialiste de la planification par l’Etat de l’activité économique. La concurrence, bien qu’elle soit la cause des malheurs que l’on regarde comme injustes (faillites, chômage, exploitation des travailleurs), est justifiée à la fois du point de vue de l’efficacité économique et du point de vue moral, puisqu’elle incite l’homme à cultiver ses talents et qu’elle concrétise le principe libéral de l’égalité des chance : « Au lieu de considérer, comme la plupart des socialistes, la concurrence comme un principe funeste et antisocial, je vois que, dans l’état actuel de la société et de l’industrie, tout ce qui la limite est un mal et tout ce qui l’étend, fût-ce même aux dépens du bien-être temporaire d’une classe de travailleurs, est un bien en définitive. La protection contre la concurrence est une protection en faveur de l’oisiveté, de l’inaction intellectuelle ; une dispense de l’obligation d’être aussi intelligent et aussi laborieux que les autres hommes. » (John Stuart Mill)

La critique du despotisme

La critique libérale du socialisme est également politique. Le libéralisme politique se fonde sur la critique du despotisme. Les libéraux ont repris les argument de Thomas Hobbes justifiant l’existence de l’État tout en s’inquiétant du risque qu’une telle justification fait peser sur la liberté : c’est précisément parce que l’État est nécessaire qu’il apparaît en retour nécessaire de limiter son pouvoir. Or aux yeux des libéraux, le socialisme, en confiant à l’État la fonction de s’approprier l’industrie et d’organiser l’économie, contribue à fabriquer un despotisme pire que celui de la monarchie absolue. En plaçant la question sociale au coeur du débat politique, les socialistes oublient la question de la liberté politique, l’exigence de construire un État de droit apte à protéger les libertés personnelles et politiques. Les penseurs libéraux ont interprété la révolution russe de 1917 comme une expérience grandeur nature montrant que l’abolition du capitalisme (l’appropriation de l’économie par l’État) conduisait nécessairement non à la liberté réelle mais au renforcement du pouvoir de l’État aux dépens des libertés personnelles, voire à l’État totalitaire.

La critique du diagnostic critique

Le libéralisme comprend de nombreux courants, plus ou moins favorables ou hostiles au socialisme (à la critique de l’injustice sociale) et plus ou moins enthousiastes ou critiques à l’égard du libéralisme économique. On peut caractériser le libéralisme par deux traits que tous les libéraux ont en commun : 1) le libéralisme consiste à donner la priorité à la défense de la démocratie libérale et des droits-liberté par rapport à toute autre considération, notamment l’exigence de mettre fin à l’injustice sociale; 2) même s’il admet l’existence d’effets indésirables de la liberté économique et du capitalisme, ainsi que la nécessité de réformes sociales et d’une régulation de l’économie par l’État, le libéralisme consiste à juger l’économie de marché fondée sur les libertés économiques comme étant le système économique optimal indépassable. Les libéraux ne peuvent donc admettre la critique radicale du capitalisme formulée par Marx. L’idée d’une correction des inégalités sociales par la redistribution de la richesse produite est acceptables par les libéraux, afin que tous puissent bénéficier de la prospérité, mais il importe à leurs yeux de reconnaître que sans la propriété privée, la concurrence et l’exploitation du travail par le capital, il n’y aurait pas de croissance économique, il n’y aurait pas la création de la richesse nécessaire à la redistribution. Par ailleurs et surtout, les libéraux ne considèrent pas comme purement « formelles », la liberté, l’égalité en droits et l’égalité des chances telles que les conçoit la société libérale. La comparaison entre la domination de l’aristocratie et celle de la bourgeoisie, à leurs yeux, ne tient pas. L’aristocratie est une classe dominante de naissance : on naît aristocrate, on ne le devient pas. Dans la société libérale à l’inverse, dans laquelle les hommes naissent libres et égaux en droits, n’importe quel individu issu de n’importe quelle classe sociale est susceptible, par son travail, son talent et son esprit d’entreprise, d’intégrer la classe dominante, devenant à son tour un « propriétaire du capital ».

La critique libérale de l’injustice sociale

a synthèse entre libéralisme et socialisme est possible, soit du fait de socialistes admettant la nécessité de défendre le libéralisme politique (le socialisme libéral), soit du fait de libéraux reconnaissant l’existence de l’injustice sociale dans la société libérale et la nécessité d’y répondre par une réforme du libéralisme (libéralisme social). Une telle synthèse peut cependant être considérée comme libérale, en ce sens qu’elle implique de donner la priorité à la défense des libertés (libertés politiques et libertés personnelles) dénoncées comme « formelles » par le socialisme révolutionnaire. Une telle synthèse exige également d’admettre l’économie de marché ou système capitaliste, en vertu de deux arguments : 1) le principe de l’égale liberté appliqué à l’économie implique la justification de la concurrence, le droit reconnu à tous de s’enrichir par son travail; 2) l’économie fondée sur le principe de concurrence est plus efficace pour créer des richesses que la planification socialiste, l’efficacité économique étant une condition certes non suffisante mais nécessaire du progrès social.

L’injustice sociale est l’inégalité des chances d’accéder à certains biens ou à certaines positions sociales du fait d’une inégalité de condition. Du point de vue du droit, la condition est dans la société libérale égale pour tous : chacun a les mêmes droits et les mêmes devoirs que tous les autres (principe de l’égalité devant la loi). L’égalité en droits implique l’égalité des chances sociales, chacun dispose du droit de s’enrichir par son travail et d’accéder à toutes les fonctions sociales. Dans la mesure où l’organisation politique de la société est juste, le libéralisme estime que les inégalités sociales sont justifiées. Une société est un système de coopération économique et sociale. Dans la société libérale, la coopération est indissociable de la compétition (concurrence), considérée comme juste (égalité des chances) et efficace. On peut voir dans la compétition sportive une bonne métaphore de la compétition sociale telle que la conçoit le libéralisme : sur la ligne de départ, tous les coureurs ont le même droit de participer et de tenter de gagner la course, ce qui justifie le classement final (nul n’est en droit de se plaindre de sa place dans le classement). En quel sens, si l’inégalité économique et sociale est ainsi justifiée, le libéralisme peut-il juger qu’il existe des injustices sociales ?

L’inachèvement du programme libéral

Historiquement, la mise en place d’un État fondé sur la philosophie des droits de l’homme s’est accompagné de la survivance de dominations sociales contraires au principe de l’égale liberté. L’injustice sociale se conçoit alors comme une inégalité des chances fondée sur une inégalité de condition qui est rendue possible par la non application du principe libéral de l’égalité en droits. On peut donner deux grands exemples de ce type d’injustices sociales : la survivance de l’esclavage au sein de la démocratie américaine et la survivance de la domination masculine dans toutes les sociétés libérales jusqu’à très récemment. Si elle constitue un énorme problème pratique, l’injustice liée à la domination sociale traditionnelle ne pose pas au libéralisme de problème théorique : l’injustice prenant la forme de l’inégalité des droits, la solution réside dans l’application des principes du libéralisme. La difficulté pratique tient au conservatisme social, qui s’explique à la fois par l’intérêt des dominants et par la force des préjugés, notamment, comme l’écrit John Stuart Mill dans un livre consacré à la critique de la domination masculine, L’asservissement des femmes (1869), l’idée selon laquelle la domination est justifiée par la nature.

La solution libérale au problème de l’injustice économique

Un problème théorique se pose en revanche sur le terrain économique et social. L’inégalité des conditions générée par la société capitaliste résulte bien de l’application des principes libéraux. L’égale liberté, chacun peut le constater, a pour effet de générer dans les sociétés libérales d’immenses écarts entre les plus riches et les plus pauvres. Cette inégalité économique peut s’accompagner de deux injustices sociales : la pauvreté d’une part, l’inégal accès aux biens essentiels (ne pas avoir faim, ne pas avoir froid, dirait Épicure); l’absence de réalité de l’égalité des chances d’accéder aux différentes positions sociales, en dépit de l’égalité des chances libérale, que l’on peut alors qualifier de « formelle ». Pour reprendre la métaphore sportive, le droit égal pour tous de participer à la course est une égalité des chances formelle et non pas réelle, en raison du rapport des forces au départ. Dans la société, ce rapport des forces est constitué par la domination des plus riches, des classes sociales favorisées. La sociologie (notamment en France celle de Pierre Bourdieu) souligne les mécanismes de « reproduction sociale » de l’inégalité, en dépit de la démocratisation de l’accès à l’éducation, en dépit, donc, de l’apparente égalité des chances. D’une manière plus générale, l’héritage fait obstacle à la réelle égalité des chances, que l’héritage soit constitué par un capital économique ou par un « capital culturel » (notion introduite par Pierre Bourdieu).

La difficulté théorique pour le libéralisme est de justifier la nécessité d’une intervention de l’État en vue de corriger des inégalités résultant spontanément de la libre activité de chacun dans le cadre de l’égalité en droits, ce qui met a priori le libéralisme en contradiction avec lui-même. Sur le plan pratique, les libéraux sociaux défendent l’idée du « filet de sécurité », de politiques sociales visant à garantir un minimum de sécurité sociale. Le libéralisme contemporain peut aller jusqu’à défendre le principe du Revenu Universel, un revenu minimum (type RSA) qui serait versé automatiquement à tous, tous les mois, sans condition de ressources. L’idée est qu’un revenu minimum de ce type pourrait protéger les plus faibles (handicapés, malades, vaincus de la compétition sociale, chômeurs) de la grande pauvreté. Sur le terrain de l’égalité des chances, les libéraux sociaux sont favorables à l’aide sociale en faveur des plus défavorisés, notamment sur le terrain éducatif, voire à la discrimination positive (dans les universités américaines, par exemple, dont l’entrée est sélective, des « quotas » de places sont réservés aux minorités jugées défavorisées). Les plus audacieux des libéraux sociaux veulent taxer, voire abolir l’héritage, afin que les individus disposent réellement tous, à égalité, des mêmes chances de réussite sociale.

Il existe une diversité de politiques sociales, toutes discutables, visant à compenser les effets injustes de l’inégalité économique et sociale dans le cadre d’une société libérale. Le problème philosophique est celui de leur justification sur le plan des principes de la justice politique. Le grand théoricien contemporain de la justice sociale libérale est le philosophe américain John Rawls, auteur d’une Théorie de la justice (1974), qui est le livre de philosophie le plus traduit et le plus commenté dans le monde.

La société juste, estime Rawls, est la société dans laquelle chacun pourrait et devrait déclarer vouloir vivre « sous un voile d’ignorance », c’est-à-dire sans connaître à l’avance sa condition (classe sociale, fonction sociale, sexe, intelligence, etc.). Rawls considère que l’organisation sociale préférable est celle fondée sur les deux principes libéraux déjà énoncés par l’article 1 de la Déclaration de 1789 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » Pour le dire autrement : il est dans l’intérêt de tous de préférer l’efficacité politique et sociale, ce qui implique l’acceptation des hiérarchies et des inégalités sociales, à la condition 1) d’être pleinement libre (de choisir sa vie, son métier, etc.); 2) d’avoir la garantie de l’égalité des chances d’accéder à toutes les positions sociales.

Il manque toutefois une dimension à la société libérale ainsi définie pour apparaître juste et préférable à toute autre société. « L’injustice est constituée par les inégalités qui ne bénéficient pas à tous. » Il est donc nécessaire, pour que la société libérale soit préférable à toute autre, que dans cette société la condition des plus défavorisés soit, malgré l’inégalité économique et sociale dont on a accepté le principe, préférable à ce qu’elle pourrait être dans une autre société. Cette exigence correspons à ce que Rawls appelle la règle de la maximisation du minimum (ou « maximin »). « Si la répartition des richesses et des revenus n’a pas besoin d’être égale, estime Rawls, elle doit être à l’avantage de chacun« , ce qui implique de prendre comme critère de la société juste le sort qui est fait au plus défavorisé de ses membres. La justice distributive (la justice dans la répartition des richesses) exige donc de trouver un équilibre entre la nécessaire redistribution en faveur des plus défavorisés et l’inégalité économique requise par l’efficacité de la coopération sociale (inégalité liée à la rémunération du capital, à l’inégale contribution des individus à la création de richesse, à l’exigence de l’incitation au travail ou à la prise de responsabilité).

La théorie de la justice formulée par Rawls n’a donc rien de révolutionnaire : elle se borne à reformuler en les précisant les deux grands principes d’organisation de la société libérale, afin de justifier les politiques sociales de visant à lutter contre les injustices sociales (pauvreté, inégalité réelle des chances) reconnues comme telles dans les sociétés libérales. Le premier principe dont, comme tout libéral, Rawls admet la suprématie (la liberté ne peut être limitée qu’un nom de la liberté), est celui du droit pour tous à la plus grande liberté possible compatible avec celle de tous les autres. La question de la justice sociale est l’enjeu de la formulation du second principe, que Rawls nomme « principe de différence », parce qu’il vise à justifier la différence des conditions, l’inégalité sociale.

Le principe de diférence définit les deux conditions qui doivent être réunies pour que l’inégalité économique puisse être considérée comme juste d’un point de vue libéral : « Les inégalités économiques et sociales doivent être telles qu’elles soient : a) au plus grand bénéfice des plus désavantagés, dans la limite d’une juste épargne, et b) attachées à des fonctions ouvertes à tous, conformément au principe de la juste égalité des chances. » La mention de « la limite d’une juste épargne » rappelle les droits du capital dans la coopération à l’avantage de tous telle que le libéralisme la conçoit : la redistribution des richesses au bénéfice des plus défavorisés ne doit pas s’opérer au détriment de la prospérité future, dont l’une des conditions est le libre investissement du capital en vue d’obtenir une rémunération (un profit).

Le libéralisme peut ainsi selon Rawls, revendiquer la mise en oeuvre conjointe et optimale du tryptique des valeurs liberté-égalité-fraternité : « la liberté correspond au premier principe, l »égalité à l’idée d’égalité contenue dans le premier principe [l’égale liberté, c’est-à-dire l’égalité en droits] et à celle d’une juste égalité des chances, et la fraternité correspond au principe de différence. » La fraternité libérale consiste dans le souci du plus désavantagé, à l’image de ce qu’il se passe dans la famille « Le principe de différence semble bien correspondre à une signification naturelle de la fraternité : à savoir à l’idée qu’il faut refuser des avantages plus grands s’ils ne profitent pas aussi à d’autres moins fortunés. la famille, dans sa conception idéale et souvent en pratique, est un lieu où le principe de la maximisation du total des avantages est rejeté. Les membres d’une famille, généralement, ne souhaitent pas un profit qui ne servirait pas en même temps les intérêts des autres. Or, vouloir agir selon le principe de différence conduit précisément à ce résultat. Ceux qui sont mieux lotis désirent une augmentation de leurs avantages seulement dans un système tel que cela profite aux moins favorisés. »

La mise en oeuvre du principe de différence tel que reformulé par Rawls conduit à rejeter comme insuffisante la conception méritocratique de la justice sur le modèle de la compétition sportive, ou sur le modèle darwinien (ou pseudo-darwinien) de la sélection naturelle. Selon cette conception : « L’égalité des chances signifie une chance égale de laisser en arrière les plus défavorisés dans la quête personnelle de l’influence et de la position sociale. » C’est précisément cette conception de l’égalité des chances libérale, qui sert ordinairement de repoussoir aux critiques de la société libérale, que la théorie de la justice de Rawls entend dépasser.

Le point essentiel qu’il faut souligner est que la souci du plus défavorisé, la règle de maximisation du minimum promue par cette théorie, est conciliable avec l’accroissement de l’inégalité économique. Peu importe que les riches soient toujours plus riches : la justice sociale libérale n’exige pas que les riches soient moins riches; elle exige que la société, par son organisation juste et efficace, garantisse aux plus pauvres une pauvreté moindre et une égalité des chances plus grande que dans toute autre société.