Devoir du 29 novembre

Devoir sur 30 points en trois parties.

I – Exercice d’argumentation. L’amour est-il possible sans justice ? (10 points)

Développez une réponse argumentée en 10 ou 15 lignes. Cet exercice peut être fait à la maison, donc être déjà rédigé le jour du DS.

Sens de la question. L’amour désigne ici l’amour au sens strict, les relations amoureuses au sein du couple, ou bien, dans un sens plus large, l’amitié et les relations au sein de la famille. Il s’agit donc de réfléchir au rôle de la justice dans la communauté amoureuse, amicale ou familiale (les trois pouvant servir d’illustration). Cela implique de réfléchir au sens de la notion de justice, une notion relative aux relations qui s’établissent entre les hommes.

II – Exercice d’argumentation (10 points).

La question sera donnée le jour du DS. Elle portera sur un thème du Gorgias de Platon et appellera également une réponse argumentée en 10 ou 15 lignes.

III – Exercice de lecture (10 points)

Il s’agira de répondre brièvement à quelques questions portant sur le Gorgias de Platon.

Quiconque n’apportera pas son livre aura d’office zéro. Les excuses, les téléphones portables et les absences non justifiées ne seront pas tolérés.

Semaines du 2 au 13 octobre

Texte de Kant

Dans la première phrase du texte, Kant définit l’appellation par laquelle les philosophes du 18e siècle caractérisaient leur siècle et sa place dans l’Histoire : « Les lumières se définissent comme la sortie de l’homme de l’état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. » Ce qui signifie que le siècle des Lumières est ainsi nommé parce qu’il a vu se diffuser l’esprit critique permettant à l’homme de se libérer des préjugés. Sans l’esprit critique, l’humanité est comme l’enfance, condamnée à penser sous l’influence d’une autorité.

La minorité, au sens juridique, est l’irresponsabilité associée à l’incapacité de se servir de sa raison sans être guidée par la raison d’autrui. C’est pourquoi le mineur a besoin d’un tuteur, l’adulte apte à penser à sa place et qui pourra être responsable pour lui. L’enfant n’est toutefois pas responsable de sa minorité. L’homme adulte, apte à penser par lui-même, qui renonce à user de sa faculté de penser, doit en revanche être tenu pour responsasable de l’état de minorité dans lequel il se maintient volontairement.

La référence aux « lumières » que l’on oppose à l’obscurantisme de l’ignorance et de la superstition a donc avant tout, selon Kant, une signification morale. Les lumières se définissent par un impératif qui exprime, comme dans le texte de Pascal, le premier devoir de l’homme : il faut penser par soi-même ! « Sapere aude ! [Ose être sage !] Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des lumières. » L’esprit critique et la faculté de penser par soi-même ne sont pas donnés à l’homme, lequel commence sa vie dans les préjugés, sous l’influence des adultes qui autour de lui pensent à sa place. On retrouve dans le texte de Kant l’idée qu’il faut travailler à bien penser, mais cette idée est associée à l’exigence de liberté. Pour vouloir la vérité, le savoir et la sagesse, il faut vouloir se libérer des préjugés, s’émanciper des autorités qui maintiennent l’esprit des hommes sous tutelle.

Si penser est un devoir, c’est qu’il existe en l’homme deux dispositions qui le conduise à préférer l’état de minorité, la soumission à une autorité qui dispense du travail de la pensée : la paresse et la lâcheté. la paresse intellectuelle est le goût du moindre effort dans le domaine de l’esprit. Penser est une activité, une activité pénible, car il faut consentir au doute et à la recherche nécessaire à la production du jugement qui permet d’en sortir. Il est plus confortable de s’en remettre au jugement d’autrui, dans tous les domaines. La lâcheté consiste à céder à la peur de la liberté. Tous les pouvoirs ont intérêt à agiter cette peur de la liberté, justifiant leur autorité par leur souci du bonheur des gouvernés, à l’image de la bienveillance du père de famille à l’égard de ses enfants, voire à celle du bon berger qui guide le troupeau.

Le paternalisme du pouvoir fait ainsi écho à l’état de minorité de celui qui consent à être guidé par la volonté et la raison d’autrui. Contre le paternalisme, le libéralisme des lumières conçoit le projet d’une éducation de la liberté par la liberté : comme l’apprentisage de la marche, l’apprentissage de la pensée, qui est comme la marche une faculté naturelle, suppose la liberté et l’acceptation d’une part de risque. Au prix de quelques chutes et de quelques erreurs, il est possible d’apprendre par soi-même, de se cultiver, de progresser dans tous les domaines de la pensée et de l’action.

Texte de Tocqueville

Peut-on penser sans préjugés ? Tocqueville estime que non (2ième paragraphe) : « On ne saurait faire qu’il n’y ait pas de croyances dogmatiques, c’est-à-dire d’opinions que les hommes reçoivent de confiance et sans les discuter. » Pour vivre et pour agir, il est nécessaire de croire sans savoir, d’admettre de nombreuses idées ou informations sans pouvoir examiner par soi-même, faute de temps et de compétence, leur validité. La compétence de l’homme le plus savant porte toujours sur un domaine restreint, de sorte qu’il est impossible d’échapper aux idées reçues. Kant a beau dire que se laisser dicter un régime par le médecin est une forme de paresse intellectuelle, il est préférable, quand on a un problème de santé, de reconnaître la compétence et l’autorité du médecin, d’écouter ses conseils plutôt que d’établir par soi-même le diagnostic et les prescriptions.

Quand il évoque la démocratie en Amérique, Tocqueville cherche en réalité à comprendre la nature et l’avenir des sociétés modernes. Il écrit au 19e siècle, après le siècle des Lumières et la Révolution française. Aucun retour en arrière n’est possible, estime-t-il, le mouvement de l’histoire conduit à égaliser toujours davantage les conditions. La société démocratique se définit par l’égalité des conditions, et l’égalité des conditions signifie pour Tocqueville la reconnaissance de l’autre homme comme semblable, ni supérieur, ni inférieur en valeur. Dans la société moderne, il y a toujours des riches et des pauvres, mais pauvres et riches tendent à se considérer comme égaux en valeur, au moins par nature. Les différences de valeur, quand on en fait, ne sont pas attribuées à l’inégalité naturelle entre les hommes, mais à la manière dont chacun conduit librement sa vie.

Dans ce texte, Tocqueville examine les conséquences de l’égalité des conditions sur la vie intellectuelle. Lorsque les hommes se considèrent comme égaux ou semblables, l’autorité intellectuelle devient plus difficile à exercer, les hommes tendent à adopter la règle des Lumières, qui est de penser par soi-même, de se servir de sa propre raison plutôt que de faire confiance aux conseils d’autrui. Mais cette tendance à penser par soi-même est contrariée par une autre tendance, la tendance à se laisser influencer par le jugement du public (du plus grand nombre). Ces deux tendances contradictoires sont favorisées par l’égalité des conditions : « Dans les temps d’égalité, les hommes n’ont aucune foi les uns dans les autres, à cause de leur similitude ; mais cette même similitude leur donne une confiance presque illimitée dans le jugement du public ; car il ne leur paraît pas vraisemblable qu’ayant tous des lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand nombre« .

Dans la société moderne, les hommes ont, comme dans toutes les sociétés, besoin de préjugés, donc d’une autorité intellectuelle qui pense à leur place. L’autorité intellectuelle n’est toutefois pas la même, elle change de forme. L’autorité intellectuelle des sociétés pré-modernes était la tradition : les hommes admettaient de confiance, sans discussion, les croyances de leurs ancêtres. Dans les sociétés modernes, les principales autorités intellectuelles sont d’une part la science, qui dicte ce qu’il faut penser au nom de la raison (la compétence reconnue au médecin, par exemple, repose sur celle de la science), d’autre part l’opinion publique, qui dicte ce qu’il faut penser au nom de l’autorité démocratique de la majorité. Dans ce texte, Tocqueville met en garde contre la tyrannie intellectuelle de l’opinion commune, du conformisme de la pensée qui, dans les sociétés modernes, pourrait nuire à la vérité ainsi qu’à la liberté intellectuelle promue par les Lumières et la démocratie : « Je vois clairement dans l’égalité deux tendances : l’une qui porte l’esprit de chaque homme vers des pensées nouvelles, et l’autre qui le réduirait volontiers à ne plus penser. »

Définitions :

L’entendement : synonyme de « la raison », la faculté de penser ou de connaître.

Le préjugé : l’idée reçue d’un autre (d’une autorité). Les préjugés sont les croyances dogmatiques, c’est-à-dire les opinions que les hommes reçoivent de confiance et sans les discuter.

L’autorité (l’autorité intellectuelle ou pouvoir spirituel) : le pouvoir d’influence, qui repose sur la confiance et qui consiste dans le pouvoir d’influencer les esprits sans recourir à la force. Exemple : l’autorité du parent sur l’enfant. L’autorité est souvent associée au pouvoir mais s’en distingue. Le pouvoir est pouvoir de contraindre et appelle l’obéissance; l’autorité est l’exercice d’un pouvoir d’influence qui repose sur la confiance de celui qui est influencé. Le modèle de l’autorité est précisément l’autorité du parent à l’égard de l’enfant, lequel pense sous influence parce qu’il place spontanément sa confiance dans le jugement de ses parents.

L’esprit critique : 1) le libre examen des croyances par la raison, afin de distinguer le vrai du faux. 2) L’exigence de penser par soi-même plutôt que de se laisser influencer par une autorité intellectuelle. 3) L’usage méthodique du doute, considéré comme moyen de mettre en question la certitude de la croyance. Les trois définitions sont à connaître et ne s’opposent pas entre elles. Chacune met l’accent sur une dimension de l’esprit critique, indissociable des deux autres : l’esprit critique se caractérise à la fois par l’examen rationnel, la volonté de se libérer des préjugés et par l’usage du doute qui permet d’établir la différence entre croire et savoir.

DS du vendredi 6 octobre

Le devoir sera noté sur 4o et comprendra quatre parties. La première partie est notée sur 12 points ; la deuxième sur 10 points; la troisième sur 8 points et la quatrième sur 10 points. Pour la première partie, ainsi que pour la troisième, les questions sont connues à l’avance. Vous pouvez donc préparer vos réponses mais il faudra les garder en mémoire, car vous n’aurez droit à aucun document. Pour ce qui est de la deuxième partie, le thème est connu (liberté d’expression et vérité), mais pas la question, une question de réflexion à laquelle il faudra répondre sous la forme d’un parti-pris argumenté. La quatrième partie est relative à la lecture du Gorgias : vous découvrirez les questions le jour de l’épreuve.

Première partie (12 points)

Lire de texte de Gérald Bronner et se préparer à répondre aux quatre questions ci-dessous.

Répondez à l’aide du texte à ces quatre questions :

1 – Quel privilège les habituels « diseurs de vérité », journalistes ou experts, ont-ils perdu ? Quelle est la cause de cette transformation ?

2 – Quels sont les phénomènes qui montrent que la facilité et l’égalité d’accès à l’information sur Internet ne favorisent pas nécessairement le progrès de la rationalité et la diffusion universelle de la connaissance ?

3 – « La vérité peut se débrouiller toute seule » : quel est le sens de cette affirmation ? Pourquoi cette formule fut elle reprise et érigée en slogan par les militants de l’usage de l’Internet à ses débuts ?

4- Comment s’expliquent la multiplication des fausses informations et l’efficacité de leur diffusion dans la société actuelle ?

Deuxième partie (10 points)

Une question sur les rapports entre liberté d’expression et vérité. Une réponse argumentée en 10 ou 15 lignes sera exigée. Préparation : outre le texte de Bronner, prendre connaissance des arguments en faveur de la liberté de communication hérités des Lumières.

Troisième partie (8 points)

Faut-il une loi pour protéger la vérité scientifique contre le climatoscepticisme ? Présentez le problème et Justifiez votre réponse en vous servant des éléments ci-dessous (10 à 15 lignes)

Le projet

Une association de journalistes, QuotaClimat, et un groupe de réflexion, l’Institut Rousseau ont conçu le projet d’une loi susceptible de protéger la vérité scientifique du traitement de la question climatique par les médias et les réseaux sociaux. L’objectif est de réformer l’ARCOM (l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et du numérique), l’organisme qui veille à l’application du droit dans les médias et sur internet. Le projet comprend 9 articles, dont celui-ci (article 3), qui vise à confier à l’ARCOM le soin de veiller à la protection de la vérité scientifique : « l’Autorité de régulation […] veille, notamment, auprès des éditeurs de services de communication audiovisuelle, […] à ce que la programmation reflète le consensus scientifique, en particulier la nature anthropique du dérèglement climatique » Un autre article exige des médias qu’ils consacrent 20% des débats à la question du changement climatique durant les périodes électorales. Ce projet intéresse un groupe de députés qui réfléchit actuellement à l’éventualité et aux modalités de sa mise en œuvre.

L’objection

Même s’il n’est pas question de censure mais de lutte contre la désinformation, la perspective d’une mise sous tutelle de la liberté d’expression au nom de la vérité et de l’intérêt général peut inquiéter. Le sociologue Laurent Cordonier, directeur de la fondation Descartes sur l’information et le débat public, n’est pas favorable, pour sa part, à une loi : « Même si la liberté de la presse n’est pas illimitée, notamment dans la loi de 1881, il faut être très prudent quand on y touche. Je ne suis ainsi pas sûr qu’il soit judicieux d’imposer à des médias un quota de temps à accorder à un sujet ou à un angle dans la façon de le traiter. » Légiférer sur cette question est d’autant moins nécessaire, selon lui, que «les médias sont en train de monter en compétence sur le sujet, avec une forme d’autorégulation de la profession qui va plutôt dans le bon sens». Considérant par ailleurs que les climatosceptiques sont également adeptes, souvent, du complotisme, «adopter une loi qui serait interprétée comme imposant une ligne aux médias ne ferait que nourrir ce sentiment».

Qu’est-ce que le climatoscepticisme ?

L’expression « climatoscepticisme » désigne les argumentations pseudo-scientifiques, servant certains intérêts économiques ou politiques, qui contestent le consensus scientifique sur la thèse selon laquelle le changement climatique est d’origine humaine.

Voici comment un article récent du journal Le Monde (Le climatoscepticisme, anatomie d’une mauvaise foi, 29 mai 2023) présente le discours dit « climatosceptique » :

« Démonter l’argumentaire climatosceptique s’apparente ainsi à un travail de Sisyphe. Il répond à la loi de Brandolini, bien connue des observateurs du monde de la désinformation, selon laquelle prouver l’absurdité d’un baratin se révèle bien plus coûteux en temps et en énergie que de le produire. Il suffit de quelques secondes d’ignorance satisfaite pour écrire qu’en 2023 il aurait neigé pour la première fois en Arabie saoudite, contrairement aux prédictions alarmistes sur le réchauffement climatique, comme se sont empressés de s’y employer de nombreux contempteurs de la science. Mais il faut se retrousser les manches et creuser l’histoire météorologique de la péninsule Arabique pour comprendre que les épisodes neigeux sont loin d’y être rares dans son Nord montagneux, et que leur fréquence croissante n’est peut-être pas sans lien avec le dérèglement des courants d’air polaire.

Mais ce serait tomber dans le piège de la rhétorique climatosceptique que de se contenter d’en éplucher les arguments un à un pour en montrer les imprécisions, les non-sens et les inepties. Il faut revenir à l’image d’ensemble, et souligner ce qui signe de manière bien plus caractéristique sa malhonnêteté : ses démonstrations sont totalement incompatibles entre elles. Le tableau n’est pas sans rappeler l’histoire du chaudron, sophisme immortalisé par Sigmund Freud : accusé d’avoir rendu un chaudron troué à son propriétaire, un homme dément le lui avoir emprunté, argue qu’il était de toute façon déjà troué, et soutient qu’il l’a rendu intact. « Chacune des objections prise séparément est bonne pour elle-même mais, mises ensemble, elles s’excluent mutuellement », relève le fondateur de la psychanalyse dans L’Interprétation des rêves.

Il en va du même du discours climatosceptique. Un pourfendeur du consensus scientifique peut défendre à la fois l’idée qu’il n’y a pas de réchauffement climatique, que celui-ci s’est interrompu en 1998, qu’il n’a rien d’anormal à l’échelle de la planète, et que les activités humaines n’en sont pas la cause, autant d’arguments qui s’excluent les uns les autres. Or, ce sont les mêmes personnes et, sur les réseaux sociaux, les mêmes comptes qui diffusent indifféremment ces mêmes messages – parfois dans la même journée. Sauf que, à la différence du sophisme cité par Freud, la rhétorique antiscientifique ne tient ni du trait d’esprit ni de la logique onirique. Elle signe au contraire une démarche très consciente, consistant à miner le consensus scientifique par tous les moyens possibles. C’est du moins l’une des hypothèses qui s’imposent naturellement. Aujourd’hui, certains acteurs cachés derrière des pseudonymes débitent des propos dont la sophistication et la mauvaise foi suggèrent une campagne organisée de désinformation. (…) Autre piste d’explication, guère incompatible, des arguments conçus à des époques différentes se sont agrégés. Le discours climatosceptique des années 1980 tendait à nier la réalité du dérèglement climatique ; aujourd’hui, face à l’indéniable, il cherche plutôt à contester son origine anthropique, autrement dit liée à l’activité humaine. Au lieu de s’être succédé, ces différents arguments continuent de circuler aujourd’hui en parallèle, comme autant de strates d’enfumage.

Enfin, le public climatosceptique a changé : comme l’a montré, fin avril, une étude de la Fondation Jean Jaurès, il ne s’agit plus d’experts en marge mais de citoyens imprégnés de défiance, complotistes, antivax et poutinolâtres. Or, le conspirationnisme s’accommode fort bien des discours contradictoires. Ainsi que l’a mesuré une étude de 2012, ceux qui croient que Lady Di a été assassinée sont les mêmes que ceux qui pensent qu’elle est encore vivante. Dans sa dystopie, la pensée complotiste accorde plus de crédit à deux contre-discours antithétiques qu’à une supposée vérité officielle. Le climat est aujourd’hui la victime collatérale de ce confusionnisme-là : dans un monde où, par principe, le consensus scientifique serait un mensonge, il devient tragiquement héroïque d’affirmer tout et son contraire. »

Quatrième partie (10 points)

Questions sur les 40 premières pages du Gorgias (Platon): lire de la page 121 à la page 164 (édition GF-Flammarion).

Semaines 18-29 septembre

La notion de vérité exprime deux idées: l’idée d’adéquation de la pensée ou du discours au réel sur lequel porte la pensée ou le discours; l’idée de cohérence (non-contradiction) de la pensée ou du discours. On voit que la notion de vérité, comme celle d’erreur, s’applique à la pensée et/ou au discours (oral ou écrit). L’idéal de vérité naît avec le langage qui exprime la pensée. Il n’y a d’erreur ou de vérité que dans les jugements, énoncés par des propositions, qui affirment ou nient quelque chose sur quelque sujet que ce soit.

Les sujets sur la vérité porte généralement sur le notion de vérité-adéquation. Cette notion d’adéquation vient de la formulation en latin, par Thomas d’Aquin (env. 1225-1274) de l’idée de vérité: « Veritas est adaequatio rei et intellectus (La vérité est l’adéquation de la chose et de l’intellect). » La vérité qualifie l’idée, conçue par l’esprit, qui est en adéquation avec la « chose » qu’elle exprime. Cette idée de vérité est mobilisée pour évoquer l’erreur et la vérité dans les sciences, le système d’information ou l’enquête policière, dans toutes les circonstances où le discours à pour but de décrire ou d’expliquer ce qui est, c’est-à-dire la réalité, ou un aspect de la réalité.

La cohérence logique est un critère de vérité plus général : il s’impose à tous les discours, scientifiques, mathématiques, théologiques, philosophiques, etc. la contradiction, l’erreur logique, a pour effet d’invalider le discours quel qu’il soit, qu’il ait ou non la réalité du monde pour objet. Une démonstration mathématique, par exemple, est un enchaînement de propositions cohérent; elle est vraie parce que cohérente, mais elle ne vise pas à décrire ou à expliquer une réalité. Un discours qui décrit ou explique la réalité doit être vrai dans les deux sens : une théorie scientifique doit, pour être vraie, à la fois être cohérente et correspondre à la réalité. Une proposition ou une théorie peut cependant être cohérente (ne pas être fausse d’un point de vue logique) sans que cela constitue pour autant une preuve de sa vérité au sens de la vérité-adéquation. Dans le domaine de la métaphysique, philosophie ou théologie, il est ainsi possible d’argumenter sans preuve, c’est-à-dire de chercher la cohérence, sans être en mesure de pouvoir prouver l’adéquation à la réalité. La cohérence de la théologie (le discours rationnel sur Dieu), par exemple, ne constitue pas une preuve de l’existence de Dieu. Les deux critères doivent être distingués. La proposition selon laquelle Dieu, l’être parfait par définition, est nécessairement infiniment bon, est une proposition cohérente, vraie parce que cohérente, que Dieu existe ou non. Cette cohérence ne constitue cependant pas en elle-même une preuve qu’il existe réellement un être parfait infiniment bon.

Définitions :

Jugement : acte de la pensée; le jugement est la décision de l’esprit qui consiste, après examen, à affirmer ou à nier quelque chose sur un sujet donné.

Proposition : énoncé de discours (oral ou écrit) qui exprime un jugement.

Vérité-adéquation : l’accord de la connaissance avec son objet; adéquation de l’idée avec la chose; la proposition ou la théorie (ensemble cohérent de propositions) qui correspond à la réalité telle qu’elle est. Ces trois formulations possibles de la même idée de vérité sont correctes.

Vérité-cohérence : l’association sans contradiction, dans une proposition ou un enchaînement de propositions, de deux ou plusieurs idées. La vérité est en ce sens se confond avec le respect du « principe de contradiction » qui formule l’exigence logique de non-contradiction.

Les deux problématiques

Les sujets relatifs à la notion de vérité explorent deux grandes problématiques, correspondant l’une à la question du « comment », l’autre à celle du « pourquoi » (au sens du « en vue de quoi »). Nombre de sujets se rattachent au problème de la méthode, de la preuve, du critère permettant de distinguer erreur et vérité. La question à laquelle il s’agit de répondre est celle-ci : comment découvrir, produire ou reconnaître la vérité, et la distinguer de l’erreur ou de l’illusion ? Ce questionnement relève de la théorie de la connaissance et se rattache au premier domaine de la philosophie (défini par la question « Que puis-je connaître ? »).

Les sujets relatifs à la notion de vérité peuvent également avoir pour objet une réflexion sur la finalité de la recherche de la vérité et sur l’aptitude de l’homme à vouloir la vérité. Ce questionnement , qui interroge notre rapport à la vérité, présuppose la possibilité de l’indifférence à l’égard de la vérité, du déni de la vérité, de la volonté du subordonner l’intérêt pour la vérité à d’autres intérêts. Aux raisons de préférer l’erreur ou l’illusion à la vérité on peut opposer les raisons de valoriser et de vouloir la vérité. L’enjeu est la justification de l’idéal de la vérité. La vérité est un idéal dans la mesure où l’intérêt pour la vérité apparaît comme un un intérêt paradoxal, un intérêt désintéressé susceptible d’entrer en conflit avec d’autres intérêts, notamment sur le terrain politique. La question à laquelle il s’agit de répondre est donc celle-ci : pourquoi vouloir la vérité ? pourquoi faire de la vérité une valeur, un idéal ? Ce questionnement se rattache aux deuxième et au troisième domaines de la philosophie (définis par les questions « Que dois-je faire ? » et « Que m’est-il permis d’espérer ? »).

Il existe notamment un problème moral de la vérité, qui ne concerne pas exclusivement la question du mensonge. Tout le monde désire ne pas être trompé par autrui; mais peut-on affirmer que tout le monde désire ne pas se tromper ? L’erreur, a priori, est involontaire : on se trompe en cherchant la vérité et croyant l’avoir trouvée. Le mensonge, à l’inverse, est volontaire : le mensonge consiste à travestir la vérité pour tromper délibérément autrui, ce qui n’est pas incompatible avec la volonté de vérité, la volonté de ne pas se tromper soi-même. Un sujet sur le mensonge, la question « Faut-il toujours dire la vérité ? », par exemple, concerne le domaine de la morale, c’est-à-dire le domaine des devoirs de l’homme. La question du mensonge porte cependant, au premier abord du moins, sur le devoir envers autrui : a-t-on pour devoir de ne pas tromper autrui ? Entre l’erreur et le mensonge, se trouve une zone grise, constituée par l’indifférence à l’égard de la vérité et par la tentation de préférer l’erreur à la vérité. Du fait de la présence en l’homme de cette indifférence et de cette tentation se pose la question du devoir de vérité comme devoir envers soi-même.

Définitions :

L’erreur : le jugement qui consiste à prendre l’apparence de la vérité pour la vérité elle-même.

L’illusion : l’erreur persistante fondée sur une disposition permanente. Exemples : l’illusion d’optique, qui s’explique par notre faculté optique naturelle; l’illusion qui consiste à prendre ses désirs pour des réalités et qui dure autant que dure le désir.

Le mensonge : le discours contraire à la réalité, tenu dans le dessein de tromper.

La mauvaise foi : l’attitude qui, selon qu’elle est plus ou moins consciente, consiste soit à ne pas admettre devant autrui une vérité que l’on reconnaît, soit à se mentir à soi-même.

La véracité : qualité de celui qui dit la vérité ; l’attachement constant à la vérité.

Le devoir (l’obligation morale) : le devoir est le sentiment de respect pour une loi morale (une loi dictée par la conscience) qui, lorsqu’il contrarie le désir, oblige la volonté. Le devoir est un phénomène de la conscience. Le sentiment du devoir est un sentiment de contrainte intérieure. En ce sens, l’obligation se distingue de la contrainte, qui consiste à subir la pression d’une force extérieure. Agir par devoir consiste à s’obliger être contraint. S’obliger consiste à opposer la volonté au désir, lorsque celui-ci entre en contradiction avec le devoir.

Texte et Pascal

Le texte illustre la problématique des rapports entre morale et vérité. Il se rattache également à la question de l’homme (« Qu’est-ce que l’homme ? »).

La conclusion du texte de Pascal est l’expression d’un impératif, d’une règle, c’est-à-dire d’un devoir : « Travaillons donc à bien penser ! Voilà le principe de la morale ». Le premier devoir de l’homme est de faire un bon usage de sa faculté de penser, d’être lucide, de chercher la vérité pour vivre dans la vérité.

L’argument à l’appui de cette thèse est que la pensée fait la valeur de l’homme : « Toute notre dignité consiste donc en la pensée ». Cette affirmation est elle-même fondée sur l’idée selon laquelle la pensée est le propre de l’homme dans l’univers. En tant qu’il occupe une portion de l’espace et du temps, l’homme est un être naturel parmi les autres dans l’immense univers, un corps vivant mortel, une faible force matérielle. Mais dans l’univers connu, l’homme est le seul être doté de la conscience de soi (« il sait qu’il meurt ») et du pouvoir de connaître l’univers et ses lois. Il est le seul être à pouvoir connaître son insignifiance, sa faiblesse, la relativité de sa propre condition dans l’univers. La pensée ainsi définie se distingue de la simple intelligence animale (perception et adaptation à l’environnement en vue de la survie). L’homme est le seul être double, à la fois corps et esprit, ce qu’exprime la métaphore du « roseau pensant » : corps faible et périssable, simple partie d’un Tout, il est supérieur par l’esprit au Tout dont son existence dépend; par l’esprit ou par la pensée, c’est-à-dire par la conscience de soi et la faculté de connaître.

Définition :

La dignité : la valeur absolue, objet de respect inconditionnel, qu’il ne faut sacrifier à aucun intérêt.

18-29 septembre

Qu’est ce que la vérité ?

La notion de vérité exprime deux idées: l’idée d’adéquation de la pensée ou du discours au réel sur lequel porte la pensée ou le discours; l’idée de cohérence (non-contradiction) de la pensée ou du discours. On voit que la notion de vérité, comme celle d’erreur, s’applique à la pensée et/ou au discours (oral ou écrit). L’idéal de vérité naît avec le langage qui exprime la pensée. Il n’y a d’erreur ou de vérité que dans les jugements, énoncés par des propositions, qui affirment ou nient quelque chose sur quelque sujet que ce soit.

Les sujets sur la vérité porte généralement sur le notion de vérité-adéquation. Cette notion d’adéquation vient de la formulation en latin, par Thomas d’Aquin (env. 1225-1274) de l’idée de vérité: « Veritas est adaequatio rei et intellectus (La vérité est l’adéquation de la chose et de l’intellect). » La vérité qualifie l’idée, conçue par l’esprit, qui est en adéquation avec la « chose » qu’elle exprime. Cette idée de vérité est mobilisée pour évoquer l’erreur et la vérité dans les sciences, le système d’information ou l’enquête policière, dans toutes les circonstances où le discours à pour but de décrire ou d’expliquer ce qui est, c’est-à-dire la réalité, ou un aspect de la réalité.

La cohérence logique est un critère de vérité plus général : il s’impose à tous les discours, scientifiques, mathématiques, théologiques, philosophiques, etc. la contradiction, l’erreur logique, a pour effet d’invalider le discours quel qu’il soit, qu’il ait ou non la réalité du monde pour objet. Une démonstration mathématique, par exemple, est un enchaînement de propositions cohérent; elle est vraie parce que cohérente, mais elle ne vise pas à décrire ou à expliquer une réalité. Un discours qui décrit ou explique la réalité doit être vrai dans les deux sens : une théorie scientifique doit, pour être vraie, à la fois être cohérente et correspondre à la réalité. Une proposition ou une théorie peut cependant être cohérente (ne pas être fausse d’un point de vue logique) sans que cela constitue pour autant une preuve de sa vérité au sens de la vérité-adéquation. Dans le domaine de la métaphysique, philosophie ou théologie, il est ainsi possible d’argumenter sans preuve, c’est-à-dire de chercher la cohérence, sans être en mesure de pouvoir prouver l’adéquation à la réalité. La cohérence de la théologie (le discours rationnel sur Dieu), par exemple, ne constitue pas une preuve de l’existence de Dieu. Les deux critères doivent être distingués. La proposition selon laquelle Dieu, l’être parfait par définition, est nécessairement infiniment bon, est une proposition cohérente, vraie parce que cohérente, que Dieu existe ou non. Cette cohérence ne constitue cependant pas en elle-même une preuve qu’il existe réellement un être parfait infiniment bon.

Définitions :

Jugement : acte de la pensée; le jugement est la décision de l’esprit qui consiste, après examen, à affirmer ou à nier quelque chose sur un sujet donné.

Proposition : énoncé de discours (oral ou écrit) qui exprime un jugement.

Vérité-adéquation : l’accord de la connaissance avec son objet; adéquation de l’idée avec la chose; la proposition ou la théorie (ensemble cohérent de propositions) qui correspond à la réalité telle qu’elle est. Ces trois formulations possibles de la même idée de vérité sont correctes.

Vérité-cohérence : l’association sans contradiction, dans une proposition ou un enchaînement de propositions, de deux ou plusieurs idées. La vérité est en ce sens se confond avec le respect du « principe de contradiction » qui formule l’exigence logique de non-contradiction.

Les deux problématiques

Les sujets relatifs à la notion de vérité explorent deux grandes problématiques, correspondant l’une à la question du « comment », l’autre à celle du « pourquoi » (au sens du « en vue de quoi »). Nombre de sujets se rattachent au problème de la méthode, de la preuve, du critère permettant de distinguer erreur et vérité. La question à laquelle il s’agit de répondre est celle-ci : comment découvrir, produire ou reconnaître la vérité, et la distinguer de l’erreur ou de l’illusion ? Ce questionnement relève de la théorie de la connaissance et se rattache au premier domaine de la philosophie (défini par la question « Que puis-je connaître ? »).

Les sujets relatifs à la notion de vérité peuvent également avoir pour objet une réflexion sur la finalité de la recherche de la vérité et sur l’aptitude de l’homme à vouloir la vérité. Ce questionnement , qui interroge notre rapport à la vérité, présuppose la possibilité de l’indifférence à l’égard de la vérité, du déni de la vérité, de la volonté du subordonner l’intérêt pour la vérité à d’autres intérêts. Aux raisons de préférer l’erreur ou l’illusion à la vérité on peut opposer les raisons de valoriser et de vouloir la vérité. L’enjeu est la justification de l’idéal de la vérité. La vérité est un idéal dans la mesure où l’intérêt pour la vérité apparaît comme un un intérêt paradoxal, un intérêt désintéressé susceptible d’entrer en conflit avec d’autres intérêts, notamment sur le terrain politique. La question à laquelle il s’agit de répondre est donc celle-ci : pourquoi vouloir la vérité ? pourquoi faire de la vérité une valeur, un idéal ? Ce questionnement se rattache aux deuxième et au troisième domaines de la philosophie (définis par les questions « Que dois-je faire ? » et « Que m’est-il permis d’espérer ? »).

Il existe notamment un problème moral de la vérité, qui ne concerne pas exclusivement la question du mensonge. Tout le monde désire ne pas être trompé par autrui; mais peut-on affirmer que tout le monde désire ne pas se tromper ? L’erreur, a priori, est involontaire : on se trompe en cherchant la vérité et croyant l’avoir trouvée. Le mensonge, à l’inverse, est volontaire : le mensonge consiste à travestir la vérité pour tromper délibérément autrui, ce qui n’est pas incompatible avec la volonté de vérité, la volonté de ne pas se tromper soi-même. Un sujet sur le mensonge, la question « Faut-il toujours dire la vérité ? », par exemple, concerne le domaine de la morale, c’est-à-dire le domaine des devoirs de l’homme. La question du mensonge porte cependant, au premier abord du moins, sur le devoir envers autrui : a-t-on pour devoir de ne pas tromper autrui ? Entre l’erreur et le mensonge, se trouve une zone grise, constituée par l’indifférence à l’égard de la vérité et par la tentation de préférer l’erreur à la vérité. Du fait de la présence en l’homme de cette indifférence et de cette tentation se pose la question du devoir de vérité comme devoir envers soi-même.

Définitions :

L’erreur : le jugement qui consiste à prendre l’apparence de la vérité pour la vérité elle-même.

L’illusion : l’erreur persistante fondée sur une disposition permanente. Exemples : l’illusion d’optique, qui s’explique par notre faculté optique naturelle; l’illusion qui consiste à prendre ses désirs pour des réalités et qui dure autant que dure le désir.

Le mensonge : le discours contraire à la réalité, tenu dans le dessein de tromper.

La mauvaise foi : l’attitude qui, selon qu’elle est plus ou moins consciente, consiste soit à ne pas admettre devant autrui une vérité que l’on reconnaît, soit à se mentir à soi-même.

La véracité : qualité de celui qui dit la vérité ; l’attachement constant à la vérité.

Le devoir (l’obligation morale) : le devoir est le sentiment de respect pour une loi morale (une loi dictée par la conscience) qui, lorsqu’il contrarie le désir, oblige la volonté. Le devoir est un phénomène de la conscience. Le sentiment du devoir est un sentiment de contrainte intérieure. En ce sens, l’obligation se distingue de la contrainte, qui consiste à subir la pression d’une force extérieure. Agir par devoir consiste à s’obliger être contraint. S’obliger consiste à opposer la volonté au désir, lorsque celui-ci entre en contradiction avec le devoir.

Textes et Pascal et de Kant

Les deux textes illustrent la problématique des rapports entre morale et vérité. L’un et l’autre se rattachent également à la question de l’homme (« Qu’est-ce que l’homme ? »).

Texte de Pascal

La conclusion du texte de Pascal est l’expression d’un impératif, d’une règle, c’est-à-dire d’un devoir : « Travaillons donc à bien penser ! Voilà le principe de la morale ». Le premier devoir de l’homme est de faire un bon usage de sa faculté de penser, d’être lucide, de chercher la vérité pour vivre dans la vérité. L’argument à l’appui de cette thèse est que la pensée fait la valeur de l’homme : « Toute notre dignité consiste donc en la pensée ». Cette affirmation est elle-même fondée sur l’idée selon laquelle la pensée est le propre de l’homme dans l’univers. En tant qu’il occupe une portion de l’espace et du temps, l’homme est un être naturel parmi les autres dans l’immense univers, un corps vivant mortel, une faible force matérielle. Mais dans l’univers connu, l’homme est le seul être doté de la conscience de soi (« il sait qu’il meurt ») et du pouvoir de connaître l’univers et ses lois. Il est le seul être à pouvoir connaître son insignifiance, sa faiblesse, la relativité de sa propre condition dans l’univers. La pensée ainsi définie se distingue de la simple intelligence animale (perception et adaptation à l’environnement en vue de la survie). L’homme est le seul être double, à la fois corps et esprit, ce qu’exprime la métaphore du « roseau pensant » : corps faible et périssable, simple partie d’un Tout, il est supérieur par l’esprit au Tout dont son existence dépend; par l’esprit ou par la pensée, c’est-à-dire par la conscience de soi et la faculté de connaître.

Texte de Kant

Dans la première phrase du texte, Kant définit l’appellation par laquelle les philosophes du 18e siècle caractérisaient leur siècle et sa place dans l’Histoire : « Les lumières se définissent comme la sortie de l’homme de l’état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. » Ce qui signifie que le siècle des Lumières est ainsi nommé parce qu’il a vu se diffuser l’esprit critique permettant à l’homme de se libérer des préjugés. Sans l’esprit critique, l’humanité est comme l’enfance, condamnée à penser sous l’influence d’une autorité.

La minorité, au sens juridique, est l’irresponsabilité associée à l’incapacité de se servir de sa raison sans être guidée par la raison d’autrui. C’est pourquoi le mineur a besoin d’un tuteur, l’adulte apte à penser à sa place et qui pourra être responsable pour lui. L’enfant n’est toutefois pas responsable de sa minorité. L’homme adulte, apte à penser par lui-même, qui renonce à user de sa faculté de penser, doit en revanche être tenu pour responsasable de l’état de minorité dans lequel il se maintient volontairement.

La référence aux « lumières » que l’on oppose à l’obscurantisme de l’ignorance et de la superstition a donc avant tout, selon Kant, une signification morale. Les lumières se définissent par un impératif qui exprime, comme dans le texte de Pascal, le premier devoir de l’homme : il faut penser par soi-même ! « Sapere aude ! [Ose être sage !] Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des lumières. » L’esprit critique et la faculté de penser par soi-même ne sont pas donnés à l’homme, lequel commence sa vie dans les préjugés, sous l’influence des adultes qui autour de lui pensent à sa place. On retrouve dans le texte de Kant l’idée qu’il faut travailler à bien penser, mais cette idée est associée à l’exigence de liberté. Pour vouloir la vérité, le savoir et la sagesse, il faut vouloir se libérer des préjugés, s’émanciper des autorités qui maintiennent l’esprit des hommes sous tutelle.

Si penser est un devoir, c’est qu’il existe en l’homme deux dispositions qui le conduise à préférer l’état de minorité, la soumission à une autorité qui dispense du travail de la pensée : la paresse et la lâcheté. la paresse intellectuelle est le goût du moindre effort dans le domaine de l’esprit. Penser est une activité, une activité pénible, car il faut consentir au doute et à la recherche nécessaire à la production du jugement qui permet d’en sortir. Il est plus confortable de s’en remettre au jugement d’autrui, dans tous les domaines. La lâcheté consiste à céder à la peur de la liberté. Tous les pouvoirs ont intérêt à agiter cette peur de la liberté, justifiant leur autorité par leur souci du bonheur des gouvernés, à l’image de la bienveillance du père de famille à l’égard de ses enfants, voire à celle du bon berger qui guide le troupeau.

Le paternalisme du pouvoir fait ainsi écho à l’état de minorité de celui qui consent à être guidé par la volonté et la raison d’autrui. Contre le paternalisme, le libéralisme des lumières conçoit le projet d’une éducation de la liberté par la liberté : comme l’apprentisage de la marche, l’apprentissage de la pensée, qui est comme la marche une faculté naturelle, suppose la liberté et l’acceptation d’une part de risque. Au prix de quelques chutes et de quelques erreurs, il est possible d’apprendre par soi-même, de se cultiver, de progresser dans tous les domaines de la pensée et de l’action.

Définitions :

La dignité : la valeur absolue, objet de respect inconditionnel, qu’il ne faut sacrifier à aucun intérêt.

L’entendement : synonyme de « la raison », la faculté de penser ou de connaître.

Le préjugé : l’idée reçue d’un autre (d’une autorité). Les préjugés sont les croyances dogmatiques, c’est-à-dire les opinions que les hommes reçoivent de confiance et sans les discuter.

L’autorité (l’autorité intellectuelle) : le pouvoir d’influence (pouvoir spirituel), qui repose sur la confiance et qui consiste dans le pouvoir d’influencer les esprits sans recourir à la force. Exemple : l’autorité du parent sur l’enfant. L’autorité est souvent associée au pouvoir mais s’en distingue. Le pouvoir est pouvoir de contraindre et appelle l’obéissance; l’autorité est l’exercice d’un pouvoir d’influence qui repose sur la confiance de celui qui est influencé. Le modèle de l’autorité est précisément l’autorité du parent à l’égard de l’enfant, lequel pense sous influence parce qu’il place spontanément sa confiance dans le jugement de ses parents.

11 – 15 septembre

Présentation du cours
Feuille de route

Programme

Les dix-sept notions du programme : La vérité, la raison, le langage, la science, la religion, la conscience, l’inconscient, la liberté, le bonheur, le devoir, la justice, L’État, la nature, le travail, la technique, l’art, le temps.

Sujets du bac 2023
Présentation de la philosophie

La philosophie naît au 4e siècle avant l’ère chrétienne (400-300 avant J.C.) à Athènes. La date qui sert de référence est celle du procès et de la mort de Socrate, en 399, au début de ce quatrième siècle. Le terme « philosophie » est inventé par Platon (428/427 av. J.-C. – 348/347 av. J.-C.) à partir de deux mots, « philia », qui signifie amour, et « sophia », qui signifie à la fois savoir et sagesse. Le philosophe est l’ami du savoir et de la sagesse. Pour concevoir l’idée du philosophe, Platon prend pour modèle son maître Socrate. Dans son premier texte, Apologie de Socrate, Platon décrit la manière dont Socrate se présente au cours de son procès. Socrate se dépeint lui-même comme le plus sage des Athéniens pour une seule raison : tandis que les autres ont en commun de croire savoir quelque chose, lui sait qu’il ne sait rien. Socrate est un professeur de doute qui invite chacun à mettre en question ses croyances. Le philosophe n’est pas le savant ou le sage, celui qui possède savoir ou sagesse, il est celui qui met en doute les croyances (croire savoir, croire être juste) afin de chercher le savoir et la sagesse. Ou pour le dire autrement : le premier savoir du philosophe est le savoir du non-savoir qui rend la recherche nécessaire. La philosophie désigne donc au départ non une doctrine mais une méthode, celle de Socrate, qui associe doute, questionnement et dialectique (débat contradictoire).

Pour définir les objets ou les domaines de la philosophie, la meilleure référence est le philosophe Emmanuel Kant (1724-1804), un philosophe allemand considéré comme le philosophe le plus important du siècle des Lumières, le 18e siècle, baptisé aussi « le siècle des philosophes ». La philosophie antique distinguait trois parties de la philosophie, la logique, la physique et l’éthique. Kant donne une présentation légèrement différente, sous forme de questions (ce qui rappelle que la philosophie commence toujours par le questionnement). Cette présentation correspond à la pratique moderne de la philosophie.

Quatre questions définissent la philosophie. Une question récapitule toutes les autres : Qu’est-ce que l’homme ? La philosophie est une anthropologie, une étude de l’homme (en grec ancien, « anthropos » signifie « homme »). Kant exclut donc la physique (l’étude de la nature) de la philosophie, qu’il distingue de la science. Néanmoins cette question générale ne suffit pas à définir la philosophie: les sciences aussi (naturelles et humaines) étudient l’homme. Les trois questions qui précisent la manière dont la philosophie étudie l’homme sont les suivantes :

1 – Que puis-je connaître (ou savoir) ?

Ce domaine est celui de la théorie de la connaissance, que l’on étudiera en mobilisant les notions de vérité, raison, science, langage. L’enjeu (ce qui fait l’intérêt de la question) est la définition des critères de la distinction entre le vrai et le faux, l’erreur et la vérité. L’objet de la connaissance philosophique n’est pas l’objet de la connaissance (la réalité) mais le sujet de la connaissance (la raison, c’est-à-dire l’esprit qui, armé d’une méthode qu’il définit lui-même, produit la connaissance).

Ce questionnement se fonde sur la prise de conscience du fait que chacun, parce qu’il possède la raison (la faculté de penser), est responsable de l’usage qu’il en fait. Chacun est responsable de la vérité et de l’erreur dans ses propres jugements. La conscience de cette responsabilité justifie l’intérêt pour la méthode qui permet de produire et de reconnaître la vérité ainsi que la réflexion sur les grandes sources d’erreur. L’examen du pouvoir de connaître conduit également à s’interroger sur les limites de ce pouvoir : dans quelle mesure et/ou dans quels domaines est-il possible d’atteindre la vérité (de distinguer entre erreur et vérité) ?

2 – Que dois-je faire ?

Ce domaine est celui de la morale (éthique) et de la politique, que nous étudierons en mobilisant les notions de devoir, justice, État. Le débat relatif au libre-arbitre, considéré comme la condition de possibilité de la responsabilité morale (de la représentation des devoirs), mobilise les notions de conscience et d’inconscient. Le libre-arbitre est en effet le pouvoir de décision de la conscience dont l’existence peut être mise en doute par le dévoilement d’un moteur inconscient de la pensée et de l’action.

La question « Que dois-je faire ? » contient deux verbes, « devoir » et « faire » : l’objet de la morale est de définir le Bien (ce qu’on doit faire) et le Mal (ce qu’on ne doit pas faire). La philosophie morale confronte les théories morales qui définissent les critères de la distinction du Bien et du Mal permettant de régler l’action (la conduite) et de porter des jugements sur la valeur morale des actions et des hommes. Le devoir est l’obéissance à une loi. Il existe deux sources de lois dictant à l’homme ce qu’il doit faire ou ne doit pas faire : la conscience et l’État (la communauté). La notion de justice s’applique à la personne comme à l’État. On appelle morale ou éthique, les lois morales informelles qui règlent le rapport à soi ou les relations interpersonnelles. Le droit désigne les lois écrites qui définissent le juste et l’injuste dans l’État et que le pouvoir des juges (la Justice) doit faire appliquer. La philosophie politique confronte les théories de la justice qui définissent les critères de la distinction entre le juste et l’injuste permettant de définir l’idéal du droit auquel l’État doit se soumettre pour être juste.

La question de la Technique, c’est-à-dire le problème de la valeur morale et politique de la transformation de la nature par l’homme, entre dans le cadre du domaine de la philosophie morale et politique. L’écologie politique, par exemple, pose la question des devoirs de l’homme envers la nature (ou elle des droits de la nature).

3 – Que m’est-il permis d’espérer ?

Ce le domaine est celui de la sagesse et de la spiritualité, que l’on étudiera en partant de la notion de bonheur. Selon la philosophie en tant qu’elle est amour de la sagesse, tout homme désire être heureux, ce qui signifie qu’il cherche le souverain bien, le bien qui n’est pas un simple moyen pour un autre bien mais une fin en soi. Pourquoi vouloir être heureux ? Pour être heureux, pour vivre une vie qui vaille la peine d’être vécu. Tous les autres objectifs dans la vie, tous les biens que l’on veut posséder, à commencer par l’argent, sont des moyens pour le bonheur. Le bonheur est l’objet de tout désir, et tout désir est espérance de bonheur.

Nul besoin de philosopher pour éprouver des désirs et concevoir des projets qui donnent sens à la vie. La philosophie pose toutefois une question inquiétante, à laquelle on ne pense heureusement pas tous les jours : pourquoi vivre, sachant qu’on est mortel ? La conscience de la possibilité de la mort est ce qui fait apparaître le projet de tout être vivant, survivre, perpétuer la vie, comme étant absurde. L’être humain, conscient de la brièveté de la vie, ne veut pas seulement survivre, il veut que la vie ait un sens. Derrière la question du bonheur, se cache celle de la valeur et du sens de la vie.

La question de l’espérance mobilise la notion de temps. Elle engage le rapport à l’avenir, puisque c’est de l’avenir que nous attendons la réalisation de nos désirs, de nos projets, de notre idéal. L’espérance fait cependant naître un doute : espérer, n’est-ce pas désirer sans jouir ? Les deux principaux courants de la philosophie de la sagesse, l’épicurisme et le stoïcisme, défendent l’idée qu’il n’y a de bonheur qu’au présent, puisque seul le présent existe, le passé étant ce qui n’est plus et l’avenir ce qui n’est pas encore. La réflexion sur la mort conduit par ailleurs à concevoir la distinction entre le temps, où tout est éphémère, et l’éternité : cette distinction est mobilisée par la religion, bien sûr, mais aussi par la philosophie.

La philosophie de la sagesse est une réflexion sur l’espérance qui a pour objet de définir les critères de la distinction entre les désirs qui ont du sens et les désirs absurdes (vains, dérisoires et illusoires). L’un des grands clivages sur la question de l’espérance est l’opposition entre immanence et transcendance : faut-il contenir l’espérance dans les limites de la vie ici-bas ou au contraire dépasser ces limites ? Ce que la religion appelle « le salut » – l’espérance de pouvoir se sauver de la mort par la foi en gagnant l’éternité du Royaume de Dieu – est l’équivalent de ce que la philosophie antique a baptisé « sagesse ». Toutes les réponses à la question de l’espérance qui écartent la croyance en l’au-delà sont les philosophies qui cherchent une conception du sens et de la valeur de la vie immanente à l’ici-bas, c’est-à-dire à la vie elle-même. Pour le croyant, le désir d’éternité est celui qui a le plus de sens; pour l’athée, il est absurde car illusoire.

Deux autres notions se rattachent à cette question du sens de la vie : le travail et l’art. Le travail représente une part importante de l’existence. Que faut-il valoriser, le temps du travail ou celui du loisir (le temps libéré du travail) ? Le débat sur le travail porte sur le sens de la vie. L’art fait également partie des réponses à la question du sens de la vie. Ce qu’on pourrait illustrer par la célèbre formule de Nietzsche : « Sans la musique la vie est simplement une erreur, une torture, un exil« . La question fondamentale à propos de l’art est celle-ci : à quoi sert l’art, étant entendu qu’il ne sert à rien, c’est-à-dire qu’il n’est pas utile à la vie, qu’il ne vise pas à satisfaire des besoins vitaux ? Les réponses à cette question se situent nécessairement sur le terrain de la spiritualité, y compris si on répond simplement que l’art sert à divertir. Car le divertissement est par définition ce qui fait diversion : se divertir consiste à faire quelque chose de sa vie quand on n’a rien à faire; se divertir permet de combler le vide, de « tromper l’ennui », de donner du sens et de la valeur à la vie en l’absence de désir et de projet.

Remarques

1 – Toutes les questions abordées durant l’année, toutes les questions de dissertation se rapportent nécessairement d’une manière ou d’une autre à l’un de ces trois questionnements. Le premier travail à faire le jour de l’épreuve est donc d’identifier à quelle grande question de la philosophie rattacher chacun des trois sujets proposés.

2 – Dans ces trois domaines de la pensée philosophique, il existe plusieurs grandes argumentations possibles permettant de justifier des réponses cohérentes et convaincantes, mais il n’existe pas l’équivalent de la preuve scientifique, la preuve qui élimine toutes les réponses possibles à l’exception d’une seule. Philosopher, c’est donc argumenter sans preuve. La « vérité » exigée est la cohérence : la critique philosophique consiste à pointer une incohérence (une contradiction) dans une argumentation.

3 – Certaines notions du programme (la religion, la liberté) seront mobilisées dans chacun des trois domaines de la philosophie. Une religion se définit par une Vérité (les vérités de la foi établies à partir de la Parole de Dieu par exemple), une Loi (la Loi de de Dieu, qui dans le monothéisme définit le Bien et le Mal), une espérance (une doctrine du salut ou de la sagesse). La notion de liberté est polysémique, ce qui signifie que son sens varie selon les problèmatiques dans lesquelles elle apparaît.

4 – Depuis l’origine de son histoire, la philosophie mobilise la notion de nature humaine. Comme on le verra, les réponses apportées à chacune de ces grandes questions sont indissociables d’une certaine conception de l’homme. Concevoir l’homme comme créature de Dieu à l’image de Dieu ou bien comme simple corps vivant (animal parmi d’autres animaux), par exemple, n’est pas sans conséquences sur le contenu des réponses apportées.

L’étude de l’homme est d’ailleurs un problème pour la théorie de la connaissance. Peut-on connaître l’homme ? Pourquoi des « sciences humaines » sont-elles nécessaires à l’étude de l’homme ? Pourquoi la science de la nature ne suffit-elle pas ? La réflexion philosophique contemporaine sur la nature humaine doit tenir compte des données scientifiques, lesquelles font apparaître sous un jour nouveau une question posée depuis le commencement de l’histoire de la philosophie : comment s’articulent en l’homme nature et culture, ce qui est produit par la nature (l’inné, de donné biologique) et ce qui est produit par l’histoire (l’acquis de la civilisation transmis par l’éducation) ? Cette question, en apparence purement théorique, interfère avec les questions morales et politiques, ce qu’illustre, par exemple, le débat contemporain sur le « genre ».

Semaine 11-15 septembre

Présentation du cours
Feuille de route

Programme

Les sept notions du programme : la vérité; la liberté; la justice; la religion; la nature; l’art; la technique.

Sujets du baccalauréat 2023

à retenir

Méthodologie. Un sujet de dissertation se présente sous la forme d’une question qui formule un problème. Un problème est une question à laquelle il n’y a pas une seule réponse possible. Construire une « problématique » consiste à présenter un problème, c’est-à-dire à expliquer pourquoi il n’y a pas une seule réponse possible à la question posée. On peut par exemple partir de la réponse qui nous paraît, à tort ou à raison, la plus évidente, pour ensuite introduire un argument qui justifie le doute à l’égard de cette évidence, ce qui justifie l’organisation d’un débat confrontant les points de vue.

Présentation de la philosophie

La philosophie naît au 4e siècle avant l’ère chrétienne (400-300 avant J.C.) à Athènes. La date qui sert de référence est celle du procès et de la mort de Socrate, en 399, au début de ce quatrième siècle. Le terme « philosophie » est inventé par Platon (428/427 av. J.-C. – 348/347 av. J.-C.) à partir de deux mots, « philia », qui signifie amour, et « sophia », qui signifie à la fois savoir et sagesse. Le philosophe est l’ami du savoir et de la sagesse. Pour concevoir l’idée du philosophe, Platon prend pour modèle son maître Socrate. Dans son premier texte, Apologie de Socrate, Platon décrit la manière dont Socrate se présente au cours de son procès. Socrate se dépeint lui-même comme le plus sage des Athéniens pour une seule raison : tandis que les autres ont en commun de croire savoir quelque chose, lui sait qu’il ne sait rien. Socrate est un professeur de doute qui invite chacun à mettre en question ses croyances. Le philosophe n’est pas le savant ou le sage, celui qui possède savoir ou sagesse, il est celui qui met en doute les croyances (croire savoir, croire être juste) afin de chercher le savoir et la sagesse. Ou pour le dire autrement : le premier savoir du philosophe est le savoir du non-savoir qui rend la recherche nécessaire. La philosophie désigne donc au départ non une doctrine mais une méthode, celle de Socrate, qui associe doute, questionnement et dialectique (débat contradictoire).

Pour définir les objets ou les domaines de la philosophie, la meilleure référence est le philosophe Emmanuel Kant (1724-1804), un philosophe allemand considéré comme le philosophe le plus important du siècle des Lumières, le 18e siècle, baptisé aussi « le siècle des philosophes ». La philosophie antique distinguait trois parties de la philosophie, la logique, la physique et l’éthique. Kant donne une présentation légèrement différente, sous forme de questions (ce qui rappelle que la philosophie commence toujours par le questionnement). Cette présentation correspond à la pratique moderne de la philosophie.

Quatre questions définissent la philosophie. Une question récapitule toutes les autres : Qu’est-ce que l’homme ? La philosophie est une anthropologie, une étude de l’homme (en grec ancien, « anthropos » signifie « homme »). Kant exclut donc la physique (l’étude de la nature) de la philosophie, qu’il distingue de la science. Néanmoins cette question générale ne suffit pas à définir la philosophie: les sciences aussi (naturelles et humaines) étudient l’homme. Les trois questions qui précisent la manière dont la philosophie étudie l’homme sont les suivantes :

1 – Que puis-je connaître (ou savoir) ?

C’est le domaine de la théorie de la connaissance, que l’on étudiera en partant de la notion de vérité. L’enjeu (ce qui fait l’intérêt de la question) est la définition des critères de la distinction entre le vrai et le faux, l’erreur et la vérité. L’objet de la connaissance philosophique n’est pas l’objet de la connaissance (la réalité) mais le sujet de la connaissance (la raison, c’est-à-dire l’esprit qui, armé d’une méthode qu’il définit lui-même, produit la connaissance).

Ce questionnement se fonde sur la prise de conscience du fait que chacun, parce qu’il possède la raison (la faculté de penser), est responsable de l’usage qu’il en fait. Chacun est responsable de la vérité et de l’erreur dans ses propres jugements. La conscience de cette responsabilité justifie l’intérêt pour la méthode qui permet de produire et de reconnaître la vérité ainsi que la réflexion sur les grandes sources d’erreur. L’examen du pouvoir de connaître conduit également à s’interroger sur les limites de ce pouvoir : dans quelle mesure et/ou dans quels domaines est-il possible d’atteindre la vérité (de distinguer entre erreur et vérité) ?

2 – Que dois-je faire ?

C’est le domaine de la morale (éthique) et de la politique, que nous étudierons en partant de la notion de justice. La question contient deux verbes, « devoir » et « faire » : l’objet de la morale est de définir le Bien (ce qu’on doit faire) et le Mal (ce qu’on ne doit pas faire). La philosophie morale confronte les théories morales qui définissent les critères de la distinction du Bien et du Mal permettant de régler l’action (la conduite) et de porter des jugements sur la valeur morale des actions et des hommes. Le devoir est l’obéissance à une loi. Il existe deux sources de lois dictant à l’homme ce qu’il doit faire ou ne doit pas faire : la conscience et l’État (la communauté). La notion de justice s’applique à la personne comme à l’État. On appelle morale ou éthique, les lois morales informelles qui règlent le rapport à soi ou les relations interpersonnelles. Le droit désigne les lois écrites qui définissent le juste et l’injuste dans l’État et que le pouvoir des juges (la Justice) doit faire appliquer. La philosophie politique confronte les théories de la justice qui définissent les critères de la distinction entre le juste et l’injuste permettant de définir l’idéal du droit auquel l’État doit se soumettre pour être juste.

La question de la Technique, c’est-à-dire le problème de la valeur morale et politique de la transformation de la nature par l’homme, entre dans le cadre du domaine de la philosophie morale et politique. L’écologie politique, par exemple, pose la question des devoirs de l’homme envers la nature (ou elle des droits de la nature).

3 – Que m’est-il permis d’espérer ?

C’est le domaine de la sagesse et de la spiritualité, que l’on étudiera en s’appuyant sur la notion de liberté. Il serait préférable de partir de la notion de bonheur, comme le faisait la philosophie antique. La notion de liberté a cependant plusieurs sens, dont celui que lui donnait les Anciens, la liberté du sage, la sérénité de l’homme dont le désir est satisfait. Selon la philosophie en tant qu’elle est amour de la sagesse, tout homme désire être heureux, ce qui signifie qu’il cherche le souverain bien, le bien qui n’est pas un simple moyen pour un autre bien mais une fin en soi. Pourquoi vouloir être heureux ? Pour être heureux, pour vivre une vie qui vaille la peine d’être vécu. Tous les autres objectifs dans la vie, tous les biens que l’on veut posséder, à commencer par l’argent, sont des moyens pour le bonheur. Le bonheur est l’objet de tout désir, et tout désir est espérance de bonheur.

Nul besoin de philosopher pour éprouver des désirs et concevoir des projets qui donnent sens à la vie. La philosophie pose toutefois une question inquiétante, à laquelle on ne pense heureusement pas tous les jours : pourquoi vivre, sachant qu’on est mortel ? La conscience de la possibilité de la mort est ce qui fait apparaître le projet de tout être vivant, survivre, perpétuer la vie, comme étant absurde. L’être humain, conscient de la brièveté de la vie, ne veut pas seulement survivre, il veut que la vie ait un sens. Derrière la question du bonheur, se cache celle de la valeur et du sens de la vie.

La philosophie de la sagesse est une réflexion sur l’espérance qui a pour objet de définir les critères de la distinction entre les désirs qui ont du sens et les désirs absurdes (vains, dérisoires et illusoires). L’un des grands clivages sur la question de l’espérance est l’opposition entre immanence et transcendance : faut-il contenir l’espérance dans les limites de la vie ici-bas ou au contraire dépasser ces limites ? Ce que la religion appelle « le salut » – l’espérance de pouvoir se sauver de la mort par la foi en gagnant l’éternité du Royaume de Dieu – est l’équivalent de ce que la philosophie antique a baptisé « sagesse ». Toutes les réponses à la question de l’espérance qui écartent la croyance en l’au-delà sont les philosophies qui cherchent une conception du sens et de la valeur de la vie immanente à l’ici-bas, c’est-à-dire à la vie elle-même. Pour le croyant, le désir d’éternité est celui qui a le plus de sens; pour l’athée, il est absurde car illusoire.

L’art fait partie des réponses à la question du sens de la vie. Ce qu’on pourrait illustrer par la célèbre formule de Nietzsche : « Sans la musique la vie est simplement une erreur, une torture, un exil« . La question fondamentale à propos de l’art est celle-ci : à quoi sert l’art, étant entendu qu’il ne sert à rien, c’est-à-dire qu’il n’est pas utile à la vie, qu’il ne vise pas à satisfaire des besoins vitaux ? Les réponses à cette question se situent nécessairement sur le terrain de la spiritualité, y compris si on répond simplement que l’art sert à divertir. Car le divertissement est par définition ce qui fait diversion : se divertir consiste à faire quelque chose de sa vie quand on n’a rien à faire; se divertir permet de combler le vide, de « tromper l’ennui », de donner du sens et de la valeur à la vie en l’absence de désir et de projet.

Remarques

1 – Toutes les questions abordées durant l’année, toutes les questions de dissertation se rapportent nécessairement d’une manière ou d’une autre à l’un de ces trois questionnements. Le premier travail à faire le jour de l’épreuve est donc d’identifier à quelle grande question de la philosophie rattacher chacun des trois sujets proposés.

2 – Dans ces trois domaines de la pensée philosophique, il existe plusieurs grandes argumentations possibles permettant de justifier des réponses cohérentes et convaincantes, mais il n’existe pas l’équivalent de la preuve scientifique, la preuve qui élimine toutes les réponses possibles à l’exception d’une seule. Philosopher, c’est donc argumenter sans preuve. La « vérité » exigée est la cohérence : la critique philosophique consiste à pointer une incohérence (une contradiction) dans une argumentation.

3 – Certaines notions du programme (la religion, la liberté) seront mobilisées dans chacun des trois domaines de la philosophie. Une religion se définit par une Vérité (les vérités de la foi établies à partir de la Parole de Dieu par exemple), une Loi (la Loi de de Dieu, qui dans le monothéisme définit le Bien et le Mal), une espérance (une doctrine du salut ou de la sagesse). La notion de liberté est polysémique, ce qui signifie que son sens varie selon les problèmatiques dans lesquelles elle apparaît.

4 – Depuis l’origine de son histoire, la philosophie mobilise la notion de nature humaine. Comme on le verra, les réponses apportées à chacune de ces grandes questions sont indissociables d’une certaine conception de l’homme. Concevoir l’homme comme créature de Dieu à l’image de Dieu ou bien comme simple corps vivant (animal parmi d’autres animaux), par exemple, n’est pas sans conséquences sur le contenu des réponses apportées.

L’étude de l’homme est d’ailleurs un problème pour la théorie de la connaissance. Peut-on connaître l’homme ? Pourquoi des « sciences humaines » sont-elles nécessaires à l’étude de l’homme ? Pourquoi la science de la nature ne suffit-elle pas ? La réflexion philosophique contemporaine sur la nature humaine doit tenir compte des données scientifiques, lesquelles font apparaître sous un jour nouveau une question posée depuis le commencement de l’histoire de la philosophie : comment s’articulent en l’homme nature et culture, ce qui est produit par la nature (l’inné, de donné biologique) et ce qui est produit par l’histoire (l’acquis de la civilisation transmis par l’éducation) ? Cette question, en apparence purement théorique, interfère avec les questions morales et politiques, ce qu’illustre, par exemple, le débat contemporain sur le « genre ».

Les définitions de la liberté

Avoir en tête les différents usages possibles de la notion de liberté permet de se repérer dans la diversité des grands problèmes philosophiques: la définition de la nature humaine, la question du bonheur, de la sagesse et de la foi, la question politique des rapports entre la liberté et la loi, celle enfin des rapports entre liberté de l’esprit et connaissance. Les définitions constituent à la fois des éléments pour cultiver la réflexion et des outils pour la dissertation.

La notion de liberté est d’usage commun. Sa signification, au premier abord, ne pose aucune difficulté. La liberté est le pouvoir de faire ce que je veux. Ce qui implique négativement l’absence de contrainte, l’indépendance de la volonté, c’est-à-dire le pouvoir de se déterminer à agir en suivant sa propre volonté, sans dépendre d’une volonté extérieure, sans être contraint de faire ce qu’on ne voudrait pas faire ni être empêché de faire ce qu’on voudrait faire. L’homme libre est d’abord celui qui n’est pas esclave, celui dont la volonté n’est pas soumise à la volonté d’un maître.

De cette définition simple, on peut cependant déduire plusieurs idées distinctes, donc plusieurs définitions de la liberté de sens différents :

1) La liberté d’action ou liberté extérieure. La liberté d’action est le pouvoir d’agir sans être empêché ou contraint par une force extérieure. En ce sens, tout corps en mouvement peut être dit « libre », dès lors qu’il n’est pas gêné dans son mouvement par une force extérieure. On peut dire de l’eau de la rivière qu’elle coule librement en l’absence de barrage, de l’oiseau auquel on a ouvert la cage, qu’il s’envole librement, du prisonnier qui sort de prison, qu’il retrouve sa liberté. « La liberté est l’absence de tous les empêchements à l’action qui ne sont pas contenus dans la nature et la qualité intrinsèque de l’agent. » (Thomas Hobbes, De la liberté et de la nécessité, 1646) En ce sens, on peut dire qu’un oiseau en cage est privé de liberté, puisqu’il est empêché de voler, de même que l’homme en prison, en revanche le fait de ne pouvoir voler n’est pas pour l’homme une privation de liberté, car cet empêchement est lié à sa nature. De même, l’aveugle est privé d’un pouvoir, d’une puissance d’agir, mais pas d’une liberté, car l’empêchement est lié à une « qualité intrinsèque de l’agent ». Appliquée à l’homme, cette notion de liberté se confond avec l’indépendance de la volonté, quelle que soit la nature du vouloir, sans qu’il soit nécessaire de distinguer vouloir et désirer. Le désir est une puissance d’agir, une force interne qui impulse le mouvement. L’homme est donc libre au sens de la liberté d’action lorsqu’il peut suivre la pente de son désir sans rencontrer aucune limite imposée par une force extérieure. Être libre, c’est pouvoir faire ce qui me plaît, pouvoir assouvir mes désirs sans que rien ni personne ne m’en empêche.

2) Le libre arbitre ou liberté de la volonté. Le libre arbitre est le pouvoir de la volonté de consentir ou de résister à la force du désir. La liberté en ce sens est l’indépendance de la volonté par rapport au désir, ce qui implique d’admettre l’idée, matière à discussion philosophique, d’une distinction possible entre vouloir et désirer. Ma volonté est libre si et seulement si, dans le moment même où je prends la décision d’agir, il m’est permis de penser qu’une autre décision était possible. Décider sous l’emprise de la nécessité n’est pas décider librement : on dit alors que la volonté est déterminée. Le nécessaire est ce qui ne peut être autrement qu’il n’est, par opposition au contingent, ce qui pourrait être autrement. Si je saute du haut d’une falaise, je tombe; si quelqu’un me demande mon argent sous la menace d’une arme, je lui donne : dans les deux cas mon action est déterminée par une cause nécessaire parce que naturelle : la force de la gravitation dans le premier cas, le désir irrépressible de rester en vie dans le second. Dans le premier cas le déterminisme est purement extérieur, dans le second, il est à la fois extérieur (la présence de l’homme armé) et intérieur (l’instinct de conservation). Je peux cependant concevoir un désir nécessaire (la faim par exemple) qui me détermine à agir en l’absence force extérieure : dans un tel cas ma décision est libre au sens de la liberté d’action mais elle n’est pas libre au sens du libre-arbitre, puisque la volonté est déterminée par la force nécessaire du désir. Il existe divers types de causalités de l’action qui empêchent de l’intérieur la volonté d’être libre : l’addiction ou la folie (le délire causé par un trouble psychiatrique) par exemple.

On peut cependant faire l’hypothèse selon laquelle tous nos choix (décisions d’agir) sont déterminés par des désirs eux-mêmes conditionnés par la nature ou par la société, ce qui conduit au soupçon que la volonté n’est jamais libre, mais au contraire toujours déterminée. Dans le cas de l’animal, il est admis que celui-ci agit par instinct, c’est-à-dire sous l’effet d’un déterminisme naturel, non en qualité d’agent libre. Ce qui signifie que l’animal agit comme un automate, une « machine », même s’il s’agit d’un automate plus complexe que ne le sont les automates fabriqués par l’homme pour imiter la vie. C’est la conscience de soi qui fonde notre croyance au libre-arbitre, c’est-à-dire la conviction qu’une décision consciente, en tant qu’elle résulte d’une délibération intérieure considérant la diversité des choix possibles, aurait pu être autre qu’elle n’est. Cette conscience de soi, qui est conscience du libre-arbitre et qui définit la subjectivité humaine, est également au fondement du sentiment de responsabilité. La responsabilité suppose le libre-arbitre, la conscience du fait que mon action dépend de moi, de ma volonté, et non pas d’une cause indépendante de la volonté qui détermine inconsciemment le sens de l’action. La liberté humaine est la responsabilité du sens de l’action, en tant que celui-ci n’est pas imposé par la force du désir.

Le libre-arbitre désigne le pouvoir de choisir de faire ou de ne pas faire sans se laisser dicter sa conduite par la contrainte intérieure exercée par une pulsion, une passion ou un intérêt. Ce n’est pas l’action qui est dite libre par rapport à une force extérieure, mais la volonté, qui est dite libre par rapport à la force intérieure du désir. La liberté de la volonté désigne le pouvoir de choisir non tant l’action que le sens de l’action (l’intention), le pouvoir de la volonté de déterminer de but de l’action sans être déterminée par la force du désir. En ce sens, être libre consiste à pouvoir faire ce que je veux (pouvoir fixer le but de l’action et en assumer la responsabilité), mais non pas nécessairement ce qui me plait (laisser libre cours à mon désir).

Le problème éthique : nature et liberté

Le question directrice de la philosophie est la question « Qu’est-ce que l’homme ? » A la différence des sciences humaines cependant, la philsophie cherche à connaître et à définir l’homme pour connaître sa destination morale, politique et spirituelle. En ce sens, la philosophie se rapproche davantage de la théologie que de la science. Les sciences (naturelles et humaines) se bornent à chercher à connaître l’homme tel qu’il est. La théologie et la philosophie définissent ce qu’il doit être. Une religion ou une philosophie est toujours une conception de ce que l’homme doit faire de lui-même. Dans les différentes conceptions, on rencontre des définitions de la liberté humaine qui dépendent de la manière dont on définit l’homme par rapport à Dieu ou à la nature (en l’homme et hors de lui).

1) La liberté du sage. Dans les théories de la sagesse, qui sont des doctrines du bonheur, la liberté du sage, qui suppose le pouvoir de la volonté de maîtriser et de limiter le désir (le libre-arbitre), est l’indépendance pour le bonheur, l’indépendance à l’égard des biens extérieurs. La sagesse consiste en une disposition ou qualité de l’âme (vertu) qui permet d’être heureux par soi-même, sans dépendre des biens extérieurs (richesse, pouvoir et honneurs). La philosophie de la sagesse présuppose l’idée selon laquelle l’homme est responsable de son bonheur et propose de le rendre invulnérable au malheur. Les deux principaux modèles de liberté du sage sont proposés par l’épicurisme et le stoïcisme. Dans l’épicurisme, la liberté du sage est exprimée par la notion d’autarcie, c’est-à-dire par l’idée d’autosuffisance. Le sage vit « comme un dieu parmi les hommes », ce qui signifie qu’il ne manque de rien, qu’il se suffit à lui-même, jouissant du simple fait d’exister sans avoir rien à craindre ni à espérer. Le bonheur selon l’épicurisme inclut le bien-être du corps. Selon le stoïcisme, le corps fait partie des biens extérieurs. Le seul bien est la vertu, la bonne disposition de l’âme, en harmonie avec l’ordre naturel. La liberté est l’indifférence à l’égard des biens indifférents, parmi lesquels il faut donc compter le plaisir, le bien-être du corps. Cette indifférence à l’égard des biens extérieurs est une indépendance à l’égard de ce qui ne dépend pas de nous, à l’égard des biens dont la jouissance dépend de causes extérieures à la volonté, ce qui est le cas de la santé et de la vie elle-même. Ainsi, aucun événement du monde ne peut constituer un malheur pour le sage stoïcien.

La liberté du sage revêt trois caractéristiques qui sont communes à l’épicurisme et au stoïcisme. A) La sagesse libère de l’esclavage du désir, donc de la peur et de l’espérance. Dans l’épicurisme, il faut pour être libre savoir se contenter de peu, il faut dans le stoïcisme vivre dans « l’amour du destin » (amor fati), l’amour du monde. Pour l’épicurisme, il s’agit de se libérer des désirs superflus qui naissent de la vie en société et de limiter le désir aux seuls désirs naturels et nécessaires (ne pas avoir faim, ne pas avoir soif, ne pas avoir froid). Pour le stoïcisme, la sagesse consiste à vouloir l’ordre du monde tel qu’il est, à vouloir ce qui arrive comme il arrive, de sorte qu’il n’y a rien à craindre, pas même la souffrance, ni à espérer, pas même le plaisir : « Le bonheur ne consiste pas à acquérir ou à jouir, mais à ne rien désirer, car il consiste à être libre » (Épictète). B) La volonté est libre en tant qu’elle se place sous la direction de la raison. La sagesse consiste à régler et à limiter le désir par l’usage de la la raison. Il faut, pour être libre et heureux, avoir un bon jugement. Vouloir assouvir tous ses désirs est pure folie, une erreur de conception de la vie heureuse. L’erreur et l’ignorance de l’insensé conduisent à la servitude et au malheur. La liberté et le bonheur sont une affaire de connaissance. Dans l’épicurisme, le principe de limitation du désir est fourni par la classification des désirs en fonction de la distinction théorique entre désirs naturels nécessaires et désirs vains (artificiels et superflus). Dans le stoïcisme, l’aptitude à vouloir que ce qui arrive arrive comme il arrive, et non comme nous désirons que cela arrive, exige de savoir distinguer entre ce qui dépend de nous (notre vouloir et notre jugement, c’est-à-dire notre la représentation du réel) et ce qui n’en dépend pas (les biens extérieurs, c’est-à-dire le corps, l’argent, le pouvoir, le jugement d’autrui). C) La liberté consiste à vivre en harmonie avec la nature, à régler sa volonté sur l’ordre naturel objectif. La sagesse est associée à la tempérance (modération du désir), à un sens de la mesure qui consiste à régler son désir au moyen de la raison, la raison pratique (prudence) et la raison théorique (connaissance de l’ordre naturel et de la nature humaine), afin d’éviter la démesure (hybris en grec) en limitant son désir ou son ambition.

Rousseau présente une version moins radicale de la liberté du sage à travers cette définition : « L’homme vraiment libre ne veut que ce qu’il peut et fait ce qu’il lui plaît. » L’idée est ici que la liberté est un pouvoir de faire, de réaliser ses désirs (faire ce qu’il me plaît) qu’on peut atteindre lorsqu’on règle de manière réaliste son désir sur ses capacités. Si je ne veux que ce que je peux, je peux espérer faire ce que je veux. La liberté, le pouvoir de faire, résulte de l’intégration du principe de réalité, ce qui peut se traduire soit par l’augmentation de la capacité d’agir (acquérir la puissance nécessaire pour réaliser ses désirs), soit par la diminution du désir (changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde, comme écrit Descartes dans l’esprit du stoïcisme) soit par une combinaison des deux réglée par prudence (le calcul rationnel des moyens d’atteindre une fin).

2) La liberté du croyant, c’est-à-dire la libre obéissance à la volonté de Dieu. Le christianisme définit la foi par la relation intime de l’homme à Dieu. Cette relation se définit comme une relation de confiance et de libre obéissance. La liberté du croyant pourrait donc apparaître comme un oxymore (une contradiction dans les termes). L’obéissance à une loi dont on n’est pas l’auteur apparaît de prime abord contraire à la liberté. En substituant l’amour à la Loi, le christianisme souligne la dimension d’intériorité de la foi : la relation à Dieu passe d’abord par la conscience, la conscience qui doute et qui croit. Cette relation unit deux subjectivités, celle de l’homme et celle de Dieu. En un sens, la relation à Dieu reste celle de l’esclave à son maître, l’homme est l’esclave de Dieu, son serviteur. Mais cette relation est libre dans la mesure où elle n’a pas le sens d’une obéissance mécanique à une loi prescrite de l’extérieur. Comme dans l’amour, le dévouement à l’être aimé est un commandement librement consenti. Cette liberté du croyant suppose le libre-arbitre de l’homme mais ne s’y réduit pas. Le libre-arbitre est la faculté de choisir d’obéir ou de désobéir à la volonté de Dieu qui fait la condition de la responsabilité morale. Mais la foi est la conscience de la nécessité de vouloir ce que Dieu veut. Le croyant authentique est celui qui ne se conçoit plus capable de vouloir autre chose que la volonté de Dieu. La liberté du croyant consiste donc à vouloir librement ce que Dieu veut, elle est, comme l’amour, une synergie de volontés libres, en l’occurrence celle de l’homme et celle de Dieu. Une formule de Saint-Augustin exprime bien le sens de cette liberté du croyant : « Aime et fais ce que tu veux. ». Autrement dit : le croyant peut décider entièrement librement du sens de ses actions et de la conduite de sa vie, sans se référer à une loi extérieure, à la condition de vivre dans l’amour de Dieu, c’est-à-dire à la condition de vouloir ce que Dieu veut.

3) La libre nécessité, est la conception de la liberté humaine des philosophes qui n’admettent pas le libre arbitre [nécessité = ce qui ne peut être autrement] : « Je ne fais pas consister la liberté dans un libre décret mais dans une libre nécessité. » (Spinoza). Être libre en ce sens consiste à réaliser ce que l’on est, à déployer tout son potentiel, toute sa puissance d’affirmation. La liberté est l’actualisation de ce qui existe en puissance, l’épanouissement d’une nature. La liberté ainsi conçue désigne la puissance propre à un être naturel lorsqu’il déploie spontanément (sans contrainte) ses capacités. « Toute chose est dite libre, qui existe par la seule nécessité de sa nature et est déterminée par soi seule à agir. » (Spinoza) L’oiseau vole, c’est une nécessité naturelle, il ne peut faire autrement. Cette capacité de voler est une puissance qui lui est propre. Il est libre en tant qu’il déploie cette puissance, qui peut être limitée de l’extérieur (la force extérieure qui entrave la liberté d’action) mais aussi de l’intérieur (l’immaturité, la maladie, le handicap). La libre nécessité est un pouvoir de faire (d’agir, de créer, etc.) qui s’affirme en même temps que l’être s’épanouit en déployant toutes ses capacités. Dans cette perspective, on peut être plus ou moins libre, le degré de liberté désignant un degré de puissance. La puissance n’est pas nécessairement physique. Si on considère que la puissance propre à l’homme est la raison, on peut en déduire que le sage ou le savant sont plus « libres » que les autres hommes en tant qu’ils font un meilleur usage de leur raison que les autres.

4 ) La liberté est l’autonomie et la plasticité de l’humanité, le pouvoir de création de l’homme par l’homme, le pouvoir de faire l’histoire ou d’écrire son histoire, individuellement et collectivement. Cette conception de la liberté a un sens anthropologique : elle caractérise essentiellement l’humanité par la perfectibilité (faculté de se perfectionner) ou l’historicité (pouvoir de faire l’histoire) et non plus comme un être enfermé dans des limites et un destin naturels, comme le sont les êtres naturels non humains. « Il est impossible de savoir jusqu’où vont les dispositions naturelles de l’homme » écrivait Emmanuel Kant, le plus grand philosophe des Lumières. La reconnaissance de cette liberté est à la fois une implication et une radicalisation de la notion de libre-arbitre. C’est une idée moderne, l’exact opposé de la liberté du sage, laquelle se définit par la volonté réglée sur les limites que l’ordre naturel impose à la condition humaine. les limites. Cette idée de liberté correspond à la conception dominante de la sagesse jusqu’à l’époque moderne. Justifiant et accompagnant les grandes révolutions modernes (révolutions scientifiques, politiques et industrielles), la philosophie moderne a promu l’idée de la liberté humaine entendue comme le pouvoir propre à l’homme de transformer par son activité ses conditions d’existence dans le temps. Si l’homme dispose de la liberté d’écrire son histoire, sa destinée, il n’y a plus à proprement parler de destin. Les limites imposées par la nature peuvent être indéfiniment repoussées. L’histoire construite par les générations passées peut être déconstruite par les générations présentes et à venir (idée de réforme ou de révolution). Si l’homme se reconnaît le pouvoir de devenir ce qu’il a projeté d’être, ni la Nature, ni l’Histoire ne sont plus pour lui un destin. La liberté ainsi conçue est au fondement de l’idée moderne de Progrès, selon laquelle l’humanité peut indéfiniment, par la civilisation, le travail, la science, la technique, l’éducation, améliorer sa condition. « Il n’y a pas de nature humaine« ;« L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait.«  (Jean-Paul Sartre)

Le problème politique : la liberté et la loi

Par définition la loi, qui définit dans l’État le permis et l’interdit, limite et encadre la liberté d’action des sujets (les citoyens en tant qu’ils sont soumis aux lois). Le principe constitutif du libéralisme politique, la liberté individuelle considérée comme un droit naturel, pose donc par essence un problème : comment concilier la liberté et la loi ? Les différentes définitions de la liberté politique correspondent à l’une des réponses qui peuvent être apportées à ce problème. Chaque définition est une définition de la liberté d’action du citoyen, c’est-à-dire de l’individu considéré comme membre d’un État , tenu d’obéir aux lois de cet État.

1) La liberté civile désigne le fait de la liberté d’action du citoyen dans l’État. « La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent » (Montesquieu, L’Esprit des lois). La liberté du citoyen ne peut être une liberté naturelle (ou licence), c’est-à-dire une liberté illimitée. Elle est nécessairement une liberté limitée par la loi de l’État, ce qu’on appelle la liberté civile. Selon la justification de l’État par Thomas Hobbes, il n’y a pas d’autre conception possible de la liberté du citoyen. La condition de la liberté de chacun est la soumission de tous à la volonté d’un Souverain dont la loi est l’expression. La liberté dans l’état de nature est certes illimitée mais elle est sous la menace de la liberté de tous les autres. La seule liberté réelle est donc la liberté civile qui consiste à pouvoir faire tout ce que le Souverain n’interdit pas : « la liberté des sujets dépend du silence de la loi » écrit Hobbes.

2) La liberté-indépendance ou conception libérale de la liberté civile est le pouvoir de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. La définition est donnée dans l’article 4 de la Déclaration de 1789 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui« . La différence avec la première définition tient au fait que la liberté n’est pas ici définie par rapport à la loi mais par rapport à la liberté d’autrui. Cela revient à affirmer que la liberté individuelle, le pouvoir de vivre et d’agir en toute indépendance, doit être la plus grande possible, sans avoir d’autre limite que la liberté de tous les autres. Ce principe est appelé principe de non nuisance depuis que le philosophe libéral John Stuart Mill a défendu l’idée selon laquelle la loi ne devait interdire que les comportements susceptibles de nuire à autrui. Une telle définition fait de la liberté un principe de justice qui permet de critiquer la loi de l’État si celle-ci ne garantit pas la plus grande liberté possible. Le Souverain ne doit pas pouvoir définir la loi comme il l’entend (théorie de la souveraineté limitée de la loi) : il ne doit vouloir imposer que les lois strictement nécessaires à l’égale liberté de tous, c’est-à-dire à la plus grande liberté possible compatible avec la coexistence de toutes les libertés dans l’État.

3) La liberté-autonomie, ou conception républicaine de la liberté civile, désigne le pouvoir du citoyen de n’obéir qu’à la loi dont il est l’auteur ou à laquelle il a pu donner son consentement. L’autonomie consiste à obéir à sa propre loi, la loi dont on est soi-même l’auteur : « L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté » (Jean-Jacques Rousseau, Le contrat social). Sur le plan politique, l’autonomie se distingue de l’indépendance par le fait que la loi dont il est question est la loi de l’État. Selon cette conception de la liberté, le droit du Souverain de limiter la liberté individuelle est illimité (théorie de la souveraineté absolue de la loi), à la condition que les citoyens ne soient pas seulement sujets (soumis aux lois) mais également membres du Souverain (doté du droit de participer à l’élaboration des lois). Autrement dit, la liberté civile, indissociable du principe de la souveraineté du peuple, est dans cette conception (républicaine ou démocratique) définie par les droits politiques reconnus au citoyen (droit de suffrage, liberté d’expression, etc.). La revendication de la liberté et de l’égale liberté ainsi conçues a pris historiquement la forme de la revendication du droit de vote et du suffrage universel.

La liberté de l’esprit : liberté et vérité

La liberté de l’esprit est une valeur du rationalisme philosophique et scientifique depuis Socrate. La liberté en ce sens est indissociable de l’usage de la raison et de notre rapport à l’idéal de vérité.

1) La liberté de conscience désigne le fait de la liberté de penser, le pouvoir propre à la conscience humaine de croire en une vérité et de chercher la vérité, qu’aucun pouvoir extérieur ne peut contraindre. « Telle est la nature de l’entendement humain qu’il ne peut être contraint par aucune force extérieure » (John Locke). La liberté de conscience, la liberté de croire ou de ne pas croire par exemple, est donc un fait, une réalité qui n’a pas besoin d’être revendiquée pour exister, avant d’être un droit.

2) Le libre examen ou esprit critique est le principe qui commande le devoir et le droit d’examiner toutes les croyances afin d’évaluer leur prétention à la vérité. L’esprit critique se confond avec le doute méthodique et constitue le principe sur lequel repose le rationalisme philosophique et scientifique. L’esprit critique consiste à penser par soi-même contre soi-même, raison pour laquelle il ne se confond pas avec la liberté de conscience. L’exigence de penser par soi-même ne signifie pas qu’il faut penser ce qu’on pense, ce qui ne demande aucun effort de pensée, mais qu’il faut se donner pour règle de mettre en question ses propres pensées, ses préjugés, afin de pouvoir en examiner librement la valeur.

L’État et les droits de l’homme

L’État est la puissance qui, selon la formule du sociologue Max Weber, exerce « le monopole de violence physique légitime » sur un un territoire donné. Les bras armés de l’État, qui témoignent de l’existence de ce monopole de la violence, sont la police et l’armée, les forces qui permettent à L’État qui administre un territoire et gouverne une population de s’opposer par la violence à la violence, soit à la violence venue de l’extérieur (invasion), soit à la violence venue de l’intérieur (rebellion).

Dans sa volonté d’être descriptif, Max Weber souligne le fait que L’État est une réalité qui ne peut exister sans l’usage de la force. Mais il souligne du même mouvement un autre fait, paradoxal, à savoir que la condition de l’existence de L’État est l’acceptation de son pouvoir par le peuple qui lui est assujetti : « L’État est un rapport de domination de l’homme sur l’homme fondé sur le moyen de la violence légitime (c’est-à-dire sur la violence qui est considérée comme légitime). » La légitimité politique est la justification du pouvoir politique au regard de ceux (les sujets, les citoyens) qui sont soumis à ce pouvoir et subissent sa violence. La définition de L’État par Max Weber est parfois utilisé pour justifier la violence policière, notamment la « répression » par la force d’une manifestation de colère sociale. Dans la mesure où Weber, qui est sociologue prétend simplement décrire une réalité, sa formule pourrait tout aussi bien servir à justifier la révolte contre L’État. A quoi peut-on reconnaître la légitimité du « monopole de la violence » exercé par L’État ? Au fait qu’il n’est pas contesté. A quoi peut-on reconnâitre l’absence de légitimité ? Au fait qu’il y a contestation, révolte, voire révolution.

Les principes de justice politique démocratique

La question philosophique à propos de L’État est celle de la définition du critère de la légitimité politique : à quelles conditions est-on en droit d’affirmer que L’État est juste, qu’il lui est permis d’exercer le monopole de la violence (dans le langage de la philosophie politique : qu’il a le droit de contraindre ses sujets en utilisant la force ? La contrepartie du droit de contrainte est le devoir d’obéissance. Une théorie de la justice politique définit donc les principes justifiant l’existence et l’action de L’État ainsi que, du point de vue du citoyen, l’obéissance ou la désobéissance à L’État. Ce qu’on appelle la doctrine des droits de l’homme, dont la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 énonce pour la première fois dans l’Histoire publiquement les grands principes, constitue la théorie moderne de la légitimité politique, celle qui justifie ce qu’on appelle aujourd’hui la démocratie et qu’on appelait république (pour distinguer L’État des droits de l’homme de la démocratie antique) au siècle des Lumières. Dans le langage de la philosophie, on appelle « despotisme » ou « tyrannie » l’État injuste ou illégitime, le régime politique n’obéissant pas aux principes de la justice politique. La Déclaration de 1789 ne tombe pas du ciel : elle est l’expression politique de la philosophie politique qu’on appelle philosophie du droit naturel moderne ou libéralisme politique, et dont les oeuvres de l’anglais John Locke (Traité sur le gouvernement civil) et du « citoyen de Genève » Jean-Jacques Rousseau (Le Contrat social) constituent les références principales. La notion de « droit naturel », héritée de l’antiquité, était aux 17e et 18e siècles le moyen d’exprimer l’idée selon laquelle la loi de l’État ne suffit pas à dire le juste et l’injuste : pour être juste, les lois (le « droit positif ») doivent respecter les droits naturels de l’homme, lequel est homme avant d’être citoyen (membre de l »État assujetti à ses lois). La « justice » désigne ou bien la légalité (ce que dit la loi) ou bien la légitimité (ce qui fait qu’une loi est juste). Une théorie philosophique des principes de justice est une théorie de la légitimité politique, susceptible de justifier l’État ou sa contestation.

Une théorie de la légitimité ou de la justice politique. La doctrine des droits de l’homme comprend quatre grands principes:

1) Il n’y a qu’un droit naturel de l’homme en tant qu’homme, la liberté, de sorte que l’État juste est celui qui se fonde sur le principe de l’égale liberté. Selon ce principe, chaque individu dispose du pouvoir de libre décision du sens de ses actions et de sa vie, à la condition de respecter la liberté de tous les autres. Cela implique en premier lieu qu’il ne doit pas y avoir d’esclaves. Cela implique en second lieu le respect de « lois universelles » garantissant la coexistence des liberté en imposant l’égale obligation de respecter la liberté de tous les autres. La liberté individuelle du citoyen peut se définir comme « le pouvoir de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » et exige comme condition l’égalité en droits, l’égalité devant la loi.

2) La liberté comme droit naturel, pour être concrète, est indissociable de la protection de la sécurité de la vie et des biens de l’individu, lequel a donc droit à la « sûreté » et à la « propriété ». Par extension, la réflexion sur les conditions matérielles de la liberté conduit à élargir les fonctions de l’État, auquel on ne demande pas seulement d’être un « gardien de nuit », veillant à mettre les délinquants hors d’état de nuire, mais aussi d’être une « providence », un ‘État pourvoyeurs d’aides sociales, au service du bonheur individuel, en apportant l’assistance nécessaire pour faire face à la misère et la maladie, ou au service de la « liberté réelle », en maximisant l’égalité des chances.

3) La liberté comme droit naturel est également indissociable, dans le domaine de l’esprit, de la liberté de conscience, ce qui exige de l’État la neutralité idéologique, notamment la séparation entre l’État et la religion. Ce principe de la liberté de conscience de conscience est fondé sur l’idée que la pensée est libre par nature, puisque si la force peut combattre la force, elle ne peut combattre une conviction, un jugement relatif à la vérité et à l’erreur exprimé dans le for intérieur de la conscience. Seul un argument peut vaincre un argument, de sorte que le combat pour la vérité a pour unique terrain adéquat le débat contradictoire, ce qui implique d’admettre le pluralisme des convictions (politiques, scientifiques, philosophiques, religieuses) et l’existence d’un espace public de communication. Les traductions politiques concrètes du principe de la liberté de conscience sont la liberté d’expression des opinions, la liberté de la presse, la liberté des cultes religieux, la liberté de la recherche scientifique.

La concrétisation en France de ce principe de l’État libéral fut l’enjeu du combat pour la laïcité, c’est-à-dire pour la séparation de l’Église et de l’État. Une religion d’État n’est pas compatible avec l’égalité des cultes et la liberté de croire ou de ne pas croire. L’alliance de l’État avec une religion implique un double risque de confusion : la confusion entre les fins de l’État (protéger la liberté d’action, la sécurité de la vie et des biens, en tant que biens de l’individus menacés par des forces extérieures) et celles de la religion (dévoiler aux hommes la vérité, enseigner la morale, proposer la voie du salut en s’adressant aux âmes, afin de nourrir la vie spirituelle et de transformer l’homme intérieur); la confusion entre les moyens de l’État (la contrainte, y compris par l’usage de la violence, qui a pour fonction d’opposer la force à la force) et les moyens de la vérité, la liberté de l’esprit, la liberté de pouvoir exprimer ce que l’on croit vrai, la liberté de débattre, de prêcher, d’argumenter, de critiquer pour tenter de convaincre autrui. Ces moyens, s’agissant de la recherche de la vérité, sont reconnus comme les seuls pertinents non seulement par le rationalisme philosophique et scientifique, mais aussi par la théologie consciente de la nature de l’esprit et de la vérité (« point de contrainte en religion »).

4) Le principe de la souveraineté du peuple, le principe démocratique, est relatif à la la théorie de la loi qui se déduit de la doctrine des droits de l’homme et qui justifie l’obéissance inconditionnelle à la loi de l’État en démocratie (ou en république). Il signifie concrètement que l’individu comme citoyen doit avoir le droit de participer à l’élaboration de la loi à laquelle il est soumis, le droit, au minimum, d’exprimer son consentement. La philosophie des droits de l’homme n’est pas anarchiste : elle appelle le règne de la loi comme institution nécessaire à la coexistence des libertés. L’État juste est l’État dans lequelle la souveraineté de la loi (nul n’est au-dessus de la loi et nul n’a le droit d’y résister) est au service de l’égale liberté. Le problème de l’État juste est ainsi formulé par Rousseau dans le Contrat social :

« Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant. » Tel est le problème fondamental dont le contrat social donne la solution.

La solution théorique du problème est le renoncement de l’individu à sa liberté naturelle (liberté illimitée) et l’obéissance inconditionnelle à la loi en tant qu’elle est l’expression de la volonté générale. La volonté est générale, explique Rousseau, quand « tout le peuple statue [décide] sur tout le peuple« , c’est-à-dire quand tous, d’une part, à égalité, participent à l’élaboration de la loi, et, d’autre part, quand la loi est la même pour tous. Dans ce cas, ce qu’on exige des autres, à travers la loi, on l’exige aussi de soi-même, tandis que ce qu’on s’accorde à soi-même, on l’accorde aussi aux autres. Obéir à la loi en tant qu’elle est l’expression de la volonté générale, c’est-à-dire en tant qu’elle est l’expression de la volonté souveraine du peuple considéré comme un Tout, non d’une volonté particulière dans l’État (un individu ou un groupe d’individus), revient à obéir librement. Car « obéir à la loi qu’on s’est prescrite est liberté. » Telle est la théorie républicaine ou démocratique de la loi. En pratique, la traduction politique primordiale de ce principe est le suffrage universel, c’est-à-dire le droit de vote pour tous à égalité (« un homme, une voix »), permettant de choisir des représentants, les élus du peuple, chargés de gouverner et de légiférer (produire les lois) au nom du peuple.

Droits de l’homme et souveraineté de l’État

Les droits de l’homme sont des droits de l’individu. La philosophie des droits de l’homme fonde à la fois les droits du citoyen et les devoirs de l’État : l’État juste est l’État au service de l’individu. Ce qui implique la possibilité de la critique permanente de l’État, suspect de ne pas satisfaire suffisamment aux exigences des individus (liberté, sécurité, bien-être). La doctrine des droits de l’homme, paradoxalement, est pourtant fondée sur une entreprise de justification de la souveraineté de l’État. La doctrine des droits de l’homme, autrement dit, est née de la volonté de justifier le devoir d’obéissance des citoyens à l’égard de la loi de l’État, la loi étant l’expression de la volonté du Souverain (la volonté qui dispose du pouvoir de décision en toute indépendance, à laquelle aucune autre volonté n’a le droit de s’opposer). La doctrine des droits de l’homme a pour origine la théorie du fondement de la souveraineté de l’État par Thomas Hobbes dans le Léviathan (le titre de son livre est le nom d’un monstre biblique, nom par lequel Hobbes baptise l’État dont il entreprend pourtant de justifier l’existence). Thomas Hobbes, contemporain des guerres de religion, constate l’impuissance de la légitimité politique traditionnelle. La maxime formulée par Saint-Paul dans les Évangiles, « Tout pouvoir vient de Dieu », ne fonctionne plus, pas davantage que le respect coutumier pour le caractère héréditaire du pouvoir royal. Il entreprend donc de justifier l’obéissance à l’État par une fondation rationaliste de la souveraineté (du pouvoir absolu, irrésistible, de la volonté législatrice, la volonté qui décide des lois).

Comment peut-on justifier l’autorité de l’État d’une manière incontestable, en dépit des désaccords politiques et religieux ? Pour répondre à cette questin, Hobbes propose une expérience de pensée, qui consiste à faire abstraction de l’État et de la culture (donc aussi des croyances et des institutions religieuses). Pour cela, il conçoit la fiction de « l’état de nature », la situation qui serait celle des hommes sans l’État et sans les institutions nées de la civilisation. Que désirerait l’homme à l’état naturel ? Serait-il naturellement sociable ? La société humaine naturelle serait-elle pacifique et harmonieuse ? Ce qu’il y a de plus naturel en l’homme, répond Hobbes, et qui est commun à tous les hommes, est le désir de se conserver en vie. La vie est le droit naturel par excellence, le premier et le plus fondamental des droits de l’individu, même en l’absence de lois et d »État.

Dans l’état de nature, l’individu a donc un droit illimité d’utiliser tous les moyens possibles, y compris la force et la ruse, pour sécuriser sa vie. Il ne peut que vouloir accumuler de la puissance pour garantir sa sécurité, d’autant qu’il se sait en compétition avec les autres hommes, qu’il sait que les autres aussi doivent accumuler de la puissance pour garantir leur sécurité. Une telle situation est nécessairement une situation dans laquelle chacun, se méfiant de tous les autres, doit s’armer contre tous les autres. L’état de nature, estime Hobbes, ne peut être qu’un « état de guerre de chacun contre chacun ». Un état de guerre, précise-t-il n’est pas forcément une situation où la violence est permanente; c’est une situation dans laquelle l’insécurité est permanente, parce que la menace existe en permanence, de sorte qu’il faut constamment se préparer à la guerre, s’armer, accumuler de la puissance, sans la certitude que cela suffira. Cette situation dans laquelle le conflit et la violence de la guerre est toujours possible correspond à la réalité des relations entre les États. Pourquoi ? Parce qu’il n’existe pas au niveau international de « puissance commune » qui puisse souverainement imposer aux États une loi qui garantirait à chacun le droit à la sécurité. (De fait, il y a bien un droit international, mais il est précaire, en raison de l’absence d’un ‘État mondial disposant du droit de contraindre). Conclusion de Hobbes : si le droit naturel de chacun à la vie (à la sécurité) est garanti au sein de la société, c’est en raison de l’existence de l’État, de la puissance commune qui, en désarmant tout le monde, dispose du monopole de l’usage de la force et peut ainsi imposer souverainement sa volonté. Si l’État n’existait pas, si nous étions dans l’état de nature, il faudrait donc l’inventer, pour sortir de l’état de nature qui est un état de guerre de chacun contre chacun, une situation où l’insécurité est permanente.

C’est la raison qui commande de vouloir l’État. La raison, c’est-à-dire la faculté de penser les moyens d’atteindre une fin. Pour l’individu, le désarmement universel est un moyen plus efficace d’assurer sa sécurité, à la condition que ce désarmement de tous soit garanti, que l’accumulation de puissance dans une situation où chacun s’arme pour se protéger de tous les autres. Or, la condition du désarmement de tous, l’unique moyen de la sortie de l’état de nature, est le « transfert de souveraineté », le renoncement par tous du droit de décider des moyens de sa sécurité au profit d’un tiers, le souverain, qui concentrera toute la puissance et le pouvoir de décision. Ce transfert de souveraineté par lequel chacun abandonne en même temps que tous les autres sa liberté naturelle illimitée correspond à l’idée du « pacte social » par lequel l’État est institué.

Cette argumentation, qui présente l’État comme le produit d’un pacte par lequel les individus, dans le but de garantir leur droit naturel à la sécurité, décident librement de soumettre leur volonté à la volonté d’un souverain, constitue la matrice de la légitimité démocratique moderne. L’État démocratique est justifié en tant qu’il est l’instrument dont se servent les individus pour garantir les biens essentiels, la vie, la propriété, etc., que tous s’accordent à vouloir protéger. Le paradoxe de cette argumentation tient au fait que cet instrument de concrétisation des droits individuels qu’est l’État exige pour exister l’obéissance inconditionnelle à la loi (à la volonté du souverain). Les droits du citoyen que l’État doit respecter inconditionnellement (en toutes circonstances) ont pour contrepartie le devoir d’obéissance inconditionnelle (en toutes circonstances) du citoyen à la loi de l’État.

La liberté du citoyen, en conséquence ne peut être que la liberté civile, la liberté limitée par la loi à laquelle le citoyen doit obéir, de sorte, comme l’écrit Hobbes, que « la liberté dépend du silence de la loi« . Ce qui signifie que tout ce qui n’est pas interdit par le souverain est permis. L’individu ne peut jouir de ses droits naturels que dans le cadre prévu par la loi à laquelle, en tant que citoyen, il doit obéir. En pratique, la justification de l’État par les droits de l’homme ne change pas cette donnée fondamentale de la condition politique, la limitation de la liberté individuelle par la contrainte légale : « La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent » (Montesquieu, De l’esprit des lois, XI, 3).

Souveraineté de l’État et tolérance

Un autre philosophe anglais, John Locke, lui aussi confronté aux troubles politico-religieux de l’Angleterre du 17e siècle, prend appui sur la théorie de l’État de Thomas Hobbes pour établir un principe de justice politique destiné à devenir un pilier de la démocratie libérale moderne : le principe de la séparation de l’État et de la religion. John Locke présente ce principe dans la Lettre sur la tolérance, publiée en 1689, aux lendemains de la « Glorieuse révolution » anglaise, la révolution libérale, dont John Locke fut un acteur et qui accoucha du parlementarisme britannique. Locke appelle « tolérance » ce que nous appelons aujourd’hui en France « laïcité », à savoir le principe de la séparation entre l’État et la religion.

Le point de départ de l’argumentation de Locke est la justification de la souveraineté de l’État dont Thomas Hobbes a fait la théorie dans le Léviathan (1651). L’État dispose du monopole de l’usage de la force et du droit de contraindre, monopole justifié par sa fonction, qui est de garantir les droits naturels de l’homme. Locke observe que ces droits naturels sont des biens du corps, qui correspondent aux intérêts de l’individu, la sécurité, la propriété, etc., qui ne concernent pas la vie de l’esprit. Ces intérêts sont les mêmes pour tous, de sorte que l’État, conformément à la doctrine du « transfert de souveraineté » par un « pacte social », devrait être considéré comme le produit de l’association volontaire des individus en vue de sastisfaire ces intérêts qu’ils ont en commun :

L’État, selon mes idées, est une société d’hommes instituée dans la seule vue de l’établissement, de la conservation et de l’avancement de leurs intérêts civils. J’appelle intérêts civils, la vie, la liberté, la santé du corps; la possession des biens extérieurs, tels que sont l’argent, les terres, les maisons, les meubles, et autres choses de cette nature. Il est du devoir du magistrat civil [le chef de l’État] d’assurer, par l’impartiale exécution de lois équitables, à tout le peuple en général, et à chacun de ses sujets en particulier, la possession légitime de toutes les choses qui regardent cette vie. (John Locke, Lettre sur la tolérance)

Les lois doivent protéger les « intérêts civils » de tous les sujets, abstraction faite des croyances religieuses, qui ne regardent pas l’État, dont la fonction est de protéger le corps (la vie et la santé), la liberté du corps (liberté d’agir, de travailler) et les biens produits et appropriés par le corps (la propriété). Le bien de l’âme, l’idéal qui guide la conscience, les objets de la vie de l’esprit, la vérité, la vertu, le salut (la vie éternelle), tout cela ne concerne pas directement l’État. Ni la vérité ni la vie éternelle ne font partie des droits naturels que l’État a pour fonction de protéger. Conformément à ce qu’avait établi l’argumentation de Hobbes, ce n’est pas ce qui justifie l’État, lequel n’a pas à prendre parti dans les querelles religieuses, si ce n’est pour empêcher que ces querelles viennent troubler l’ordre public (la paix civile) et dégénérer en violences susceptibles de nuire à la sécurité et aux biens des citoyens qu’il doit protéger.

John Locke ajoute cependant un argument : la vérité ne relève pas de la compétence de l’État parce que la force est impuissante à modifier une opinion. L’État pourrait exterminer le groupe d’hommes porteurs de l’opinion qu’il voudrait détruire, il pourrait empêcher l’expression publique de cette opinion, voire contraindre les hommes à exprimer l’opinion contraire à celle dont ils sont convaincus, mais il ne dispose d’aucun moyen d’agir sur le jugement d’une conscience, de changer réellement une conviction. Par nature, l’activité de la pensée, qui appartient au domaine intérieur de la vie de l’esprit, est hors d’atteinte du pouvoir. Il est possible d’opposer la violence à la violence, la force extérieure à la force extérieure, mais il n’est pas possible d’opposer la force et la violence à une idée ou une croyance :

Le soin des âmes ne saurait appartenir au magistrat civil, parce que son pouvoir est borné à la force extérieure. Mais la vraie religion consiste dans la persuasion intérieure de l’esprit, sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu. Ajoutez à cela que notre entendement [l’entendement est la faculté de connaître] est de telle nature, qu’on ne saurait le porter à croire quoi que ce soit par la contrainte. La confiscation des biens, les cachots, les tourments et les supplices, rien de tout cela ne peut altérer ou anéantir le jugement intérieur que nous nous faisons des choses.(…) Donner des lois, exiger la soumission et contraindre par la force, tout cela n’appartient qu’au magistrat seul. C’est aussi sur ce fondement que je soutiens que le pouvoir du magistrat ne s’étend que sur pas jusqu’à établir, par ses lois, des articles de foi ni des formes de culte religieux. Car les lois n’ont aucune vigueur sans les peines; et les peines sont tout à fait inutiles, pour ne pas dire injustes, dans cette occasion, puisqu’elles ne sauraient convaincre l’esprit. Il n’y a que la lumière et l’évidence qui aient le pouvoir de changer les opinions des hommes; et cette lumière ne peut jamais être produite par les souffrances corporelles, ni par aucune peine extérieure. (John Locke, Lettre sur la tolérance).

L’État qui par ses lois règne souverainement sur les corps, est impuissant par nature à pénétrer les consciences. Il doit en conséquence renoncer à les régler, et renoncer à se mêler de religion, et se borner à exiger de tous, croyants ou non croyants, croyants de toutes religions, le respect de ses lois. Les communautés religieuses, que Locke appelle les églises, doivent quant à elles être dépossédées de tout usage de la contrainte, dont l’État a le monopole, pour se consacrer à la vie de l’esprit avec les moyens qui conviennent à la vie de l’esprit. Par analogie avec l’État, défini comme une société produite par la volonté des individus de protéger les droits naturels du corps, Locke définit l’Église (la communauté religieuse), comme une société d’hommes produite par la volonté des individus de se réunir pour rendre un culte à Dieu et obtenir ainsi le salut de leur âme (c’est-à-dire gagner la vie éternelle) :

Examinons à présent ce qu’on doit entendre par le mot d’Église. Par ce terme, j’entends une société d’hommes, qui se joignent volontairement ensemble pour servir Dieu en public, et lui rendre le culte qu’ils jugent lui être agréable, et propre à leur faire obtenir le salut. Je dis que c’est une société libre et volontaire, puiqu’il n’y a personne qui soit membre né d’aucune Église. Autrement, la religion des pères et des mères passerait aux enfants par le même droit que ceux-ci héritent de leurs biens temporels; et chacun tiendrait sa foi par le même titre qu’il jouit de ses terres; ce qui est la plus grande absurdité du monde. Voici comme il faut concevoir la chose. Il n’y a personne qui, par sa naissance, soit attaché à une certaine église ou à une certaine secte, plutôt qu’à une autre; mais chacun se joint volontairement à la société dont il croit que le culte est le plus agréable à Dieu. Comme l’espérance du salut a été la seule cause qui l’a fait entrer dans cette communion, c’est aussi par ce seul motif qu’il continue d’y demeurer. Car s’il vient dans la suite à y découvrir quelque erreur dans sa doctrine, ou quelque chose d’irrégulier dans le culte, pourquoi ne serait-il pas aussi libre d’en sortir qu’il l’a été d’y entrer ? Les membres d’une société religieuse ne sauraient y être attachés par d’autres liens que ceux qui naissent de l’attente assurée où ils sont de la vie éternelle. Une Église donc est une société de personnes unies volontairement ensemble pour arriver à cette fin. (John Locke, Lettre sur la tolérance).

L’analogie entre l’État et l’Église, deux associations volontaires, l’une au service du corps, des biens temporels, l’autre au service de l’âme, des biens spirituels, n’a de sens que si on souligne toutes les implications de la différence de nature entre l’État et l’Église. La caractéristique qui définit l’État, le monopole du droit de contraindre sur un territoire donné, qui fait la souveraineté de l’État, découle de sa fonction, protéger les corps par la loi. De même la liberté d’entrer et de sortir de la communauté religieuse découle de sa fonction, qui est de réunir les personnes partageant la même conviction concernant le sens de la vie et de la mort. La vie de l’esprit est affaire de conviction, non de force: on persuade et on est persuadé (on convainc et on est convaincu). Une église peut avoir ses propres lois et doit être libre d’expulser un de ses membres, mais elle ne peut imposer ni faire respecter ses lois par la contrainte, seulement par la persuasion. Le fait que la communauté religieuse ne puisse recourir à la force, dont l’État a le monopole, est indissociable de la liberté du croyant de cesser de croire, de cesser de se soumettre aux lois de l’église dont il était membre. Pour la même raison, il peut y avoir plusieurs églises (communautés religieuses), plusieurs cultes sur un territoire donné, alors qu’il ne peut y avoir qu’un seul État. L’État, qui n’a pas d’intérêt spirituel, n’est pas assujetti aux lois d’une église, tandis les églises sont assujettis aux lois de l’État, qui sont communes à tous, parce que tous, croyants ou non croyants, croyants de toutes religions, partagent les mêmes « intérêts civils », les mêmes droits à la liberté, à la sécurité et à la propriété.

Ce que Locke appelle la tolérance est la liberté de religion, pilier du libéralisme politique des démocraties modernes, laquelle repose sur deux fondements : 1) la souveraineté de l’État qui, au moyen du monopole du droit de contraindre, empêche les conflits interreligieux, impose l’égalité devant la loi, protège les droits naturels communs à tous. 2) la distinction des fonctions de l’État et de la religion, qui justifie leur séparation : l’État conscient de sa nature, qui est de contraindre les corps pour les protéger, ne peut que vouloir respecter la liberté de conscience (ou liberté de l’esprit); la communauté religieuse, consciente de sa véritable nature, qui est de se consacrer à la vie spirituelle des croyants en utilisant les moyens de l’esprit (le dévoilement de la vérité et la persuasion) ne peut que vouloir renoncer à l’usage de la force, à l’instrumentalisation de l’État. Une telle instrumentalisation consisterait à détourner l’État de sa mission, qui est de protéger les corps, pour le mettre au service d’un objectif contradictoire, persuader les esprits de la vraie foi par le moyen de la contrainte.

Le travail : pour ou contre

Le travail est un thème dont la portée est à la fois existentielle et politique. C’est un thème existentiel parce qu’il concerne le sens de la vie individuelle, l’idée qu’on se fait de la liberté et du bonheur. C’est un thème politique, parce qu’à travers le travail, l’individu fait l’expérience de sa condition politique, du fait que sa liberté et son bonheur dépendent de l’organisation sociale du travail, c’est-à-dire du type de système économique ou système de production d’une société, susceptible d’être modifié, réformé, amendé par l’action politique.

Le débat porte sur le sens et la valeur du travail, pour l’individu, pour la société et pour l’humanité. Le travail est, selon les dictionnaires, l’effort du corps et de l’esprit accompli pour la réalisation d’un ouvrage. La définition désigne cependant plus précisément l’activité économique de l’homme, l’activité de production des biens et des services destinés à satisfaire une demande sociale. Que l’on se place du point de vue de l’individu, de la société ou de l’espèce, l’homme ne peut survivre sans travailler. Le travail est donc une contrainte, de sorte que le « temps libre » désigne le temps libéré de la contrainte du travail, le loisir. Il existe deux grands types de discours au sujet du travail : les discours qui font l’éloge de la valeur du travail, critiquant en conséquence l’oisiveté ; les discours qui font l’éloge de l’oisiveté qui sont, indissociablement des discours critiques à l’égard de la valorisation morale du travail ; il existe enfin un troisième type de discours, les critiques du travail aliéné, critiques portant non sur le travail en tant que tel mais sur les conditions faites au travailleur par l’organisation sociale du travail, lesquelles dépossèdent le travail de ce qui fait sa valeur pour l’homme.

Pour le travail : le travail est une valeur

Valoriser le travail signifie valoriser le travail en soi, pour lui-même. Tout le monde s’accorde sur la nécessité de travailler pour satisfaire les besoins. L’homme travaille pour gagner sa vie, gagner son pain. En ce sens le travail n’est qu’un moyen en vue d’une fin qui n’est pas le travail. La valorisation philosophique du travail consiste, au-delà de ce constat partagé, à affirmer la valeur du travail en lui-même. Elle est indissociable d’une éthique du travail. Le travail est source de sens et de joie, il constitue le centre d’une vie authentiquement humaine, l’expression de la liberté humaine.

Travailler, c’est œuvrer. Le travail est l’œuvre de la liberté de l’esprit.

Une œuvre est une œuvre de l’art, c’est-à-dire le produit de l’esprit humain, non la production spontanée de la nature. Dans la mesure où l’outil est toujours guidé par la main, laquelle est guidée par la raison, le travail est toujours une œuvre de l’esprit, non un simple produit de la nature. Karl Marx souligne ainsi la différence entre le travail humain et l’activité de l’animal dans la nature : « ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit, préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur ». La toile de l’araignée ou la ruche de l’abeille peuvent sembler être des œuvres de l’art, mais la répétition mécanique de l’activité fabricatrice et la reproduction à l’identique des ouvrages produits témoignent de l’absence d’esprit, de l’ingéniosité qui caractérise le travail humain. Le travail est l’activité par laquelle l’homme, se heurtant à la matérialité de la nature, utilise les ressources de son esprit pour exploiter au mieux les ressources que lui offre la nature. Sur la base d’une telle définition du travail comme propre de l’homme, il est possible de concevoir celui-ci comme une fin en soi, une valeur. Le travail est l’activité par laquelle l’homme emploi ses forces, son esprit et ses mains, afin de produire une œuvre qui est « son » œuvre, sa création propre, dans laquelle il peut se reconnaître et dont il peut être fier. Il est possible de faire l’éloge du « métier », du savoir-faire en tant que tel, et d’affirmer le goût du travail bien fait. Le moindre ouvrage des mains est susceptible de constituer une fin en soi. L’écrivain Charles Péguy, fils d’une rempailleuse de chaise, illustre ainsi cette conception morale du travail selon laquelle le travail bien fait est l’honneur du travailleur : « Toute partie, dans la chaise, qui ne se voyait pas, était exactement aussi parfaitement faite que ce qu’on voyait. » L’œuvre est une fin en soi. Elle justifie le travail qui a sa fin en lui-même, qui n’est pas justifié exclusivement par le salaire ou la conquête du temps libre.

Travailler, c’est contribuer à la création de richesse.

La prospérité de la société et l’entretien des inactifs (les jeunes qui étudient et les vieux à la retraite) dépend de la création de richesse (la « croissance économique »), à laquelle tous ceux qui sont en âge de travailler contribuent. Dans la société moderne, qui a fait de l’économie le cœur de ses préoccupations, le travail, l’activité créatrice de richesse, est une valeur.

Comparativement aux sociétés antérieures, pour lesquelles la religion et la guerre constituaient les activités les plus dignes d’intérêt, les sociétés modernes ont en effet pour centre d’intérêt principal l’économie. Le capitalisme et la théorie économique ont contribué à faire du travail la clé du succès des nations. Les pères fondateurs du libéralisme et de l’économie politique ont conçu ce qu’on appelle la théorie de la valeur-travail, théorie selon laquelle le travail crée la valeur économique, la valeur ajoutée aux biens que la nature met à la disposition de l’homme. Dans ce contexte théorique, l’ancienne hiérarchie des activités humaines, qui dévalorisait le travail en tant qu’activité dévolue à l’entretien de la vie, est renversée. La distinction pertinente devient la distinction entre activités productives, c’est-à-dire créatrices de richesse (de valeur économique), et activités improductives, lesquelles peuvent avoir un sens pour les hommes et être utiles, mais ne peuvent exister que si elles sont financées par la création de richesse due aux activités productives. Des fonctions sociales importantes, celles du prêtre, du guerrier, du juge, du responsable politique, se trouvent être du côté des activités improductives, tandis que l’ouvrier crée de la valeur.

Cette conception du travail créateur de richesse a pour origine la philosophie politique de John Locke et a d’abord des implications politico-juridiques. Décrivant, après Hobbes, la situation de l’homme dans l’état de nature, John Locke, dans le Traité du gouvernement civil (1690), justifie le droit de propriété par le travail. La nature est un bien commun mais, lorsqu’un homme cueille un fruit sur un arbre, le travail de sa main ajoute de la valeur au fruit ; s’il vend celui-ci, le prix du fruit comprend la valeur ajoutée par son travail ; le capital accumulé par le commerce des fruits n’est rien d’autre que de la valeur-travail cristallisée par la monnaie. L’enrichissement par le travail est ainsi pensé comme légitime, puisqu’il s’agit de création de richesse, et non d’un prélèvement sur le bien commun aux dépens des autres. L’appropriation personnelle de cette création de richesse est donc justifiée, d’autant que les hommes sont égaux devant le travail : l’inégalité des richesses est toujours juste s’il existe une égalité des chances de s’enrichir par le travail. pensée moderne de l’économie a promu la théorie de la valeur-travail, théorie selon laquelle le travail humain est créateur de richesse.

C’est toutefois le philosophe Adam Smith, auteur en 1776 de la Recherche sur la nature et sur les causes de la richesse des nations et considéré comme un des pères de la science économique, qui a introduit la distinction décisive entre travail productif et travail non productif. Il souligne l’importance sociale des activités purement économique, celles du moins qui contribuent à créer de la richesse, qui apparaissent comme la condition du financement des activités considérées traditionnellement comme nobles et supérieures. La distinction contenait potentiellement un renversement des valeurs qui s’est accompli avec l’épanouissement du capitalisme et de la société industrielle : les activités productives sont d’emblée socialement justifiées tandis que les activités non productives (notamment la fonction publique de l’État) doivent justifier leur existence devant le tribunal de l’économie.

Travailler, c’est cultiver ses talents, et participer ainsi au progrès de la civilisation.

La valorisation du travail est associée à une conception de la destination de l’homme. La paresse n’est pas un mal en tant que tendance naturelle au repos. Ne rien faire, ce n’est pas simplement ne rien faire, cela implique de s’interdire de progresser, de cultiver et de perfectionner ses dispositions au savoir et au savoir-faire, ce qu’on appelle les talents. Le travail est l’essence de l’homme en tant qu’il médiatise le rapport de l’homme à la nature et à lui-même. Le travail est la transformation de la nature par l’homme, à travers laquelle l’homme se transforme lui-même et transforme sa condition. Modifiant le monde, l’homme se modifie aussi lui-même ; il cultive le monde et se cultive lui-même. Le travail, comme l’a vu Marx, est la création de l’homme par l’homme, le moteur de la civilisation. « Dans le travail, l’homme est œuvre de soi » (Alexis Philonenko).

Le travail est né de la nécessité, celle du besoin. Il est une contrainte que la nature impose à l’homme. Mais, cultivant sous la contrainte ses dispositions naturelles, perfectionnant ses facultés, l’humanité s’est progressivement arrachée à son état naturel, s’émancipant du besoin par le progrès du savoir et de l’innovation technique. Rétrospectivement, on peut donc estimer que la nécessité du besoin fut une chance pour l’humanité. Le besoin, et plus généralement le désir, l’intérêt, est l’aiguillon qui pousse l’homme à travailler, à vaincre la nature en développant la civilisation (le développement des sciences et des arts). La contrainte qui est la marque du travail, ce qui distingue travail et temps libre, n’est donc pas une malédiction mais une providence.

Cette valorisation du travail comme moteur du progrès se rencontre aussi bien dans la pensée libérale moderne que dans le marxisme. Les libéraux défendent l’idée selon laquelle l’intérêt et la concurrence arrachent les hommes à leur paresse naturelle, ou à leur disposition à jouir de la vie, pour les rendre actifs et ingénieux. Les hommes sont ainsi poussés par l’intérêt à contribuer à la croissance économique et au progrès de l’industrie, à travailler donc pour la société et le genre humain. « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts » (Adam Smith). « La protection contre la concurrence est une protection en faveur de l’oisiveté, de l’inaction intellectuelle ; une dispense de l’obligation d’être aussi intelligent et aussi laborieux que les autres hommes » (John Stuart Mill). Dans la théorie de l’Histoire de Karl Marx, le matérialisme historique, les époques de la civilisation sont définies par les systèmes de production économiques successifs tandis que le moteur de la civilisation est constitué par le développement des forces de production permettant à l’homme de surmonter le besoin naturel. Marx fait du reste l’éloge du système capitaliste, le système qui est parvenu plus qu’aucun autre à développer les forces de production humaines, l’avènement du communisme devant selon lui apporter non la fin du travail mais la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme, la fin de l’exploitation des travailleurs par une classe dirigeante détentrice des moyens de production.

La critique de l’oisiveté.

La conséquence de la valorisation du travail est la critique de l’oisiveté. « Le travail éloigne de nous trois grands maux, écrit Voltaire dans Candide, l’ennui, le vice et le besoin. » La formule de Voltaire contient les trois grandes critiques adressées à l’oisiveté.

1) L’oisif, est désœuvré, il ne sait pas quoi faire de lui-même et s’ennuie. L’homme qui travaille donne un sens à son existence ; le travail, réalisation d’un projet, confrontation à la matérialité de l’obstacle, remplit la vie, arrache l’homme à l’ennui, au sentiment du vide ou de l’absurdité de l’existence. Le sens de la vie est dans le travail, l’activité ordonnée à un but, un projet ; en-dehors du travail, la vie apparait dépourvue de finalité, absurde, un temps vide qu’il faut meubler comme on peut, par la consommation et le divertissement. Par contraste : la seule valorisation possible de l’oisiveté est le repos après le travail (l’effort). Le repos (ne rien faire) n’a de sens que par rapport au travail.

2) L’oisif est réprouvé moralement comme passager clandestin de la société. L’homme qui ne travaille pas ne contribue pas à la richesse produite par la collectivité tout en s’efforçant d’en bénéficier. Aristocrate ou assisté, il est considéré comme un parasite qui vit aux dépens des autres.

3) « Qui ne travaille pas ne mange pas ». Le célèbre verset de Saint-Paul contient la plus ancienne critique de l’oisiveté. L’oisiveté est stérile et maintient l’homme dans la pauvreté, le manque. A l’inverse, « le travail est un trésor » comme l’écrit Jean de La Fontaine dans la fable Le laboureur et ses enfants, la source de la création  de richesse, une leçon dont l’économie politique moderne a tiré toutes les implications.

Contre le travail : l’éloge de l’oisiveté

Nombre d’auteurs critiquent le travail en tant que tel (citation ou texte possibles) : Friedrich Nietzsche, Hannah Arendt, Jacques Ellul, Bertrand Russell (auteur de Éloge de l’oisiveté), Paul Lafargue (auteur du Droit à la paresse). Le travail est réduit à sa fonction économique : il est un moyen de gagner sa vie et de produire les biens dont la société a besoin mais il n’a en lui-même pas de sens, surtout s’il s’agit d’un travail d’exécution, ce qui est notamment le propre du travail manuel. Dans l’antiquité le travail était dévolu à l’esclave. Les Temps modernes ont aboli l’esclavage et augmenté la productivité du travail, de sorte que la société devrait se donner comme idéal et ambition de réduire au maximum le temps de travail (trois ou quatre heures par jour), voire (au moyen des machines et de l’Intelligence Artificielle) de mettre fin au travail.

La nature servile du travail

Le travail n’est qu’un moyen, non une fin. Il est l’expression de la Nécessité, le contraire de la liberté. On travaille pour « gagner son pain », parce qu’il faut bien vivre, mais la vraie vie est ailleurs. Le travail est une activité servile, c’est-à-dire une activité asservie au besoin imposé par notre condition animale, non une activité désirable en elle-même : on travaille pour vivre, on ne vit pas pour travailler. Pour souligner cette dimension du travail, Hannah Arendt définit le travail par sa finalité purement économique, la production des biens nécessaires à l’entretien de la vie, et dissocie le travail et l’œuvre. Le pur travail est une activité qui ne laisse aucune trace et qui doit être constamment renouvelée. A la différence de l’œuvre, la production d’un objet qui s’inscrit dans le temps et façonne un monde humain, le travail ne génère que des biens et services destinés à la consommation. Le travail renvoie l’homme à sa condition animale : il lui faut, comme tout animal, entretenir la vie. La vie authentiquement humaine (la politique, la connaissance, la création) commence après le travail. C’est la raison qui justifiait l’esclavage durant l’antiquité : il fallait une classe d’homme qui se consacrent exclusivement à l’activité animale de production des biens nécessaires à la vie afin de libérer une classe d’hommes libres qui puissent se consacrer aux activités proprement humaines, les activités supérieures en valeur.

L’idéal de la société juste est l’égal accès à l’oisiveté.

Les partisans de l’oisiveté, considérant celui-ci comme un simple moyen, assigne au travail et à la productivité du travail un seul et unique objectif : permettre aux hommes de travailler le moins possible, de conquérir le maximum de temps libre. Dans cette perspective, la grande revendication sociale est la réduction du temps de travail, hebdomadaire, annuelle et tout au long de la vie : réduction de la semaine de travail, allongement des congés payés, droit à la retraite. Si, dans le sillage de l’écologie contemporaine, la revendication de la réduction du temps de travail peut être associée au thème de la décroissance, l’espérance d’une libération du travail mise plutôt sur le progrès scientifique et technique, en tant que celui-ci permet d’accroître la productivité du travail, c’est-à-dire d’accroître la richesse produite à quantité de travail égal. Le débat porte sur l’usage qu’il faut faire des gains de productivité. Ou bien, en travaillant autant ou davantage, on attend de l’augmentation de la productivité un accroissement de la richesse produite permettant d’accroître le capital et/ou d’augmenter les salaires, ce qui alimente la croissance économique, l’augmentation incessante de la production et de la consommation. Ou bien on utilise l’augmentation de la productivité du travail pour diminuer le temps de travail autant que possible, puisque s’offre la perspective de produire autant sinon davantage en travaillant moins.

Chaque période de révolution industrielle conduisant à substituer le travail des machines au travail humain s’accompagne d’une peur de la destruction du travail et des revenus qui vont avec. C’est par exemple le cas aujourd’hui du fait des perspectives ouvertes par l’avènement de l’intelligence artificielle. La fin du travail est-elle une prophétie du malheur ou du bonheur ? Pour les partisans du temps libre, il s’agit d’une espérance, et même d’une utopie, dans la mesure où la perspective d’une disparition totale du travail (un monde dans lequel les machines puissent tout faire, y compris se concevoir et s’entretenir elles-mêmes) demeure hautement improbable. Reste l’objectif, raisonnable, d’une réduction du temps de travail. Le critère de la critique du travail est hérité de l’antiquité mais le projet politique n’est évidemment pas de reconstituer l’esclavage pour libérer une classe d’oisifs qui disposeraient du privilège de la liberté. Il s’agit à l’inverse de démocratiser le privilège aristocratique, d’universaliser le droit à l’oisiveté. Le travail comme moteur de la croissance économique ayant fait son œuvre, il faudrait désormais pouvoir neutraliser ces obstacles que sont l’idéologie du travail et les intérêts capitalistes. La principale revendication des partisans du temps libre est aujourd’hui le revenu universel, un revenu minimum qui serait distribué à tous sans condition. Cela permettrait aux individus de pouvoir de choisir l’oisiveté plutôt que le travail, de pouvoir vivre s’ils ne sont plus employables, de refuser les emplois ne correspondant pas à leurs attentes, notamment en matière de temps libre.

L’oisiveté est le temps de l’activité créatrice.

L’éloge de l’oisiveté n’est pas l’éloge de la paresse. L’oisiveté ne consiste pas à ne rien faire. Au contraire, pour les contempteurs du travail, l’oisiveté (skholè, otium), le temple temps libre de travail, est le temps de la libre activité. Le loisir est le temps que l’on peut consacrer aux activités désirables en elles-mêmes, les seules qui puissent être une source de sens et de joie pour l’individu, les seules qui soient motivantes, tandis que le travail est une activité contrainte. Dans le travail, une activité imposée par l’organisation sociale de la production, l’individu n’est qu’un moyen de production. La finalité, la méthode et le rythme de l’activité lui sont imposés de l’extérieur, de sorte qu’il ne peut s’y réaliser et exprimer son potentiel de créativité. « Celui qui ne dispose pas des deux-tiers de sa journée pour lui-même est un esclave » (Friedrich Nietzsche, Humain trop humain).

L’objection majeure à l’encontre de l’éloge de l’oisiveté consiste dans l’argument de la valeur éducative du travail : sans la contrainte du besoin et du travail, l’homme passerait sa vie en vacance (par définition, le temps vide d’activité), littéralement désœuvré, de sorte qu’il n’y aurait pas de civilisation. Il suffit d’observer l’usage que la plupart des gens font de leurs loisirs, consacrés pour l’essentiel à la consommation et aux divertissements. L’homme doit se consacrer aux activités désirables en elles-mêmes disait Aristote ; le jeu est pour l’enfant une activité désirable en elle-même mais celle-ci ne convient pas à l’adulte, sinon comme moyen de se détendre entre deux efforts. Le loisir consacré au divertissement témoignerait ainsi d’une vie asservie au travail, puisque le temps libre est utilisé pour oublier le travail et reprendre des forces avant d’y retourner. Une vie réellement libérée du travail est une vie dans laquelle il est fait bon usage du temps libre. Contre le plus puissant argument en faveur de la valorisation du travail, l’idée selon laquelle le travail est le moteur du progrès de la civilisation, Bertrand Russell défend la thèse du rôle civilisateur de l’oisiveté. Dans son Éloge de l’oisiveté, il défend l’idée selon laquelle c’est la classe oisive, la classe sociale libérée du travail (bénéficiant de « l’otium »), qui est à l’origine du progrès de la civilisation. Il n’y aurait pas eu de démocratie athénienne sans l’esclavage, pas de philosophie, de sciences et de beaux-arts sans aristocratie.À l’époque moderne, les universités sont le lieu où la vie de l’esprit est libre. L’université génère cependant sa propre inertie et son propre conformisme. Il faudrait donc favoriser la créativité humaine et le progrès de la civilisation en libérant pour tous du temps gagné sur le temps de travail, le temps consacré à gagner sa vie. Cela suppose cependant de donner à tous les individus l’éducation qui leur permettra de cultiver leurs talents durant leurs loisirs.

Il est possible, bien entendu de décliner l’argument autrement. Dans les arguments en faveur de la diminution du temps de travail, on peut mettre en évidence la possibilité offerte de se consacrer à la vie privée, notamment à la vie privée socialement utile, éduquer ses enfants ou aider ses vieux parents. La vie associative et la vie politique, bénéficient également du « bénévolat », une activité bénévole étant par définition une activité désirable en elle-même puisque la finalité n’est pas le salaire qu’on en attend.

L’activité désirable en elle-même, source de sens et de joie, est l’activité libre de contrainte, notamment de la contrainte imposée par l’organisation sociale du travail. L’oisiveté est constituée par le temps et l’activité propres à l’individu, à travers lequel celui-ci peut s’affirmer et être créatif.

« Dans les pays de la civilisation presque tous les hommes se ressemblent maintenant en ceci qu’ils cherchent du travail à cause du salaire ; —   pour eux tout le travail est un moyen et non le but lui-même ; c’est pourquoi ils mettent peu de finesse au choix du travail, pourvu qu’il procure un gain abondant. Or il y a des hommes rares qui préfèrent périr plutôt que de travailler, sans que le travail leur procure de la joie : ils sont minutieux et difficiles à satisfaire, ils ne se contentent pas d’un gain abondant, lorsque le travail n’est pas lui-même le gain de tous les gains. De cette espèce d’hommes rares font partie les artistes et les contemplatifs de toute espèce, mais aussi ces désœuvrés qui passent leur vie à la chasse ou bien aux intrigues d’amour et aux aventures. Tous ceux-là cherchent le travail et la peine lorsqu’ils sont mêlés de plaisir, et le travail le plus difficile et le plus dur, si cela est nécessaire. Mais autrement ils sont d’une paresse décidée, quand même cette paresse devrait entraîner l’appauvrissement, le déshonneur, les dangers pour la santé et pour la vie. » (Nietzsche, Le gai savoir)

Critique de l’éthique du travail.

La valorisation de l’oisiveté s’accompagne d’une critique des discours de valorisation du travail. Dans cette perspective, la valorisation du travail est présentée comme une aliénation qui dépossède l’homme de son individualité, de sa créativité ou, plus simplement, du temps de vivre. Le discours sur la valeur du travail est un moyen pour l’État ou pour le système de production de discipliner les hommes, d’imposer une police des corps et des esprits. Enchaînés au travail et à l’idéologie du travail (la valorisation du devoir et le droit de travailler), les hommes perdent ainsi leur esprit d’indépendance, leur individualité et leur créativité. Il s’agit d’une idéologie, c’est-à-dire d’une fausse conscience, qui est l’expression d’un dévoiement : dévoiement de la raison d’être qui fait la valeur limitée du travail (sa fonction économique, assurer la production des biens nécessaires à la vie), dévoiement de l’existence authentique, l’individu étant happé, exploité et broyé par le système économique, dévoiement du rapport authentique à la nature ou de l’organisation sociale du travail optimale, un dévoiement qui conduit à travailler et à produire plus que ce qui est nécessaire et souhaitable. Il faut travailler pour vivre et non pas vivre pour travailler : le travail ne devrait pas avoir d’autre fin que de libérer du temps de non- travail.

Cette critique de l’idéologie du travail est souvent associée (pas toujours, ce n’est pas le cas de la critique nietzschéenne par exemple) à la critique, socialiste ou/et écologiste, du système économique de la société industrielle. Pour Paul Lafargue, l’auteur du Droit à la paresse, l’idéologie du travail trompe les ouvriers et sert les intérêts de la classe dominante, qui en tout temps est la classe exploiteuse du travail humain. Même critique chez Bertrand Russell, auteur de Éloge de l’oisiveté, qui ajoute une critique de l’idéologie du travail promue par la révolution communiste en Russie. L’éthique du travail apparaît comme un mythe de la société industrielle qui magnifie la production et la création de richesse. La critique du travail revêt souvent la forme d’une critique de la valorisation du travail associée au productivisme de la société moderne, quel que soit le contexte, capitaliste ou communiste.  « Le travail représente pour nos sociétés bien plus qu’un rapport social, bien plus qu’un moyen de distribuer les richesses et d’atteindre une hypothétique abondance. Il est en effet chargé de toutes les énergies utopiques qui se sont fixées sur lui au long des deux siècles passés. Il est « enchanté », au sens où il exerce un « charme » dont nous sommes aujourd’hui prisonniers. Il nous faut maintenant briser ce sortilège, désenchanter le travail. » (Dominique Méda, Le travail, une valeur en voie de disparition, 1998.). Chez les écologistes, la critique de l’idéologie du travail est associée à celle de civilisation du Progrès fondée sur la révolution industrielle. Nul hasard, donc, s’il existe une convergence entre l’écologie et la revendication de la réduction du temps de travail, puisque les écologistes militent pour une société moins productiviste et moins consumériste, qui stoppe la croissance économique. Nombre d’écologistes mobilisent ainsi l’idée épicurienne selon laquelle une consommation plus sobre, en accord avec la nature, limiterait la nécessité de travailler. Dans une perspective critique plus radicale, la vie des chasseurs-cueilleurs est parfois présentée comme un âge d’or, un âge d’abondance heureuse dans la sobriété qu’il n’aurait jamais fallu dépasser.

« Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir -, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. » (Friedrich Nietzsche, Aurore (1880)