Préparation du DST – Science et religion.

Le procès de Galilée (1632-1633)

I – Le film : Galilée, ou l’Amour de Dieu

Lexique

Abjurer (abjuration) : renoncer (le renoncement) à une conviction de manière solennelle, publiquement et sous serment.

La cosmologie : la conception de l’ordre du monde.

Les Écritures : la Bible (le texte sacré des Chrétiens), qui comprend l’Ancien Testament (le texte hébreu de la Bible, qui comprend notamment la Genèse) et le Nouveau Testament (le texte proprement chrétien, principalement les Évangiles).

L’Inquisition : L’Inquisition est l’institution judiciaire créée au Moyen Âge (au 13e siècle) par l’Église catholique pour traquer et punir les hérétiques dans l’Europe chrétienne. Les inquisiteurs (les juges de l’Inquisition), choisis par le pape au sein des ordres religieux, étaient donc les gardiens de la vérité religieuse.

L’héliocentrisme : La théorie selon laquelle le Soleil (hélios en grec ancien) est le centre du système, autour duquel gravitent la Terre et les autres planètes du Système solaire. L’héliocentrisme s’oppose au géocentrisme, la théorie selon laquelle la Terre est le centre immobile du monde autour duquel tournent tous les autres astres. Copernic et Galilée, renversant le géocentrisme, considéraient en leur temps que le Soleil était le centre immobile de l’Univers.

L’hérésie : L’erreur de doctrine condamnée par l’Église. Le mot vient du grec hairesis, qui signifiait « choix », puis « école philosophique, secte religieuse ». « Hérésie » est le terme utilisé par l’Église catholique pour désigner toute doctrine déviante par rapport aux vérités de la foi reconnues comme telles sous son autorité.

L’Index. L’Index était le catalogue des livres interdits de publication par l’Église ; la mise à l’Index était le moyen par lequel celle-ci entendait contrôler la diffusion des idées nouvelles et censurer les écrits considérés comme dangereux pour les vérités de la foi et pour la morale commune. L’Index a été créé au 16e siècle par le Concile de Trente (1545-1563) et supprimé par le Concile Vatican II en 1966 (l’Index n’était plus publié depuis 1948). Le Concile de Trente fut un moment important de l’histoire de l’Église catholique, celui de la « Contre-Réforme », la réforme interne par laquelle l’Église s’est organisée en vue de contrarier l’expansion du protestantisme. La création de l’Index est une conséquence de l’invention au 15e siècle de l’imprimerie – laquelle a favorisé la circulation des idées nouvelles par la lecture – et de la Réforme protestante initiée par Luther, dont l’imprimerie a facilité l’expansion.

La « mise à l’index » a pris aujourd’hui un sens figuré ; l’expression signifie, au sens large, « rejeter, condamner, exclure » quelqu’un ou quelque chose.

L’interprétation littérale des Écritures : La méthode de lecture qui consiste à prendre le texte sacré à la lettre et à tenir pour vrai le sens le plus immédiat. Selon la lecture littérale, les images et les récits du texte sacré doivent être compris comme la description objective de faits réels.

L’interprétation métaphorique ou allégorique des Écritures : la méthode de lecture qui consiste à interpréter certains passages du texte sacré (images, récits) non dans leur sens littéral (la description directe de faits réels), mais comme l’expression simple et imagée d’une réalité complexe ou comme l’expression symbolique d’une vérité spirituelle ou morale.

La Révélation : La manifestation directe et surnaturelle de la Parole de Dieu, qui fait connaître aux hommes une Vérité et une Loi qu’ils ne peuvent découvrir par eux-mêmes, c’est-à-dire par le seul usage de leur raison.

La Révolution copernicienne : la révolution scientifique qui, aux 16e et 17e siècle, remplace le géocentrisme par l’héliocentrime, bouleversant ainsi la représentation du « système du monde ». Copernic donne son nom à cette révolution, à laquelle participent d’autres grands astronomes de l’époque, notamment Galilée et Kepler.

La théologie : l’étude de Dieu et des vérités que Dieu a révélées.  

Le sujet du film : le procès de Galilée (1632-1633)

Le sujet du film est le procès de l’astronome florentin Galilée (1564-1642), accusé d’hérésie par l’Inquisition catholique en 1632 pour avoir défendu la théorie de l’astronome polonais Nicolas Copernic (1473-1543) – la théorie baptisée héliocentrisme, qui fait du Soleil et non plus de la Terre le centre de l’univers. La thèse de Copernic, bien qu’encore non établie sur des preuves solides, paraissait aux astronomes du 17e siècle comme plus vraisemblable que le géocentrisme, l’antique système d’Aristote et de Ptolémée selon lequel la Terre est le centre immobile de l’univers autour duquel tournent le Soleil et les autres astres.

Pour l’Église, en revanche, la physique d’Aristote et le système astronomique de Ptolémée continuaient à faire autorité, tandis que la doctrine de Copernic semblait constituer une menace pour la croyance selon laquelle l’homme a été placé par Dieu au centre de la Création – croyance considérée comme une vérité éternelle de la foi fondée sur les Saintes Écritures. À l’issue de son procès, Galilée fut contraint d’abjurer, c’est-à-dire de renier publiquement ses convictions, et ses écrits furent mis à l’Index (la liste des livres interdits par l’Église). La réhabilitation de Galilée par l’Église catholique sera déclarée par le pape Jean-Paul II en 1992. Le livre qui avait servi de prétexte à sa condamnation, Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, avait été retiré de l’Index en 1835.

Le contexte religieux

Tous les personnages du film ont une foi commune : ils sont chrétiens et catholiques. Il y a un accord des esprits sur les croyances suivantes : 1) il existe un Dieu, qui est l’Auteur du monde, le Créateur de toutes choses ; 2) toute vérité vient de Dieu ; 3) l’homme est destiné à servir Dieu : les lois qui dictent la conduite des hommes et le sens de l’existence viennent de Dieu.

Les personnages admettent également tous la légitimité du pouvoir spirituel exercé par l’Église. L’autorité du pape, du clergé et des institutions de l’Église n’est pas contestée. L’Inquisition est l’une de ces institutions : il s’agit du tribunal mis en place par l’Église pour lutter contre l’hérésie (l’erreur en matière de foi). Dire que l’Église détient le pouvoir spirituel signifie qu’elle a pour mission de définir ce qu’il est permis et interdit de croire au sein du monde chrétien. Les théologiens reconnus par l’Église disposent seuls du pouvoir d’interpréter le sens des Écritures pour dire le Vrai selon la Révélation. L’Église dispose du pouvoir de « mettre à l’Index » les livres jugé hérétiques par les théologiens. L’Index, c’est-à-dire le catalogue des livres censurés par l’Église, en vue d’interdire leur publication.

Au 17e siècle, le pouvoir spirituel de l’Église est cependant doublement ébranlé : par la Réforme luthérienne, d’une part, par l’essor de la science nouvelle d’autre part.

Sans la Réforme protestante, née un siècle plus tôt de la publication des thèses de Luther (1517), et les guerres de religion au sein de l’Europe chrétienne qui en furent la conséquence, le procès de Galilée n’aurait sans doute jamais eu lieu. Luther a mis au cœur de la foi chrétienne le principe « sola scriptura », « seules les Écritures comptent ». L’invention de l’imprimerie a rendu possible une large diffusion au Livre (la Bible), favorisant l’essor du libre examen au sein de la chrétienté : chaque croyant pouvait désormais lire et interpréter la Bible par lui-même. Confrontée aux progrès de la Réforme et à la contestation de son autorité spirituelle, l’Église a réagi par le mouvement de la Contre-Réforme, issu du Concile de Trente (1545-1563). Pour contrer le principe protestant du libre examen, l’Église réaffirme le monopole de l’interprétation des Écritures par le clergé catholique et le pape. C’est cette nouvelle intransigeance de la doctrine catholique qui explique pourquoi l’héliocentrisme devient un objet de querelle théologique.

La Révolution copernicienne, qui désigne le révolution scientifique qui substitue l’héliocentrisme au géocentrisme, a ébranlé la cosmologie partagée depuis le fond des âges par tous les esprits, y compris les plus grands savants. La révolution copernicienne ne fut pas seulement un moment d’histoire des sciences. Cette révolution scientifique était en même temps une révolution culturelle, par le fait qu’elle bouleversait la représentition de la place de l’homme dans l’univers. Le système des croyances s’en trouvait fragilisé.

Le contexte scientifique : la Révolution copernicienne

La Révolution copernicienne doit son nom à Nicolas Copernic (1473 – 1543), le premier astronome moderne à mettre en cause le système de Ptolémée. Copernic a redécouvert une hypothèse d’Aristarque de Samos, un savant grec du 3e siècle avant J.-C., jugée jusqu’alors non crédible. Il publie son ouvrage majeur – Des révolutions des orbes celestes – en 1543, près d’un siècle avant le procès de Galilée. Ce sont toutefois les travaux de Kepler et de Galilée qui accomplissent véritablement la Révolution copernicienne, au début du 17e siècle. L’oberservation des lunes de Jupiter par Galilée (1610), notamment, prouve que tous les astres ne tournent pas autour de la Terre, considérée comme centre unique de l’univers.

Une théorie a pour vertu d’expliquer ce qu’on voit. La théorie de l’héliocentrisme avait été conçue dès l’antiquité, mais était jugée non crédible. Cette théorie implique en effet l’explication de l’alternance des jours et des nuits par le mouvement de rotation de la Terre sur elle-même ; or les observations paraissaient contredire l’hypothèse d’un tel mouvement de la Terre. Au 17e siècle, la vérité de l’héliocentrisme n’est pas encore prouvée, mais les meilleurs astronomes (Galilée, Kepler) privilégient désormais cette hypothèse. Celle-ci apparaît en effet comme la plus « élégante », comme le dit Galilée dans le film, suggérant de manière imagée qu’une même loi pourrait expliquer le mouvement des satellites nouvellement observés tournant autour de Jupiter, le mouvement de la lune autour de la Terre et celui de la Terre autour du Soleil (en réalité cette loi universelle – la loi de la gravitation – ne sera découverte qu’à a fin du siècle, en 1687, par Isaac Newton).

Le film témoigne de la naissance d’une communauté scientifique indépendante de la religion : l’Italien catholique Galilée et le protestant luthérien, l’Allemand Johannes Kepler, coopèrent à distance dans la recherche de la vérité sur le système du monde. Pour Galilée, il va de soi que c’est au physicien, par ses observations et ses hypothèses d’explication, de découvrir la vérité sur le système du monde. La vérité sur le monde ne peut être établie que par la raison du scientifique recourant à l’expérience (l’observation) et au calcul mathématique. Un savant ne peut cependant prétendre avoir raison tout seul. Galilée observe, grâce à sa lunette et ses hypothèses, ce que les autres hommes ne peuvent pas voir. Il évalue la valeur de vérité des différentes hypothèses théoriques (les manières de concevoir l’ordre du monde), indépendamment de ce qu’en disent l’Église et les Écritures. Il apparaît ainsi comme le maître de la vérité. N’est-ce pas une forme d’orgueil, de prétention démesurée ? En réalité, Galilée a besoin des autres pour établir la vérité. Il faut, pour que la vérité soit établie, que d’autres physiciens puissent faire les mêmes observations que lui, procéder aux mêmes calculs mathématiques que lui, et s’accorder avec ses hypothèses. La vérité scientifique ne peut être consacrée que par le consensus de la communauté scientifique, non par la validation des théologiens.

Pourquoi Galilée a-t-il été accusé d’hérésie ?

Galilée n’était pas un chercheur marginal : il était non seulement un savant reconnu, mais aussi le philosophe et mathématicien personnel du grand-duc de Toscane, Cosme II. Galilée, dont l’authenticité de la foi ne fait aucun doute, disposait en outre, du fait de sa position sociale, d’appuis au sein de l’Église. Lorsque le cardinal Barberini – un homme d’Église protecteur des sciences et des lettres – devint pape, en 1623, prenant le nom d’Urbain VIII, il s’agissait a priori d’une bonne nouvelle pour Galilée. On voit dans le film que le cardinal s’intéressait aux travaux de Galilée et que s’était établie entre eux une relation de confiance. Comment a-t-il pu donc se trouver en position d’accusé, victime de l’Inquisition ?

Deux données historiques permettent d’en comprendre la raison.

1) Au début du 17e siècle, un compromis, suggéré par le cardinal Bellarmin – un théologien influent et subtil – s’est imposé au sein de la hiérarchie de l’Église à propos de la théorie de l’héliocentrisme. Du fait de l’absence de preuves parfaitement établies (qui faisaient en effet encore défaut à l’époque) et de la crainte d’un effondrement de la physique d’Aristote qui constituait alors la référence scientifique de l’Église, il fut admis que les scientifiques pouvaient présenter la doctrine de Copernic comme une « hypothèse », à la condition de ne jamais la concevoir comme une « vérité ». Ce compromis est formulé dans le film par le cardinal Bellarmin lors de l’entretien dont Galilée se souvient (de la 46ième à la 48ième minutes). Un tel compromis visait à maintenir une hiérarchie entre les dogmes de la religion (les vérités de la foi) et les théories scientifiques, entre l’Église, gardienne et médiatrice de la vérité, et la science, libre de ses hypothèses mais soumise à l’autorité de l’Église en matière d’établissement de la vérité.

2) Dans le contexte de la Contre-Réforme et des guerres de religion, le risque d’accentuation de l’intransigeance doctrinale de l’Église était permanent. Un événement important s’est produit en 1616, qui a suscité l’inquiétude des scientifiques. Le pape Paul V (le prédécesseur d’Urbain VIII), a décrété la mise à l’Index des écrits de Copernic, trois quarts de siècle après leur publication. Les partisans de la théorie de l’héliocentrisme, parmi lesquels Galilée, se voyaient ainsi menacés d’être accusés d’hérésie.

Galilée a toutefois entrepris d’exploiter sa faible marge de manœuvre en écrivant son Dialogue des deux grands systèmes du monde, dans lequel les deux théories de l’univers, celle de Copernic et celle de Ptolémée, sont exposées à travers un dialogue entre deux personnages, Salviati et Simplicio, arbitré par un troisième, Sagredo. En dépit de son apparente neutralité, le livre démolit la physique d’Aristote et le système de Ptolémée, de sorte que le pape pouvait légitimement considérer que le compromis consistant à présenter le système de Copernic comme une simple hypothèse n’avait pas été respecté par Galilée.

Galilée achève l’écriture de son livre en janvier 1630. Commence alors une intrigue assez complexe autour de la publication du livre. Galilée parvient à obtenir l’autorisation d’imprimer de l’Inquisition de Florence, mais il a perdu certains de ses soutiens à Rome. La communication entre Florence et Rome est en outre contrariée durant quelques temps par une épidémie de peste. Lorsque Galilée se rend à Rome, en 1632, pour plaider la cause de son livre, le pape avait étudié celui-ci de près. Le lien de confiance était brisé : jugeant flagrants le parti pris en faveur de l’héliocentrisme et l’affront à l’autorité l’Église, le pape ordonna de séquestrer tous les exemplaires du livre et demanda au Tribunal de l’Inquisition d’instruire le procès de Galilée. Sans être brutalisé, celui-ci fut arrêté, questionné et condamné à abjurer.

On voit dans le film que Galilée était autorisé à présenter le système de Copernic comme une hypothèse, à la condition toutefois de ne pas publier de travaux prétendant apporter la preuve scientifique de la fausseté du géocentrisme et de la vérité de l’héliocentrisme. Durant le procès qui lui est fait, Galilée est soupçonné d’avoir outrepassé la liberté qui lui était accordée, et donc d’avoir mis en cause l’autorité de l’Église en même temps que la vérité reconnue comme telle par l’Église. Galilée n’aurait sans doute pas eu de problème s’il avait strictement respecté les règles imposées par l’Église. Il se vit reprocher d’une part d’avoir fait imprimer son livre, Dialogue des deux grands systèmes du monde, à Florence et non à Rome, sans l’autorisation du pape, d’autre part d’avoir tenté de montrer dans ce livre, en argumentant en faveur du mouvement de la Terre, que l’héliocentrisme était vrai et le géocentrisme faux, ce qui n’était pas autorisé par l’Église.

Les trois griefs de l’Église contre l’héliocentrisme

Pour quelles raisons l’Église s’oppose-t-elle à l’héliocentrisme ? Le film laisse apparaître trois griefs.

1) Le premier grief est la contradiction avec le texte biblique. Un passage de la Bible, tiré du livre de Josué (10, 12-13), est évoqué pour souligner l’impossibilité d’accorder l’héliocentrisme avec les Écritures : il est écrit que Dieu arrête la course du Soleil pour laisser les Hébreux remporter une bataille. Affirmer que le Soleil est immobile et que la Terre tourne autour de lui contredit donc la lettre du texte biblique. Plus essentiellement, faire du Soleil le centre du monde autour duquel la Terre gravite semble contraire à l’un des dogmes les mieux établis de la Révélation : l’idée selon laquelle Dieu a placé l’homme, la plus éminente de toutes les créatures, au centre de la Création. L’homme vivant sur la Terre, l’hypothèse selon laquelle Dieu aurait placé celle-ci ailleurs qu’au centre de l’univers paraît incohérente. C’est ce grief qui est passé à la postérité. Sigmund Freud, le père de la psychanalyse, affirme dans un texte resté célèbre que les grandes révolutions scientifiques – la révolution copernicienne au 17e siècle et la révolution darwinienne au 19e – ont infligé à l’humanité des « blessures narcissiques » : la théorie de l’héliocentrisme apprend à l’homme qu’il n’est pas au centre du monde; la théorie de l’évolution des espèces lui apprend qu’il est le cousin du singe et qu’il a avec celui-ci un ancêtre commun, de sorte qu’il lui faut se considérer comme un simple animal parmi les autres.

La discussion de ce premier grief engage le conflit entre la théologie et la science : où est la vérité si la vérité scientifique semble entrer en contradiction avec le texte biblique ?

2) Le deuxième grief est la mise en cause de la physique d’Aristote. Il peut paraître surprenant que l’Église prenne la défense de la science d’un penseur Grec, non chrétien, contre les hypothèses d’un savant catholique. Une théorie de l’accord entre la foi et la raison s’est imposée au Moyen Âge, que l’on appelle aujourd’hui « concordisme » (le terme est en réalité apparu au 19e siècle). Selon cette théorie, la vérité ne peut être contraire à la vérité, de sorte que le principe d’une harmonie entre les vérités de la raison et les vérités de la Révélation était acquis. La transformation des vérités scientifiques n’avait toutefois pas été prévue au programme. Par essence, les vérités de la Révélation ne changent pas, elles sont éternelles. La révolution scientifique du 17e siècle, qui marque la naissance de ce qu’on appelle la science moderne (la naissance du progrès scientifique moderne), paraissait constituer une menace pour la conception de l’harmonie des vérités de la foi et de la raison héritée des siècles précédents. On voit dans le film l’Inquisition adopter la posture du conservatisme scientifique en prenant la défense de la science d’Aristote et de Ptolémée. Ce n’est pas le texte biblique que les membres de l’Inquisition défendent ainsi, mais la relation harmonieuse que l’Église était parvenue à établir entre la raison et la Révélation.

3) Le troisième grief est la déstabilisation des croyances communes qui garantissent l’ordre politique. La fonction politique de la religion est d’instituer les croyances et les règles qui unissent une communauté humaine. En tant que pouvoir spirituel, l’Église doit garantir la permanence et la stabilité des croyances communes qui favorisent l’unité politique des peuples chrétiens et de la chrétienté.

Le modèle cosmologique hérité de la science grecque présentait le grand avantage d’être compatible avec l’expérience commune, puisque le mouvement de rotation de la Terre elle-même est imperceptible et que tout le monde voit depuis toujours le Soleil se lever à l’Est et se coucher à l’Ouest. Il n’était donc pas déraisonnable de craindre que la révolution copernicienne – en détruisant une « vérité » multiséculaire, le géocentrisme, pour lui substituer la théorie nouvelle de l’héliocentrisme – n’ébranlât les consciences. L’enjeu n’apparaissait pas exclusivement scientifique : c’est la stabilité du monde, de la représentation du monde commun, qui était en cause. En bousculant les préjugés les mieux ancrés sur l’ordre du monde, la nouvelle théorie scientifique était susceptible d’avoir des répercussions par-delà le domaine de la science : elle était susceptible de favoriser, à la suite de la Réforme protestante initiée un siècle plus tôt par Luther, l’irruption de nouvelles idées, fragilisant un peu plus l’autorité de l’Église, et par voie de conséquence l’ordre politique au sein de la chrétienté européenne.

L’un des intérêts du film est de montrer que la volonté de soumettre les savants à l’autorité de l’Église obéit à des considérations politiques. On voit dans le film que les autorités de l’Église ne manifestent pas une hostilité totale à l’égard de la liberté de la recherche scientifique. Galilée est respecté en tant que savant, mathématicien et astronome. C’est la publication des résultats de sa recherche qui pose un problème à l’Église, en tant que ceux-ci sont susceptibles d’entraîner des désordres politiques. Tandis que Galilée défend son droit d’exposer librement les termes du débat scientifique sans tenir compte des préjugés, les hommes d’Église cherchent un compromis entre la liberté de la recherche scientifique et la nécessaire stabilité des croyances, que seule l’autorité de l’Église et du pape est en mesure de garantir.

C’est donc la défense de l’ordre politique qui conduit le pape à limiter la liberté de la recherche scientifique. Galilée représente un danger pour deux raisons : 1) il tente de démontrer la vérité d’une théorie, l’héliocentrisme, qui risque de provoquer l’effondrement de la cosmologie ancestrale, et par là-même de la certitude qu’il existe un ordre du monde stable et permanent, dont l’ordre politique est une émanation ; 2) en tant qu’il découvre par lui-même une vérité qui ne vient pas de la Révélation et qui n’est pas reconnue comme telle par les théologiens, il représente une menace pour l’autorité de l’Eglise sur les esprits, laquelle était fondée sur l’exercice d’un monopole sur le domaine de la vérité. La nouvelle vérité scientifique est perçue comme une menace pour le pouvoir spirituel de l’Église. A juste titre en un sens puisqu’au siècle suivant, la diffusion de l’esprit critique et de l’esprit scientifique, qui sont indissociables, a mis à mal ce pouvoir spirituel. Le siècle des Lumières fut en effet le siècle du conflit ouvert entre l’autorité de l’Église et les droits de la raison.

On voit dans le film que la vérité est la valeur commune ; l’enjeu est celui de l’autorité intellectuelle : qui a le droit d’établir la vérité ? Qui possède l’autorité intellectuelle nécessaire pour distinguer le vrai du faux, en vertu de quels critères ? La liberté de la recherche était reconnue à Galilée, mais pas le droit de publier le résultat de ses travaux sans l’autorisation de l’Église, laquelle se considérait alors comme la gardienne exclusive de la vérité. Galilée défend donc ce qu’il estime être vrai dans le domaine de la physique, et ne comprend pas que les autorités de l’Église lui demandent de renoncer à exposer le résultat de ses recherches. Les hiérarques de l’Église lui opposent moins une doctrine théologique que les exigences de l’intérêt général – l’intérêt politique de préserver l’unité de la communauté et l’autorité de l’Église qui en est le garant. L’argument est que la vérité doit être établie par l’Église, et non par la communauté scientifique, en raison de la fonction politique de la vérité (rassembler la communauté par la communauté de croyances).

La finalité du procès était moins de punir Galilée que d’obtenir de celui-ci l’abjuration de la doctrine de l’héliocentrisme, afin de réaffirmer l’autorité de la papauté et de l’Église. La condamnation de Galilée était une manière pour l’Église d’assumer le contrôle politique des croyances et de proclamer dans toute l’Europe la suprématie des théologiens – seuls garants de la vérité – sur les savants, ainsi que la suprématie de la révélation Biblique sur les découvertes des astronomes.

La théologie de Galilée

L’argument principal avancé par l’Inquisition pour justifier l’accusation d’hérésie à l’encontre de Galilée est celui de la contradiction manifeste entre le texte biblique et la théorie de l’héliocentrisme, dont Galilée est soupçonné d’être un adepte. Lorsqu’une contradiction apparaît entre la science et la religion, l’unité de la vérité exige un arbitrage : il serait en effet absurde d’admettre deux vérités différentes contradictoires entre elles. L’Église estime que l’arbitrage relève de son autorité et de la compétence des théologiens. La vérité selon la vraie religion est éternelle et absolue, rappelle le pape à Galilée dans l’une des dernières scènes du film (1h19 à 1h21), tandis que la vérité scientifique est provisoire, changeante et incertaine. Il faut donc que la science cède devant la religion, laquelle a pour fonction de maintenir l’ordre du monde. Les vérités de la foi (les dogmes), qui viennent de Dieu, ne peuvent être questionnées, de sorte qu’il est nécessaire, en cas d’opposition apparente avec la vérité scientifique, de présumer que l’erreur vient de la science.

Faut-il, au nom de la théologie bien comprise, donner libre cours à la recherche scientifique, ou bien au contraire imposer des limites à celle-ci ? Les arguments théologiques de Galilée visent à justifier, au nom de Dieu, la liberté de la recherche scientifique et l’indépendance de la vérité scientifique par rapport à la Révélation. Trois argumentations théologiques peuvent être mobilisées pour justifier l’indépendance de la science : 1) une première argumentation, fondée sur la métaphore du « Livre de la nature », défend la science comme démarche autonome, séparée de la théologie (indépendante de la Révélation), permettant de se rapprocher de Dieu; 2) une deuxième argumentation se fonde sur la distinction entre lecture littérale et lecture allégorique des Écritures, nécessaire pour harmoniser les vérités scientifiques avec les vérités révélées; 3) une troisième argumentation, qui n’est pas présentée dans le film, souligne la nécessité de distinguer deux ordres de vérité dont les objets sont bien distincts : celui de la vérité scientifique, portant sur les lois de la nature, et celui de la vérité religieuse, portant sur la mission de l’homme (sur le sens de l’existence).

Les deux livres de la connaissance et la mission de la recherche scientifique

Les philosophes soucieux de défendre la science moderne, au 17e siècle ont entrepris de renouveler la conception des relations entre la théologie et la science à partir d’un thème ancien : la distinction des deux livres de la connaissance, la Bible (l’Écriture Sainte) et « le livre de la Nature ». L’anglais Francis Bacon (1561-1626), l’un des premiers théoriciens de la méthode scientifique, utilise cette distinction pour affirmer que la vérité sur le monde physique ne s’obtient pas en étudiant dans les livres, mais par l’observation méthodique de la nature. La lunette astronomique, inventée au cours de la première décennie du 17e siècle, illustre ce primat accordé aux instruments d’observation : en la tournant vers le ciel à la fin de 1609, Galilée fonde l’observation astronomique moderne. La métaphore du « livre de la Nature » permet de valoriser « l’expérience », c’est-à-dire le rapport direct avec les phénomènes naturels, comme moyen de la connaissance, relativisant ainsi l’autorité des textes anciens, y compris les textes sacrés.

Galilée partage cette conviction. Sa théologie se fonde sur la doctrine des deux livres : « La Sainte Écriture et la nature procèdent pareillement du Verbe divin », écrit-il dans la Lettre à la grande-duchesse Christine (1615), où il expose ses idées en matière de théologie ; « Dieu ne se révèle pas avec moins d’excellence dans les effets naturels que dans les paroles sacrées de l’Écriture ». La Bible et la Nature sont les deux livres à travers lesquels la Parole de Dieu peut se lire. Dieu n’a pas voulu faire connaître à l’homme les secrets de la Création par la Révélation, puisqu’on ne trouve dans le livre Saint aucun élément de science, rien sur les mathématiques, ni rien sur la structure du monde. Il a en revanche donné à l’homme les sens et la raison pour qu’il puisse laborieusement lire le livre de la Nature et percer ainsi les secrets de la Création .

C’est la mission de la science : l’esprit scientifique, guidé par Dieu, accède à la connaissance de « l’harmonie du monde » qui est l’œuvre de Dieu. Qu’est-ce que la connaissance de la nature, du point de vue théologique bien compris, si ce n’est la connaissance de l’ordre du monde créé par Dieu ? Le progrès de la connaissance permet de se rapprocher de Dieu d’une manière que ne permet pas la lecture de la Bible, qui n’est d’aucun secours pour connaître la nature. Dans le film, Galilée, à qui l’Inquisition reproche de mettre en cause la vérité de la physique d’Aristote, revendique sa fidélité à Aristote. Cette fidélité n’est pas une fidélité à la physique d’Aristote, précise-t-il, mais à la méthode scientifique, qui consacre l’expérience, le rapport direct à la nature : « L’expérience est reine ; la théorie est toujours subordonnée à l’expérience ». C’est être fidèle à la philosophie d’Aristote que de ne pas vénérer son oeuvre comme on vénère la Bible, de corriger sa physique en recourant à l’expérience. La lecture du livre de la nature libère de l’autorité de la tradition. La méthode scientifique permet de dépasser par de nouvelles découvertes les connaissances produites par les anciens physiciens qu’ils ont déposées dans leurs livres. En se donnant les moyens de dépasser ainsi les erreurs des anciens, la science progresse en direction de la vérité. Galilée, dans le film, formule ce programme dans le langage de la théologie : « la science est le meilleur chemin pour se rapprocher de Dieu ».

La méthode d’interprétation des Ecritures

Dans la mesure où on lui oppose les Écritures, Galilée est contraint de proposer une interprétation du texte sacré compatible avec la vérité scientifique. Il n’a en outre personnellement aucune raison de mettre en doute une telle compatibilité. Sur le plan scientifique, Galilée est sincèrement convaincu de la vérité de l’héliocentrisme. Catholique sincère, il ne met pas en cause la vérité des Saintes Écritures. Galilée est donc un partisan du concordisme : Dieu ne peut se contredire, les deux livres de la connaissance ne peuvent se contredire, la vérité ne peut être contraire à la vérité.

Lorsqu’une contradiction apparaît entre la science et les Écritures, ce n’est pas la vérité scientifique qu’il faut changer, mais l’interprétation des Écritures qu’il faut adapter. Galilée renverse l’argument que lui oppose le pape, suivant lequel la vérité des Écritures est éternelle tandis que la vérité scientifique serait changeante et provisoire. La connaissance scientifique est la connaissance des lois nécessaires et universelles qui règlent l’ordre du monde voulu par Dieu : « la Nature est inexorable et immuable et ne transgresse jamais les limites des lois qui lui sont imposées. » La science, dans la mesure où elle parvient à la vérité, est donc aussi rigoureuse et indestructible que la Nature elle-même. La vérité contenue dans les Écritures est sans doute éternelle, mais l’interprétation humaine des Écritures permettant d’y accéder est sujette à évolution, dans la mesure où l’harmonisation de la vérité révélée avec la vérité scientifique et vérité révélée l’exige.

Galilée suggère donc de modifier l’interprétation des Écritures, afin de rendre celle-ci compatible avec la théorie de l’héliocentrisme. Il mobilise à cette fin la distinction entre interprétation littérale et interprétation métaphorique (ou allégorique) des Écritures, deux méthodes de compréhension du texte biblique entre lesquelles les théologiens doivent choisir, ou qu’ils peuvent choisir d’utiliser alternativement. L’interprétation littérale des Écritures est légitime, à la condition que celle-ci n’apparaisse pas comme une contre-vérité flagrante au regard de la connaissance naturelle. Les Pères de l’Église admettaient déjà que certains passages de la Bible devaient être interprétés de manière métaphorique. Par exemple, s’il est question de la main de Dieu, il est évident qu’il s’agit d’une image, d’une manière ordinaire de parler, mais que l’expression ne doit pas être prise à la lettre. De même, estime Galilée, si on lit que le Soleil se lève ou se couche, il faut considérer que le texte biblique, qui s’adresse à tous, adopte la manière de voir et de parler commune à tous les esprits. La rigueur scientifique dans la description de la nature serait inadaptée dans le cadre d’un récit dont le but n’est pas de communiquer une vérité scientifique mais une vérité spirituelle ou morale.

La distinction des ordres de vérité

L’argument de la distinction des ordres – rendu célèbre par Blaise Pascal, un autre penseur du 17e siècle, cherchant lui aussi à concilier la science et la foi – n’apparaît pas dans le film. Galilée l’évoque dans la Lettre à la grande-duchesse Christine (1615) par une formule qu’il attribue à un ecclésiastique, le cardinal Baronio : « L’intention du Saint-Esprit est de nous enseigner comment on va au ciel, et non comment va le ciel. » La formule joue sur les différents sens du mot « ciel », qui peut désigner ou bien le Royaume de Dieu dans la théologie chrétienne, ou bien le ciel physique observé par les astronomes. L’idée ainsi exprimée est que les Écritures saintes enseignent la vocation spirituelle et morale de l’homme, lequel doit vivre au service de Dieu en vue de réaliser son salut, tandis que la science enseigne les lois de la nature et l’ordre du monde, notamment la manière dont il faut concevoir le mouvement des astres, la place de la Terre et du Soleil dans le « système du monde ». Aux deux livres de la connaissance correspondent deux ordres de vérité sans rapport l’un avec l’autre : le livre de la Révélation n’a pas pour objet la connaissance de la nature ; la science, qui étudie le grand livre de la Nature, n’a pas pour objet de dire comment et dans quel but l’homme doit vivre. La distinction des ordres de vérité a pour ambition de justifier la stricte séparation et l’indépendance réciproque de la science et de la religion.

Les enjeux : liberté de la recherche, conciliation entre foi et savoir

Au 17e siècle, l’Église est divisée dans son rapport à la science nouvelle. Les vérités révélées ne changent pas, alors que la vérité scientifique change brutalement sur une question essentielle : la conception de l’ordre du monde, la place de la Terre et de l’homme au sein du système du monde. Cette nouvelle vérité scientifique peut-elle encore être conciliée avec la Révélation et la théologie ? Confrontés à la révolution copernicienne, certains théologiens estiment que la vérité sur le système du monde est l’affaire des astronomes, lesquels doivent établir par des preuves scientifiques la vérité ou la fausseté de la théorie de Copernic (l’héliocentrisme). Pour d’autres, partisans de l’interprétation littérale des Écritures, la cosmologie de la Bible, qui incline dans le sens du géocentrisme, est un objet de foi qu’il faut défendre contre les prétentions des scientifiques. Le film se fait l’écho de ce conflit interne à l’Église et témoigne de l’ambivalence qui caractérisait l’attitude de l’Église vis-à-vis de la science au 17e siècle. La première scène du film témoigne de la curiosité scientifique des théologiens les plus éclairés : elle montre deux hiérarques de l’Église, le cardinal Barberini, futur pape Urbain VIII, et le cardinal Bellarmin, le théologien le plus important de l’époque, s’intéresser à la lunette astronomique et aux découvertes de Galilée.

Pour comprendre l’enjeu du débat théologique au sujet des rapports entre la vérité scientifique et la vérité religieuse, il faut prêter attention à la scène du premier entretien entre le pape Urbain VIII (l’ex-cardinal Barberini) et Galilée (de la 19ième à la 27ième minutes du film) : elle illustre l’hésitation et les contradictions du théologien, qui plongent Galilée dans la perplexité. Les théologiens les plus éclairés hésitaient entre la crainte de rompre avec la vérité scientifique et le souci de maintenir la continuité du système de croyances établi par la théologie. Les idées théologiques de Galilée visaient à concilier science et religion tout en justifiant l’émancipation de la science de l’autorité de la tradition.

En formulant ses conceptions théologiques, Galilée témoigne de sa foi. Dans le film, le tribunal de l’Inquisition reproche cependant à Galilée d’empiéter ainsi sur le domaine réservé de l’Eglise. Dans le premier entretien avec le pape, celui-ci avertit Galilée, lui recommandant de distinguer science et théologie, de s’occuper uniquement de science et de laisser l’Église définir la vérité ainsi que le rapport entre vérité scientifique et vérité révélée. Le reproche et l’avertissement étaient en un sens fondés. Galilée réfléchit en philosophe rationaliste au problème de la conciliation entre la vérité scientifique et les vérités de la foi, qui à ses yeux ne peuvent être opposées. Paradoxalement, Galilée était contraint de se faire théologien pour revendiquer l’indépendance de la science et tenter de repousser la tutelle de la théologie.

Aujourd’hui l’Église catholique admet l’autonomie de la Science, c’est-à-dire la liberté de la recherche scientifique et de la publication des vérités scientifiques. Au 17e siècle, la séparation entre science et théologie était en débat mais n’était pas acquise. Le pape le rappelle dans le film : la liberté d’interprétation des Écritures constituait un critère essentiel de la distinction entre protestantisme et catholicisme. Tandis que la Réforme luthérienne fait du Livre, du texte biblique, la seule médiation légitime entre Dieu et la conscience du croyant, l’Église catholique se considère elle-même comme l’institution qui détient le monopole de l’interprétation légitime des Écritures, garante du règne de la Vérité au sein de la masse des hommes faillibles. C’est tout à fait sincèrement que Galilée refusait d’être considéré comme un hérétique. Il ne cesse de répéter dans le film que ce sont l’amour de Dieu et la fidélité à Dieu qui animent ses recherches. Mais ce faisant, il portait atteinte à l’autorité de l’Église. Pour celle-ci en effet, l’hérésie ne consistait pas seulement dans la fausse interprétation du texte sacré, mais aussi et peut-être surtout dans la contestation de l’autorité de l’Église en matière d’interprétation : seuls les théologiens catholiques attitrés, reconnus comme tels par l’Église, avaient le droit, sous l’autorité du pape, d’interpréter le texte sacré et de se prononcer sur la vérité et l’erreur en matière de religion, notamment sur la question de la compatibilité des théories scientifiques avec les vérités de la foi.  

L’intérêt philosophique du film est qu’il incite à la réflexion sur les conditions qui rendent possible la liberté de la recherche scientifique. La liberté de la recherche scientifique et la reconnaissance du droit de la science d’établir la vérité dans le domaine de la connaissance de la nature sont des conquêtes récentes dans l’histoire de l’humanité. Sur le plan politique, cette liberté ne peut être véritablement garantie que par un État laïque – le principe de la séparation de l’État et de la religion garantissant la neutralité de l’État dans le rapport à la vérité, que celle-ci soit scientifique ou religieuse.

Sur le plan culturel, la liberté de la recherche scientifique suppose la reconnaissance sociale de la souveraineté de la science, c’est-à-dire la reconnaissance du droit de la raison humaine de dire le vrai et le faux dans le domaine de la connaissance de la nature. Il s’agit d’une caractéristique essentielle de ce qu’on appelle la civilisation des Lumières, qui fait de l’esprit critique, c’est-à-dire du libre examen de toutes les croyances, une valeur. La promotion de l’esprit critique par les philosophes du siècle des Lumières avait en effet pour finalité de défendre le progrès de la connaissance entravé par les autorités religieuses et elle s’est accompagnée, sur le plan politique, de la revendication de la liberté d’opinion en matière de religion et du droit de publier librement, c’est-à-dire d’exprimer publiquement ses opinions. Le procès de Galilée est ainsi devenu le symbole de ce que le siècle des Lumières a baptisé l’obscurantisme religieux, c’est-à-dire le refus irrationnel des lumières de la connaissance philosophique et scientifique, la censure des idées nouvelles, le combat perdu d’avance mené par des autorités religieuses au nom des vérités de la foi contre le progrès de la connaissance.

Revenir aux sources du débat théologique au temps de la naissance de la science moderne permet toutefois, par-delà la conquête de la liberté de l’esprit et des conditions politiques qui la garantissent, de concevoir comment il est possible de concilier la foi et la raison, la croyance en Dieu et la liberté de la recherche scientifique, la vérité révélée et la vérité scientifique.

II – Le débat sur la théorie de l’évolution

La vérité révélée est-elle toujours compatible avec la vérité scientifique ?

Deux événements de l’histoire des sciences peuvent illustrer la possibilité d’un conflit entre science et religion : le procès de Galilée, conséquence de la révolution copernicienne qui a renversé la croyance au géocentrisme ; la contestation de la théorie de Charles Darwin sur l’évolution des espèces par ce qu’on appelle le créationnisme.

Le procès de Galilée est le fait de l’Église catholique, laquelle reconnaît aujourd’hui non seulement l’autonomie de la recherche scientifique mais l’autorité de la vérité scientifique en matière de connaissance de la nature (et de l’histoire). Galilée a été réhabilité par l’Église. (Voir le film Galilée ou l’amour de Dieu).

La théorie de l’évolution, admise par tous les scientifiques du vivant, est aujourd’hui toujours contestée par certains courants des religions du Livre (judaïsme ultra-orthodoxe, protestants fondamentalistes, islam). Aux Etats-Unis notamment, et dans le monde musulman, la doctrine du créationnisme modernisé, qui mêle arguments scientifiques et arguments théologiques pour nier la théorie de l’évolution, connaît une grande vitalité. La négation de l’évolutionnisme s’appuie sur une lecture littérale des textes sacrés : Dieu a créé le monde en six jours, l’âge de la Terre est de 6000 ans environ, l’homme a été fabriqué directement tel qu’il est par le Créateur, avec de la poussière ou de l’argile. L’Église catholique, qui a renoncé à la lecture littérale des Écritures, a progressivement admis la théorie de l’évolution au cours du 20e siècle : la théologie catholique s’efforce d’interpréter la Création sans nier les lois de la physique et de la biologie.

L’astrophysicien Nidhal Guessoum, qui a consacré plusieurs livres au problème de la conciliation entre la science moderne et l’islam, propose de surmonter le conflit relatif à la théorie de l’évolution à l’aide de la méthode concordiste d’Averroès.

Deux arguments paraissent établir au premier abord l’incompatibilité entre la théorie de l’évolution et l’islam :

1) selon le Coran, Adam et Eve auraient été fabriqués directement par les mains de Dieu, ce qui semble incompatible avec l’idée selon laquelle homo sapiens serait le résultat d’une longue série de mutations biologiques : création ex nihilo (à partir de rien) et évolution se contredisent ;

2) Selon le Coran, l’homme n’est pas un être naturel comme un autre, il possède une dignité morale et une mission divine qui le distinguent du reste de la Nature – idée qui semble là encore incompatible avec la théorie scientifique de l’évolution, selon laquelle l’espèce humaine s’inscrit comme les autres dans l’histoire naturelle (dans le processus continuel des mutations génétiques et de la sélection naturelle) et obéit aux mêmes lois biologiques que les autres espèces.

La seconde incompatibilité n’est en réalité qu’apparent, puisque le projet de la science est de décrire les faits et les lois de la nature sans rien dire de la valeur de l’homme ou de l’univers, ni du sens de l’existence humaine. La querelle porte essentiellement sur le débat création/évolution, dont l’enjeu relève de la connaissance de la réalité. Science et religion proposent deux récits sur l’origine de la vie et des différentes formes de vie qui semblent se contredire. Le problème tient au fait que les textes religieux qui font le récit de la Création du monde par Dieu (la Genèse dans la Bible ou des versets du Coran sur le sujet) semblent décrire la manière dont Dieu a réellement créé le monde naturel.

C’est en raison de ce sens immédiat du texte, quand on prend celui-ci à la lettre, que s’impose l’idée d’un conflit irréductible entre la vérité révélée et la vérité scientifique. La contradiction pourrait cependant être surmontée en admettant 1) l’autorité de la science en matière de connaissance de la nature (seule la science peut prétendre à l’exactitude dans la description et l’explication des phénomènes naturels) ; 2) la possibilité d’une lecture non littérale du texte sacré. En effet, rien n’interdit a priori de penser que la théorie scientifique de l’évolution du vivant décrit le processus par lequel Dieu a réellement créé les différentes formes de vie sur Terre, y compris l’espèce humaine. D’une manière générale, la science pourrait être interprétée d’un point de vue théologique comme la découverte par la raison humaine de l’histoire et des lois du monde créé par Dieu.

Une telle conciliation théologique du récit scientifique et du récit religieux requiert d’emprunter trois principes au concordisme médiéval – principes qui ont été théorisés par le musulman Averroès et par le chrétien Thomas d’Aquin :

La raison humaine est l’œuvre de Dieu, de sorte qu’il est impossible que ce que la raison démontre être vrai (par des preuves « logiques ») soit faux. Le rationalisme de la philosophie et de la science est donc justifié.

Il est impossible que la vérité soit contraire à la vérité.

Lorsqu’une contradiction apparaît entre la vérité révélée (le texte sacré) et la vérité établie par une démonstration rationnelle, il faut considérer que la lecture du texte sacré n’est pas correcte, puis adopter en conséquence une nouvelle interprétation, non littérale, de ce texte : ce qu’on appelle l’interprétation allégorique ou métaphorique des Écritures.

Ce principe d’interprétation signifie que l’on peut faire dire à l’image ou au récit du texte signifie plus que ce qu’ils disent au premier abord : c’est ce sens supplémentaire qui n’apparaît pas immédiatement que l’interprétation du texte doit ajouter. Par exemple, si le texte dit que Dieu a créé le monde en six jours, cela signifie que le monde n’a pas été créé d’un coup, mais par étapes, de sorte que l’on est en droit d’admettre une histoire de l’univers et des époques de la vie sur Terre ; si le texte dit que Dieu a créé l’homme avec de l’argile, cela signifie que le processus de création de l’homme résulte de la transformation de la matière, ce qui est compatible avec la théorie de l’évolution ; de même, si le texte demeure ambigüe quant à la situation géographique (au Ciel ou sur Terre) du jardin dont est sorti Adam, on peut admettre plus facilement l’hypothèse selon laquelle l’humanité est apparue sur Terre, sortie du processus de l’évolution du vivant. Etc. La lecture allégorique ou métaphorique permet de concilier le récit de la Révélation et celui de la science au sujet de l’origine de l’homme, là où une lecture purement littérale des Écritures voit une contradiction insoluble.