Lexique
Abjurer (abjuration) : renoncer (le renoncement) à une conviction de manière solennelle, publiquement et sous serment.
La cosmologie : la conception de l’ordre du monde.
Les Écritures : la Bible (le texte sacré des Chrétiens), qui comprend l’Ancien Testament (le texte hébreu de la Bible, qui comprend notamment la Genèse) et le Nouveau Testament (le texte proprement chrétien, principalement les Évangiles).
L’Inquisition : L’Inquisition est l’institution judiciaire créée au Moyen Âge (au 13e siècle) par l’Église catholique pour traquer et punir les hérétiques dans l’Europe chrétienne. Les inquisiteurs (les juges de l’Inquisition), choisis par le pape au sein des ordres religieux, étaient donc les gardiens de la vérité religieuse.
L’héliocentrisme : La théorie selon laquelle le Soleil (hélios en grec ancien) est le centre du système, autour duquel gravitent la Terre et les autres planètes du Système solaire. L’héliocentrisme s’oppose au géocentrisme, la théorie selon laquelle la Terre est le centre immobile du monde autour duquel tournent tous les autres astres. Copernic et Galilée, renversant le géocentrisme, considéraient en leur temps que le Soleil était le centre immobile de l’Univers.
L’hérésie : L’erreur condamnée par l’Église. Le mot vient du grec hairesis, qui signifiait « choix », puis « école philosophique, secte religieuse ». « Hérésie » est le terme utilisé par l’Église catholique pour désigner toute doctrine déviante par rapport aux vérités de la foi reconnues comme telles sous son autorité.
L’Index. L’Index était le catalogue des livres interdits de publication par l’Église ; la mise à l’Index était le moyen par lequel celle-ci entendait contrôler la diffusion des idées nouvelles et censurer les écrits considérés comme dangereux pour les vérités de la foi et pour la morale commune. L’Index a été créé au 16e siècle par le Concile de Trente (1545-1563) et supprimé par le Concile Vatican II en 1966 (l’Index n’était plus publié depuis 1948). Le Concile de Trente fut un moment important de l’histoire de l’Église catholique, celui de la « Contre-Réforme », la réforme interne par laquelle l’Église s’est organisée en vue de contrarier l’expansion du protestantisme. La création de l’Index est une conséquence de l’invention au 15e siècle de l’imprimerie – laquelle a favorisé la circulation des idées nouvelles par la lecture – et de la Réforme protestante initiée par Luther, dont l’imprimerie a facilité l’expansion.
La « mise à l’index » a pris aujourd’hui un sens figuré ; l’expression signifie, au sens large, « rejeter, condamner, exclure » quelqu’un ou quelque chose.
L’interprétation littérale des Écritures : La méthode de lecture qui consiste à prendre le texte sacré à la lettre et à tenir pour vrai le sens le plus immédiat. Selon la lecture littérale, les images et les récits du texte sacré doivent être compris comme la description objective de faits réels.
L’interprétation métaphorique ou allégorique des Écritures : la méthode de lecture qui consiste à interpréter certains passages du texte sacré (images, récits) non dans leur sens littéral (la description directe de faits réels), mais comme l’expression simple et imagée d’une réalité complexe ou comme l’expression symbolique d’une vérité spirituelle ou morale.
La Révélation : La manifestation directe et surnaturelle de la Parole de Dieu, qui fait connaître aux hommes une Vérité et une Loi qu’ils ne peuvent découvrir par eux-mêmes, c’est-à-dire par le seul usage de leur raison.
La Révolution copernicienne : la révolution scientifique qui, aux 16e et 17e siècle, remplace le géocentrisme par l’héliocentrime, bouleversant ainsi la représentation du « système du monde ». Copernic donne son nom à cette révolution, à laquelle participent d’autres grands astronomes de l’époque, notamment Galilée et Kepler.
La théologie : l’étude de Dieu et des vérités que Dieu a révélées.
Le sujet du film : le procès de Galilée (1632-1633)
Le sujet du film est le procès de l’astronome florentin Galilée (1564-1642), accusé d’hérésie par l’Inquisition catholique en 1632 pour avoir défendu la théorie de l’astronome polonais Nicolas Copernic (1473-1543) – la théorie baptisée héliocentrisme, qui fait du Soleil et non plus de la Terre le centre de l’univers. La thèse de Copernic, bien qu’encore non établie sur des preuves solides, paraissait aux astronomes du 17e siècle comme plus vraisemblable que le géocentrisme, l’antique système d’Aristote et de Ptolémée selon lequel la Terre est le centre immobile de l’univers autour duquel tournent le Soleil et les autres astres.
Pour l’Église, en revanche, Aristote demeurait la référence scientifique, tandis que la doctrine de Copernic semblait constituer une menace pour la croyance selon laquelle l’homme a été placé par Dieu au centre de la Création – croyance considérée comme une vérité éternelle de la foi fondée sur les Saintes Écritures. À l’issue de son procès, Galilée fut contraint d’abjurer, c’est-à-dire de renier publiquement ses convictions, et ses écrits furent mis à l’Index (la liste des livres interdits par l’Église). La réhabilitation de Galilée par l’Église catholique sera déclarée par le pape Jean-Paul II en 1992. Le livre qui avait servi de prétexte à sa condamnation, Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, avait été retiré de l’Index en 1835.
Le contexte religieux
Tous les personnages du film ont une foi commune : ils sont chrétiens et catholiques. Il y a un accord des esprits sur les croyances suivantes : 1) il existe un Dieu, qui est l’Auteur du monde, le Créateur de toutes choses ; 2) toute vérité vient de Dieu ; 3) l’homme est destiné à servir Dieu : les lois qui dictent la conduite des hommes et le sens de l’existence viennent de Dieu.
Les personnages admettent également tous la légitimité du pouvoir spirituel exercé par l’Église. L’autorité du pape, du clergé et des institutions de l’Église n’est pas contestée. L’Inquisition est l’une de ces institutions : il s’agit du tribunal mis en place par l’Église pour lutter contre l’hérésie (l’erreur en matière de foi). Dire que l’Église détient le pouvoir spirituel signifie qu’elle a pour mission de définir ce qu’il est permis et interdit de croire au sein du monde chrétien. Les théologiens reconnus par l’Église disposent seuls du pouvoir d’interpréter le sens des Écritures pour dire le Vrai selon la Révélation. L’Église dispose du pouvoir de « mettre à l’Index » les livres jugé hérétiques par les théologiens. L’Index, c’est-à-dire le catalogue des livres censurés par l’Église, s’impose à tous les États au sein de la chrétienté.
Au 17e siècle, le pouvoir spirituel de l’Église est cependant doublement ébranlé : par la Réforme luthérienne, d’une part, par l’essor de la science nouvelle d’autre part.
Sans la Réforme protestante, née un siècle plus tôt des thèses de Luther (1517), et les guerres de religion au sein de l’Europe chrétienne qui en furent la conséquence, le procès de Galilée n’aurait sans doute jamais eu lieu. Luther a mis au cœur de la foi chrétienne le principe « sola scriptura », « seules les Écritures comptent ». L’invention de l’imprimerie a rendu possible une large diffusion au Livre (la Bible), favorisant l’essor du libre examen au sein de la chrétienté : chaque croyant pouvait désormais lire et interpréter la Bible par lui-même. Confrontée aux progrès de la Réforme et à la contestation de son autorité spirituelle, l’Église a réagie par le mouvement de la Contre-Réforme, issu du Concile de Trente (1545-1563). Pour contrer le principe protestant du libre examen, l’Église réaffirme le monopole de l’interprétation des Écritures par le clergé catholique et le pape. C’est cette nouvelle intransigeance de la doctrine catholique qui explique pourquoi l’héliocentrisme devient un objet de querelle théologique.
La Révolution copernicienne, qui désigne le révolution scientifique qui substitue l’héliocentrisme au géocentrisme, a ébranlé la cosmologie partagée par tous les esprits, y compris les plus grands savants, depuis le fond des âges. Il ne s’agissait pas seulement d’un moment d’histoire des sciences, d’une révolution scientifique, mais aussi d’une révolution culturelle majeure : un bouleversement complet de la représentition de la place de l’homme dans l’univers, susceptible de bouleverser tout le système des croyances les établies.
Le contexte scientifique : la Révolution copernicienne
La Révolution copernicienne doit son nom à Nicolas Copernic (1473 – 1543), le premier astronome moderne à mettre en cause le système de Ptolémée. Copernic a redécouvert une hypothèse d’Aristarque de Samos, un savant grec du 3e siècle avant J.-C., jugée jusqu’alors non crédible. Il publie son ouvrage majeur – Des révolutions des orbes celestes – en 1543, près d’un siècle avant le procès de Galilée. Ce sont toutefois les travaux de Kepler et de Galilée qui accomplissent la Révolution copernicienne, au début du 17e siècle. L’oberservation des lunes de Jupiter par Galilée (1610), notamment, prouve que tous les astres ne tournent pas autour de la Terre.
Une théorie a pour vertu d’expliquer ce qu’on voit. La théorie de l’héliocentrisme avait été conçue dès l’antiquité, mais était jugée non crédible. Cette théorie implique en effet l’explication de l’alternance des jours et des nuits par le mouvement de rotation de la Terre sur elle-même ; or aucune observation n’accréditait un tel mouvement de la Terre. Au 17e siècle, la vérité de l’héliocentrisme n’est pas encore prouvée, mais les meilleurs physiciens (Galilée, Kepler) privilégient désormais cette hypothèse. Celle-ci apparaît en effet comme la plus « élégante », comme le dit Galilée dans le film, puisqu’elle suggère qu’une même loi expliquerait le mouvement des satellites nouvellement observés tournant autour de Jupiter, le mouvement de la lune autour de la Terre et celui de la Terre autour du Soleil.
Galilée explicite dans le film le sens de la démarche scienfifique. Pour Galilée, il va de soi que c’est au physicien, par ses observations et ses hypothèses d’explication, de découvrir la vérité sur le système du monde. La vérité sur le monde ne peut être établie que par la raison du scientifique recourant à l’expérience (l’observation) et au calcul mathématique. La science ne découvre pas la vérité dans les Saintes Écritures, mais dans le grand livre de la Nature. C’est grâce à une lunette astronomique de conception récente que Galilée découvre les quatre lunes de Jupiter, lesquelles tournent autour de leur planète, et non pas autour de la Terre. Galilée a pu ainsi concevoir l’hypothèse de la loi universelle – s’appliquant également à la Terre – selon laquelle dans l’univers les petits astres gravitent autour des grands. Cette découverte d’une vérité sur le monde que l’on ne peut découvrir dans la Bible souligne la nécessité de la liberté de la recherche scientifique.
Le film témoigne aussi de la naissance d’une communauté scientifique indépendante de la religion : l’Italien catholique Galilée et le protestant luthérien, l’Allemand Johannes Kepler, coopèrent à distance dans la recherche de la vérité sur le système du monde. Un savant ne peut en effet prétendre avoir raison tout seul. Galilée observe, grâce à sa lunette et ses hypothèses, ce que les autres hommes ne peuvent pas voir. Il évalue la valeur de vérité des différentes hypothèses théoriques (les manières de concevoir l’ordre du monde), indépendamment de ce qu’en disent l’Église et les Écritures. Il apparaît ainsi comme le maître de la vérité. N’est-ce pas une forme d’orgueil, de prétention démesurée ? En réalité, Galilée a besoin des autres pour établir la vérité. Il faut, pour que la vérité soit établie, que d’autres physiciens puissent faire les mêmes observations que lui et s’accorder avec ses hypothèses. La vérité scientifique ne peut être consacrée que par le consensus de la communauté scientifique, non par la validation des théologiens.
Pourquoi Galilée a-t-il été accusé d’hérésie ?
Galilée n’était pas un chercheur marginal : il était non seulement un savant reconnu, mais aussi le philosophe et mathématicien personnel du grand-duc de Toscane, Cosme II. Galilée, dont l’authenticité de la foi ne fait aucun doute, disposait en outre, du fait de sa position sociale, d’appuis au sein de l’Église. Lorsque le cardinal Barberini – un homme d’Église protecteur des sciences et des lettres – devint pape, en 1623, prenant le nom d’Urbain VIII, il s’agissait a priori d’une bonne nouvelle pour Galilée. On voit dans le film que le cardinal s’intéressait aux travaux de Galilée et que s’était établi entre eux une relation de confiance. Comment a-t-il pu donc se trouver en position d’accusé, victime de l’Inquisition ?
Deux données historiques permettent d’en comprendre la raison.
1) Au début du 17e siècle, un compromis, suggéré par le cardinal Bellarmin – un théologien influent et subtil – s’est imposé au sein de la hiérarchie de l’Église à propos de la théorie de l’héliocentrisme, en vogue chez les plus éminents astronomes européens. Du fait de l’absence de preuves parfaitement établies (qui faisaient en effet encore défaut à l’époque) et de la crainte d’un effondrement de la physique d’Aristote qui constituait alors la référence scientifique de l’Église, il fut admis que les scientifiques pouvaient présenter la doctrine de Copernic comme une « hypothèse », à la condition de ne jamais la concevoir comme une « vérité ». Ce compromis est exposé dans le film par les deux ecclésiastiques (le pape Urbain VIII et le cardinal Bellarmin) avec lesquels Galilée s’entretient. Un tel compromis visait à maintenir une hiérarchie entre les dogmes de la religion (les vérités de la foi) et les théories scientifiques, entre l’Église, gardienne et médiatrice de la vérité, et la science, libre de ses hypothèses mais soumise à l’autorité de l’Église en matière d’établissement de la vérité.
2) Dans le contexte de la Contre-Réforme et des guerres de religion, le risque d’accentuation de l’intransigeance doctrinale de l’Église était permanent. Un événement important s’est produit en 1616, qui a suscité l’inquiétude des scientifiques. Le pape Paul V (le prédécesseur d’Urbain VIII), a décrété la mise à l’Index des écrits de Copernic, cinquante ans après leur publication. La théorie de l’héliocentrisme était de fait tenue pour hérétique, de sorte que ses partisans, parmi lesquels Galilée, se voyaient condamnés au silence.
Galilée a toutefois entrepris d’exploiter sa faible marge de manœuvre en écrivant son Dialogue des deux grands systèmes du monde, dans lequel les deux théories de l’univers, celle de Copernic et celle de Ptolémée, sont exposées à travers un dialogue entre deux personnages, Salviati et Simplicio, arbitré par un troisième, Sagredo. En dépit de son apparente neutralité, le livre démolit la physique d’Aristote et le système de Ptolémée, de sorte que le pape pouvait légitimement considérer que le compromis consistant à présenter le système de Copernic comme une simple hypothèse avait été violé par Galilée.
Galilée achève l’écriture de son livre en janvier 1630. Commence alors une intrigue assez complexe autour de la publication du livre. Galilée parvient à obtenir l’autorisation d’imprimer de l’Inquisition de Florence, mais il a perdu certains de ses soutiens à Rome. La communication entre Florence et Rome est en outre contrariée durant quelques temps par une épidémie de peste. Lorsque Galilée se rend à Rome, en 1632, pour plaider la cause de son livre, le pape avait étudié celui-ci de près. Le lien de confiance était brisé : jugeant flagrants le parti pris en faveur de l’héliocentrisme et l’affront à l’autorité l’Église, le pape ordonna de séquestrer tous les exemplaires du livre et demanda au Tribunal de l’Inquisition d’instruire le procès de Galilée. Sans être brutalisé, celui-ci fut arrêté, questionné et condamné à abjurer.
On voit dans le film que Galilée était autorisé à présenter le système de Copernic comme une hypothèse, à la condition toutefois de ne pas publier de travaux prétendant apporter la preuve scientifique de la fausseté du géocentrisme et de la vérité de l’héliocentrisme. Durant le procès qui lui est fait, Galilée est soupçonné d’avoir outrepassé la liberté qui lui était accordée, et donc d’avoir mis en cause l’autorité de l’Église en même temps que la vérité reconnue comme telle par l’Église. Galilée n’aurait sans doute pas eu de problème s’il avait strictement respecté les règles imposées par l’Église. Il se vit reprocher d’une part d’avoir fait imprimer son livre, Dialogue des deux grands systèmes du monde, à Florence et non à Rome, sans l’autorisation du pape, d’autre part d’avoir tenté de montrer dans ce livre, en argumentant en faveur du mouvement de la Terre, que l’héliocentrisme était vrai et le géocentrisme faux, ce qui n’était pas autorisé par l’Église.
Les trois griefs de l’Église contre l’héliocentrisme
Pour quelles raisons l’Église s’oppose-t-elle à l’héliocentrisme ? Le film laisse apparaître trois griefs.
1) Le premier grief est la contradiction avec le texte biblique. Un passage de la Bible, tiré du livre de Josué (10, 12-13), est évoqué pour souligner l’impossibilité d’accorder l’héliocentrisme avec les Ecritures : il est écrit que Dieu arrête la course du Soleil pour laisser les Hébreux remporter une bataille. L’Inquisition considère donc qu’affirmer que le Soleil est immobile et que la Terre tourne contredit ouvertement la lettre du texte biblique. Plus essentiellement, faire du Soleil le centre du monde autour duquel la Terre gravite semble contraire à l’un des dogmes les mieux établis de la Révélation : l’idée selon laquelle Dieu a placé l’homme, la plus éminente de toutes les créatures, au centre de la Création. L’homme vivant sur la Terre, l’hypothèse selon laquelle Dieu aurait placé celle-ci ailleurs qu’au centre de l’univers paraît incohérente. C’est ce grief qui est passé à la postérité. Sigmund Freud, le père de la psychanalyse, affirme dans un texte resté célèbre que les grandes révolutions scientifiques – la révolution copernicienne au 17e siècle et la révolution darwinienne au 19e – ont infligé à l’humanité des « blessures narcissiques » : la théorie de l’héliocentrisme apprend à l’homme qu’il n’est pas au centre du monde; la théorie de l’évolution des espèces lui apprend qu’il est le cousin du singe, qu’il a avec celui-ci un ancêtre commun, de sorte qu’il lui faut se considérer comme un animal parmi les autres.
La discussion de ce premier grief engage le conflit entre la théologie et la science : où est la vérité si la vérité scientifique semble entrer en contradiction avec le texte biblique ?
2) Le deuxième grief est la mise en cause de la physique d’Aristote. Il peut paraître surprenant que l’Eglise prenne la défense de la science d’un penseur Grec, non chrétie, contre les hypothèses d’un savant catholique. Une théorie de l’accord entre la foi et la raison s’est imposée au Moyen Âge, que l’on appelle aujourd’hui « concordisme » (le terme est apparu au 19e siècle). Selon cette théorie, la vérité ne peut être contraire à la vérité, de sorte que le principe d’une harmonie entre les vérités de la raison et les vérités de la Révélation était acquis. La transformation des vérités scientifiques n’avait toutefois pas été prévue au programme. Par essence, les vérités de la Révélation ne change pas, elles sont éternelles. La révolution scientifique du 17e siècle, qui marque la naissance de ce qu’on appelle la science moderne (la naissance du progrès scientifique moderne), paraissait donc constituer une menace pour la stabilité de la conception de l’harmonie des vérités de la foi et de la raison héritée des siècles précédents. On voit dans le film l’Inquisition adopter la posture du conservatisme scientifique en prenant la défense de la science d’Aristote et de Ptolémée. Ce n’est pas le texte biblique que les membres de l’Inquisition défendent ainsi, mais la relation harmonieuse que l’Église était parvenue à établir entre la raison et la Révélation.
3) Le troisième grief est la déstabilisation des croyances communes qui garantissent l’ordre politique. La fonction politique de la religion est d’instituer les croyances et les règles qui unissent une communauté humaine. En tant que pouvoir spirituel, l’Eglise doit garantir la permanence et la stabilité des croyances communes qui favorisent l’unité politique des peuples chrétiens et de la chrétienté.
Le modèle cosmologique hérité de la science grecque présentait le grand avantage d’être compatible avec l’expérience commune, puisque le mouvement de rotation de la Terre elle-même est imperceptible et que tout le monde voit depuis toujours le Soleil se lever à l’Est et se coucher à l’Ouest. Il n’était donc pas déraisonnable de craindre que la révolution copernicienne – en détruisant une « vérité » multiséculaire, le géocentrisme, pour lui substituer la théorie nouvelle de l’héliocentrisme – n’ébranlât les consciences. L’enjeu n’apparaissait pas exclusivement scientifique : c’est la stabilité du monde, de la représentation du monde commun, qui était en cause. En bousculant les préjugés les mieux ancrés et la représentation de la place de l’homme au sein de la Création, la nouvelle théorie scientifique était susceptible d’avoir des répercussions par-delà le domaine de la science, favorisant, à la suite de la Réforme protestante initiée un siècle plus tôt par Luther, l’irruption de nouvelles idées, fragilisant un peu plus l’autorité de l’Église indissociable de l’ordre politique au sein de la chrétienté européenne.
L’un des intérêts du film est de montrer que la volonté de soumettre les savants à l’autorité de l’Église obéit à des considérations politiques. On voit dans le film que les autorités de l’Église ne manifestent pas d’hostilité totale à l’égard de la liberté de la recherche scientifique. Galilée est respecté en tant que savant, mathématicien et astronome. C’est la publication des résultats de la recherche qui pose un problème à l’Église, en tant que ceux-ci sont susceptibles d’entraîner des désordres politiques. Tandis que Galilée défend son droit d’exposer sans préjugés les termes du débat scientifique, les hommes d’Église cherchent un compromis entre la liberté de la recherche scientifique et la nécessaire stabilité des croyances, que seule l’autorité de l’Église et du pape peut garantir.
C’est donc la défense de l’ordre politique qui conduit le pape à limiter la liberté de la recherche scientifique. Galilée représente un danger pour deux raisons : 1) il tente de démontrer la vérité d’une théorie, l’héliocentrisme, qui risque de provoquer l’effondrement de la cosmologie ancestrale, de la certitude qu’il existe un ordre du monde stable et permanent, dont l’ordre politique est une émanation.; 2) en tant qu’il découvre par lui-même une vérité qui ne vient pas de la Révélation et qui n’est pas reconnue comme telle par les théologiens, il représente une menace pour l’autorité de l’Eglise sur les esprits, laquelle était fondée sur l’exercice d’un monopole sur le domaine de la vérité. La nouvelle vérité scientifique est perçue comme une menace pour le pouvoir spirituel de l’Église . A juste titre, en un sens, puisqu’au siècle suivant la diffusion de l’esprit critique et l’esprit scientifique, qui sont indissociables, a mis à mal ce pouvoir spirituel. Le siècle des Lumières est le siècle du conflit ouvert entre l’autorité de l’Église et les droits de la raison.
On voit dans le film que la vérité est la valeur commune, l’enjeu étant celui de l’autorité intellectuelle : qui a le droit d’établir la vérité ? Qui possède l’autorité intellectuelle nécessaire pour distinguer le vrai du faux, en vertu de quels critères ? La liberté de la recherche était reconnue à Galilée, mais pas le droit de publier le résultat de ses travaux sans l’autorisation de l’Église, laquelle se considérait alors comme la gardienne exclusive de la vérité.Galilée défend donc ce qu’il estime être vrai dans le domaine de la physique, et ne comprend pas que les autorités de l’Église lui demandent de renoncer à exposer le résultat de ses recherches. Les hiérarques de l’Église lui opposent moins une doctrine théologique que les exigences de l’intérêt général – l’intérêt politique de préserver l’unité de la communauté et l’autorité de l’Église qui en est le garant. L’argument est que la vérité doit être établie par l’Église, et non par la communauté scientifique, en raison de la fonction politique de la vérité (rassembler la communauté par la communauté de croyances).
La finalité du procès était moins de punir Galilée que d’obtenir de celui-ci l’abjuration de la doctrine de l’héliocentrisme, afin de réaffirmer l’autorité de la papauté et de l’Église. La condamnation de Galilée était une manière pour l’Église d’assumer le contrôle politique des croyances et de proclamer dans toute l’Europe la suprématie des théologiens – seuls garants de la vérité – sur les savants, ainsi que la suprématie de la révélation Biblique sur les découvertes des astronomes.
Galilée théologien : la justification théologique de la liberté de la recherche scientifique
La discussion avec le pape. Galilée défend une conception théologique des rapports entre science et religion qui n’est pas celle de l’Eglise. Ce qui se retourne contre lui : l’Inquisition lui reproche d’être hérétique. L’Eglise détient le monopole de la reconnaissance de la vérité. Liberté sous tutelle.
Trois arguments.
Le concordisme. Les deux interprétations.
Les deux livres de connaissance. Le livre de la nature.
Distinction des ordres (le Ciel).
Dans le film, le tribunal reproche à Galilée d’empiéter sur le domaine de la théologie en se mêlant d’exégèse (le travail d’interprétation des Saintes Écritures). Dans le premier entretien avec le pape, celui-ci avertit Galilée, lui recommandant de séparer la science et la théologie. Le reproche et l’avertissement sont en un sens fondés. Galilée réfléchit en philosophe au problème de la conciliation entre la vérité scientifique et les vérités de la foi, qui à ses yeux ne peuvent être opposées. Paradoxalement, Galilée est contraint de se faire théologien pour tenter, par des arguments théologiques, de séparer la science de la théologie afin de pouvoir à la fois repousser la tutelle de la théologie et revendiquer l’indépendance de la science.
L’argument principal avancé par l’Inquisition pour justifier l’accusation d’hérésie à l’encontre de Galilée est celui de la contradiction manifeste entre le texte biblique et la théorie de l’héliocentrisme, dont Galilée est soupçonné d’être un adepte.
Lorsqu’une contradiction apparaît entre la science et la religion, l’unité de la vérité – il serait absurde d’admettre deux vérités différentes contradictoires entre elles – exige un arbitrage. L’Église estime que cet arbitrage relève de son autorité et de sa théologie : la vérité selon la religion vraie est éternelle et absolue, rappelle le pape à Galilée dans l’une des dernières scènes du film, tandis que la vérité scientifique est provisoire, changeante et incertaine. Il faut donc que la science cède devant la religion, laquelle a pour fonction de maintenir l’ordre du monde. Les vérités de la foi (les dogmes), qui viennent de Dieu, ne peuvent être questionnées, de sorte qu’il est nécessaire, en cas d’opposition apparente avec la vérité scientifique, de présumer que l’erreur vient de la science.
Le tribunal de l’Inquisition avance deux arguments pour justifier l’affirmation selon laquelle la théorie de l’héliocentrisme entrerait en contradiction avec la Bible. D’une part les Écritures contiennent quelques éléments de description astronomique (passages relatifs au Ciel et à la Terre) qui suggèrent une cosmologie. Par exemple, dans un verset de l’Ancien Testament, le prophète Josué ordonne au soleil et à la lune de « s’arrêter », ce qui suppose, selon une lecture littérale, que le soleil tourne autour de la terre. D’autre part, argument plus théorique, la doctrine selon laquelle la Terre gravite autour du soleil est présentée comme incohérente avec l’idée, qui au cœur du texte de la Genèse, selon laquelle l’homme, créature à l’image de Dieu, aurait nécessairement été placé par celui-ci au centre de la Création. On retrouve ces deux arguments (les passages descriptifs des Écritures interprétés à la lettre et l’idée selon laquelle l’homme est la fin ultime de la Création) dans la polémique entretenue depuis le 19e siècle au sujet de la théorie de l’évolution de Darwin.
Dans la mesure où on lui oppose les Écritures, Galilée est contraint de proposer une interprétation du texte sacré compatible avec la vérité scientifique. Il n’a en outre personnellement aucune raison de mettre en doute une telle compatibilité. Sur le plan scientifique, Galilée est sincèrement convaincu de la vérité de l’héliocentrisme. Catholique sincère, il ne met pas en cause la vérité des Saintes Écritures. Sa théologie se fonde sur la doctrine des deux livres : « La Sainte Écriture et la nature procèdent pareillement du Verbe divin », écrit-il dans la Lettre à la grande-duchesse Christine (1615), où il expose ses idées en matière de théologie ; « Dieu ne se révèle pas avec moins d’excellence dans les effets naturels que dans les paroles sacrées de l’Écriture ». La Bible et la Nature sont les deux livres à travers lesquels la Parole de Dieu peut se lire. Il s’ensuit 1) que les deux livres ne peuvent se contredire, puisque Dieu ne peut se contredire ; 2) que Dieu n’a pas voulu faire connaître à l’homme les secrets de la Création par le livre Saint, dans lequel ne se trouve aucun élément de science, rien sur les mathématiques, ni rien sur la structure du monde ; 3) que les sens et la raison ont été donnés à l’homme pour qu’il puisse laborieusement lire le livre de la Nature et percer ainsi les secrets de la Création ; 4) que les vérités révélées (les vérité de la foi) ont uniquement pour objet de faire connaître à l’homme ce qu’il ne peut découvrir par lui-même.
Selon cette conception, les quelques références superficielles à des phénomènes physiques que l’on peut trouver dans les Écritures sont sans pertinence pour la science : il faut en déduire que la communication d’une vérité scientifique n’est pas le but de la Bible. Il est donc absurde de chercher des contradictions entre les vérités révélées et les vérités scientifiques. Plutôt que de concevoir le progrès de la connaissance comme une contestation de la conception du monde contenue dans les Écritures, il faut à l’inverse considérer qu’il permet à l’homme de se rapprocher de Dieu. L’esprit scientifique, guidé par Dieu, accède à la connaissance de « l’harmonie du monde » qui est l’œuvre de Dieu. Qu’est-ce que la physique, du point de vue théologique bien compris, si ce n’est la connaissance des lois universelles qui gouvernent le monde créé par Dieu ? Dans cette perspective, comme le dit Galilée dans le film, « la science est le meilleur chemin pour se rapprocher de Dieu ».
Galilée renverse également l’argument que lui oppose le pape, suivant lequel la vérité des Écritures est éternelle tandis que la vérité scientifique serait changeante et provisoire. La connaissance scientifique est la connaissance des lois nécessaires et universelles qui règlent l’ordre du monde voulu par Dieu : « la Nature est inexorable et immuable et ne transgresse jamais les limites des lois qui lui sont imposées » La science, dans la mesure où elle parvient à la vérité, est donc aussi rigoureuse et indestructible que la Nature elle-même. En revanche, l’interprétation des Écritures est sujette à évolution, dans la mesure où la nécessaire harmonie entre la science et la religion commande, lorsque qu’une contradiction apparaît entre l’interprétation des Écritures et une théorie scientifique démontrée, de considérer qu’il n’y pas réellement de contradiction mais erreur humaine – non dans la science, mais dans l’interprétation des Écritures.
Galilée suggère donc de modifier l’interprétation des Écritures, afin de rendre celle-ci compatible avec la théorie de l’héliocentrisme. Il mobilise à cette fin la distinction entre interprétation littérale et interprétation métaphorique (ou allégorique) des Écritures, deux méthodes de compréhension du texte biblique entre lesquelles les théologiens doivent choisir, ou qu’ils peuvent choisir d’utiliser alternativement. L’interprétation littérale des Écritures est légitime, à la condition que celle-ci n’apparaisse pas comme une contre-vérité flagrante au regard de la connaissance naturelle. Les Pères de l’Église admettaient déjà que certains passages de la Bible devaient être interprétés de manière métaphorique. Par exemple, s’il est question de la main de Dieu, il est évident qu’il s’agit d’une image, d’une manière ordinaire de parler, mais que l’expression ne doit pas être prise à la lettre. De même, estime Galilée, si on lit que le Soleil se lève ou se couche, il faut considérer que le texte biblique, qui s’adresse à tous, adopte la manière de voir et de parler commune à tous les esprits. La rigueur scientifique dans la description de la nature serait inadaptée dans le cadre d’un récit dont le but n’est pas de communiquer une vérité scientifique mais une vérité spirituelle ou morale.
Le choix du principe d’interprétation est décisif pour le rapport à la vérité. L’interprétation littérale des Écritures consiste à prendre à la lettre ce qui est écrit dans le livre sacré, en considérant que le texte permet en lui-même d’accéder directement et de manière évidente à la Vérité. Dans cette perspective, l’esprit humain reçoit passivement la Parole de Dieu, comme l’enfant la parole de l’adulte. En conséquence, une vérité scientifique qui ne correspond pas exactement à ce qui est écrit dans le texte sacré est nécessairement considérée comme une hérésie (une erreur au regard de la théologie). Le choix de l’interprétation métaphorique permet en revanche de neutraliser la contradiction entre la vérité scientifique et la vérité révélée. La contradiction n’est qu’apparente si on admet que certaines expressions du texte sacré, inéxactes au regard de la vérité scientifique, ne doivent pas être prises à la lettre, mais considérées comme des images dont la signification est symbolique, ou des références à la manière commune et ordinaire de voir le monde qu’il faut relativiser. L’intérêt de cette distinction entre interprétation littérale et interprétation métaphorique des Écritures est de rendre possible la critique de la première (l’intéprétation littérale) et de reconnaître en conséquence à l’esprit humain la liberté d’interprétation du texte sacré, qui est la condition requise pour faire apparaître la compatibilité entre la vérité scientifique et les vérités révélées.
En formulant ses conceptions théologiques, Galilée témoigne de sa foi. Au regard de l’Inquisition cependant, Galilée est hérétique par le fait même d’empiéter sur le domaine de la théologie, qui est une prérogative de l’Église. Le pape le rappelle : la liberté d’interprétation des Écritures est le critère qui distingue essentiellement protestantisme et catholicisme. Tandis que la Réforme luthérienne fait du Livre, du texte biblique, la seule médiation légitime entre Dieu et la conscience du croyant, L’Église catholique se considère elle-même comme l’institution qui détient le monopole de l’interprétation légitime des Écritures, garante du règne de la Vérité au sein de la masse des hommes faillibles.
C’est tout à fait sincèrement que Galilée refuse d’être considéré comme un hérétique. Il ne cesse de répéter que ce sont l’amour de Dieu et la fidélité à Dieu qui animent ses recherches. Ce faisant, il porte atteinte à l’autorité de l’Église. Pour celle-ci en effet, l’hérésie ne consiste pas seulement dans la fausse interprétation du texte sacré, mais aussi et peut-être surtout dans la contestation de l’autorité de l’Église en matière d’interprétation : seuls les théologiens catholiques attitrés, reconnus comme tels par l’Église, ont le droit, sous l’autorité du pape, d’interpréter le texte sacré et de se prononcer sur la vérité et l’erreur en matière de religion, notamment sur la question de la compatibilité des théories scientifiques avec les vérités de la foi.
L’enjeu du débat théologique est la reconnaissance de l’autonomie de la cosmologie scientifique (l’étude du « système du monde ») par rapport à la théologie (l’interprétation des Écritures). Au 17e siècle, la question pour les hommes d’Église était encore de déterminer si les théories scientifiques touchaient à la matière de la foi. S’il est écrit dans les Saintes Écritures que le Soleil se lève et se couche, faut-il considérer qu’il s’agit d’une vérité de la foi mise en cause par la théorie de l’héliocentrisme ?
Le film permet d’illustrer non seulement le problème de la relation entre science et religion mais aussi celui des rapports entre vérité et politique.
Science et religion au 17e siècle
Au 17e siècle, la philosophie commence à promouvoir la science nouvelle qui met en question la physique héritée d’Aristote et rend possible le progrès dans la connaissance de la nature. Par la Révélation, la vérité est donnée une fois pour toutes. Les vérités révélées, déposées dans les Écritures saintes, ne peuvent être contestées par la raison humaine. Les théologiens de l’Église admettaient néanmoins, au nom du concordisme, une connaissance extérieure à la Bible produite par la raison : la connaissance héritée de la pensée grecque, notamment la physique d’Aristote et le « système du monde » de Ptolémée (la version la plus aboutie du géocentrisme antique). La « révolution copernicienne », c’est-à-dire la révolution scientifique qui remplace le géocentrisme par l’héliocentrisme, met en cause le compromis médiéval (du Moyen-Âge) entre le rationalisme et la théologie. Les vérités révélées ne changent pas, alors que la vérité scientifique change brutalement sur une question essentielle : la conception de l’ordre du monde, la place de la Terre et de l’homme au sein du système du monde. Cette nouvelle vérité scientifique peut-elle encore être conciliée avec la Révélation et la théologie ?
Au 17e siècle, l’Église est divisée dans son rapport à cette science nouvelle. Confrontés à la révolution copernicienne, certains théologiens estiment que la vérité sur le système du monde est l’affaire des astronomes, lesquels doivent établir par des preuves scientifiques la vérité ou la fausseté de la théorie de Copernic (l’héliocentrisme). Pour d’autres, partisans de l’interprétation littérale des Écritures, la cosmologie de la Bible, qui incline dans le sens du géocentrisme, est un objet de foi qu’il faut défendre contre les prétentions des scientifiques. Le film se fait l’écho de ce conflit interne à l’Église et témoigne de l’ambivalence qui caractérisait l’attitude de l’Église vis-à-vis de la science au 17e siècle. Les théologiens les plus éclairés hésitaient entre la crainte de rompre avec la vérité scientifique et le souci de maintenir la continuité du système de croyances établi par la théologie. La première scène du film montre deux hiérarques de l’Église, le cardinal Barberini, futur pape Urbain VIII, et le cardinal Bellarmin, le théologien le plus important de l’époque, s’intéresser à la lunette astronomique et aux découvertes de Galilée. La première scène de rencontre entre le pape Urbain VIII (l’ex-cardinal Barberini) et Galilée illustre l’hésitation et les contradictions du théologien qui plongent Galilée dans la perplexité.
Le débat sur les relations entre la théologie et la science est théorisé par la philosophie au 17e siècle à travers le thème de la distinction des deux livres de la connaissance : la Bible et le « livre de la Nature ». Le rationalisme philosophique au 17e siècle, incarné notamment par le Français René Descartes et l’anglais Francis Bacon, défendait les droits de la science. Francis Bacon (1561-1626) distingue notamment de manière explicite les deux livres de la connaissance que sont la Bible et « le livre de la Nature ». La notion de « livre de la Nature » est une métaphore qui souligne le fait que la recherche scientifique ne consiste pas à chercher la vérité dans les livres mais dans l’étude directe de la nature. La « lecture » de la nature consiste dans l’observation de la nature, qui constitue la source d’une connaissance indépendante de la connaissance biblique. La lunette astronomique, qui fut inventée durant la première décennie du 17e siècle, illustre l’importance de l’observation dans l’essor de la science nouvelle. Galilée fut le premier scientifique à faire usage d’un télescope comme instrument d’observation astronomique.
« Le débat sur les relations entre la théologie et la science est profondément renouvelé par la philosophie au XVIIᵉ siècle à travers la reprise d’un thème ancien : la distinction des deux livres de la connaissance, la Bible et le « livre de la Nature ». Les artisans de la science moderne, incarnés notamment par le rationalisme de René Descartes et l’empirisme de Francis Bacon, défendent alors l’autonomie de la recherche face aux Écritures. Bacon (1561-1626) formalise cette distinction pour affirmer que la vérité sur le monde physique ne s’obtient pas par la scolastique, mais par l’étude méthodique et l’observation de la nature. La lunette astronomique, inventée au cours de la première décennie du XVIIᵉ siècle, illustre ce primat accordé aux instruments d’observation : en la tournant vers le ciel à la fin de 1609, Galilée fonde l’observation astronomique moderne. »
La distinction des deux livres de la connaissance exprime le besoin de séparer la science de la théologie, d’affirmer l’autonomie de la science par rapport à la théologie. La science est la connaissance de la nature par la raison humaine, qui cherche la vérité selon sa propre méthode, fondée sur l’expérience, sans se considérer comme limitée a priori par ce qui est écrit dans les livres sacrés. Le film illustre une réaction de l’Eglise catholique contre cette revendication d’autonomie de la recherche scientifique qu’incarne Galilée. La solution théorique défendue par Galilée est la séparation des deux ordres de connaissance : pour que la science gagne son autonomie par rapport à la théologie, il faut que celle-ci admette la séparation entre science et religion, en reconnaissant qu’il n’y a rien dans l’étude de la Nature qui concerne la foi, ni rien dans les textes sacrés qui concerne la connaissance de la Nature. Suivant un bon mot de l’époque, cité par Galilée : « L’intention de la Sainte Écriture est d’enseigner aux hommes comment on va au ciel, et non comment va le ciel. »
e débat sur les relations entre théologie et science se cristallise au XVIIᵉ siècle autour de la métaphore médiévale des deux livres de la connaissance : l’Écriture sainte et le « livre de la Nature ». La philosophie moderne de l’époque, portée sur le plan de la méthode tant par le rationalisme de René Descartes que par l’empirisme de l’Anglais Francis Bacon, défend l’autonomie de la démarche scientifique. Pour Bacon comme pour ses contemporains, le « livre de la Nature » rappelle que la recherche de la vérité physique ne réside pas dans l’autorité des textes anciens ou sacrés, mais dans l’observation méthodique et l’expérience directe du monde sensible.
L’invention de la lunette astronomique au début du siècle marque un tournant : Galilée est le premier à tourner cet instrument vers le ciel pour en faire un outil systématique d’observation astronomique. Face aux résistances de l’Église catholique, Galilée défend une stricte séparation des deux ordres de vérité. Selon lui, les textes sacrés n’ont pas de vocation cosmologique, reprenant la formule célèbre du cardinal Baronio : « L’intention du Saint-Esprit est de nous enseigner comment on va au ciel, et non comment va le ciel.
Aujourd’hui l’Église catholique admet l’autonomie de la Science, c’est-à-dire la liberté de la recherche scientifique et de la publication des vérités scientifiques. Au 17e siècle, la séparation entre science et théologie était en débat mais n’était pas acquise.
L’autorité de l’Église et l’enjeu politique de la vérité
Au 17e siècle la reconnaissance de l’autonomie de la science dépendait de deux facteurs : 1) le rapport de force au sein de l’Église entre les théologiens partisans et adversaires de la liberté de la recherche scientifique ; 2) l’autorité exercée par l’Église, c’est-à-dire par les théologiens, sur la science et l’esprit scientifique. L’Église exerce le pouvoir spirituel, ce qui signifie qu’elle règne sur le domaine de la vérité et de l’erreur. Le Pape rappelle dans le film à Galilée cette règle du jeu : c’est à l’Église, en dernière instance, de décider ce qu’on appelera vérité et erreur, quels que soient les résultats de la recherche scientifique.
L’enjeu pour l’Église est moins la connaissance que la conservation de l’ordre politique, ce qu’on voit le Pape, dans le film, tenter d’expliquer à Galilée.
Le film illustre le conflit possible entre l’intérêt pour la vérité – qui est un intérêt pour l’universel, donc un intérêt « désintéressé » – et l’intérêt politique, que celui-ci soit particulier (la conquête et la conservation du pouvoir) ou général (la cohésion politique de la communauté garantie par la communauté des croyances).
En même temps que le conflit entre l’intérêt de la raison pour la vérité et l’intérêt général de la communauté politique tel que l’Église l’interprète, le film souligne l’émergence d’une communauté d’un genre spécial, la communauté scientifique, favorisée par la diffusion des livres à travers l’Europe que facilite l’imprimerie. Galilée incarne la solidarité entre les chercheurs, solidarité qui transcende les appartenances nationales et religieuses. L’astronome allemand protestant, Johannes Kepler (1571-1630), et Galilée, l’astronome italien catholique, sont unis par la recherche de la vérité scientifique, laquelle passe par l’échange des arguments critiques, mais aussi par le partage des instruments (la lunette astronomique), la mutualisation des observations et des arguments. La vérité scientifique apparaît comme la seule à pouvoir prétendre à l’universalité : la Nature est la même pour tous ; tandis que les vérités de la foi séparent les hommes en communautés distinctes et potentiellement hostiles, les vérités scientifiques génèrent un consensus qui dépasse toutes les barrières culturelles et politiques. L’astronome protestant et l’astronome catholique sont destinés à reconnaître la fausseté du géocentrisme et la vérité de l’héliocentrisme, quoiqu’en pensent leurs églises respectives.
Copernic avait justifié l’héliocentrisme de manière purement théorique, sans ce nouvel instrument, afin de surmonter la complexité théorique qu’il fallait au système de Ptolémée pour interpréter certaines observations du ciel (le « mouvement rétrograde » de Mars et de Vénus, par exemple, qui semblent reculer avant de poursuivre leur mouvement circulaire autour de la Terre, ce qui s’explique par le fait que la Terre, étant plus rapprochée du Soleil, tourne plus vite sur son orbite, donnant ainsi l’illusion que Mars et Vénus reculent momentanément dans le ciel). Grâce à sa lunette astronomique, Galilée découvre les quatre lunes de Jupiter, lesquelles tournent autour de leur planète, et non pas autour de la Terre. Galilée a pu ainsi concevoir l’hypothèse de la loi universelle – s’appliquant également à la Terre – selon laquelle dans l’univers les petits astres gravitent autour des grands.
Les conditions de la liberté de la recherche scientifique
L’intérêt philosophique du film est qu’il incite à la réflexion sur les conditions qui rendent possible la liberté de la recherche scientifique. La liberté de la recherche scientifique et la reconnaissance du droit de la science d’établir la vérité dans le domaine de la connaissance de la nature sont des conquêtes récentes dans l’histoire de l’humanité.
On peut distinguer trois types de conditions : politiques, culturelles et intellectuelles.
Sur le plan politique, le procès de Galilée suppose la reconnaissance de l’Église comme pouvoir spirituel vis-à-vis duquel les pouvoirs temporels (les États) ont des obligations. L’Europe du 17e siècle n’est pas encore laïque. La liberté de la recherche scientifique suppose que celle-ci soit émancipée de la censure exercée par les autorités religieuses. La condition politique qui rend possible l’autonomie de la science est la séparation de l’État et de la religion. Le principe de la séparation de l’État et de la religion garantit la neutralité de l’État dans le rapport à la vérité, condition de la liberté de la recherche scientifique. De fait, c’est l’État laïque moderne qui garantit la liberté de la recherche et de la parole scientifiques.
Sur le plan culturel, la liberté de la recherche scientifique suppose la reconnaissance sociale de la souveraineté de la science, c’est-à-dire la reconnaissance du droit de la raison humaine de dire le vrai et le faux dans le domaine de la connaissance de la nature. Il s’agit d’une caractéristique essentielle de ce qu’on appelle la civilisation des Lumières, qui fait de l’esprit critique, c’est-à-dire du libre examen de toutes les croyances, une valeur. La promotion de l’esprit critique par les philosophes du siècle des Lumières avait en effet pour finalité de défendre le progrès de la connaissance entravé par les autorités religieuses et elle s’est accompagnée, sur le plan politique, de la revendication de la liberté d’opinion en matière de religion et du droit de publier librement, c’est-à-dire d’exprimer publiquement ses opinions. Le procès de Galilée est ainsi devenu le symbole de ce que le siècle des Lumières a baptisé l’obscurantisme religieux, c’est-à-dire le refus irrationnel des lumières de la connaissance philosophique et scientifique, la censure des idées nouvelles, le combat perdu d’avance mené par des autorités religieuses au nom des vérités de la foi contre le progrès de la connaissance.
Sur le plan philosophique, la liberté de la recherche scientifique se fonde principalement sur deux conditions intellectuelles dont il est question dans le film : 1) La découverte d’une méthode propre à la science, qui permet à celle-ci de prétendre établir une connaissance de la réalité supérieure à celle contenue dans les livres – savants ou religieux – déjà écrits ; 2) une métaphysique qui justifie la liberté de la recherche de la vérité dans le domaine de la connaissance de la nature.
Ce dernier point, quelque peu oublié aujourd’hui, est au cœur du film. Il n’y a pas de science possible sans une métaphysique qui valorise et promeuve l’esprit scientifique et l’effort de la connaissance. Cette métaphysique peut-être purement philosophique ou bien théologique, si elle a pour cadre la croyance selon laquelle le monde naturel est l’œuvre de Dieu. Il est donc question dans le film du débat théologique portant sur les rapports de la foi et de la raison. Faut-il, au nom de la théologie bien comprise, donner libre cours à la recherche scientifique, ou bien au contraire imposer des limites à celle-ci ?
Galilée développe un discours théologique qui comprend deux idées essentielles : 1) d’une part l’idée selon laquelle la science rapproche de Dieu, l’esprit scientifique ayant été donné à l’homme pour qu’il puisse connaître la Création ; 2) d’autre part, le principe de la distinction entre interprétation littérale et interprétation métaphorique (ou allégorique) des Écritures. Ce second point constitue la clef de la compatibilité entre science et religion à l’ère de la science moderne. Dans la mesure où le progrès de la connaissance rend obsolètes les descriptions du monde naturel contenues dans les Écritures, une alternative s’impose à la théologie : ou bien on prend les textes sacrés à la lettre, considérant que tout ce qui est écrit correspond à la réalité telle qu’elle est, ce qui conduit à la négation de la vérité scientifique ; ou bien l’interprétation se donne la liberté de considérer les allusions au monde naturel dans les textes sacrés soit comme l’expression de la manière de voir le monde du commun des mortels, soit comme des images, des allégories dont le sens est symbolique et qui visent à délivrer un message moral ou spirituel – et non pas comme des descriptions scientifiques visant à décrire la réalité telle qu’elle est.
Méthode et progrès scientifiques : Galilée vs Aristote
En faisant de la physique d’Aristote et du système de Ptolémée une science officielle indissociable des vérités de la foi car conforme à la cosmologie de la Bible, l’Église entrave la liberté de la recherche scientifique, laquelle obéit à des règles de méthode – l’observation et la démonstration rationnelle – indépendantes de la Révélation.
Dans le film, Galilée souligne le fait que l’autorité de la tradition ne peut prévaloir en science comme c’est le cas dans la théologie, qui doit être fidèle aux vérités révélées par les Saintes Écritures. Galilée revendique une fidélité à Aristote qui n’est pas une fidélité aux théories d’Aristote mais une fidélité à la méthode d’Aristote, suivant laquelle il n’y a de connaissance de la Nature possible que par l’expérience : « L’expérience est reine ; la théorie est toujours subordonnée à l’expérience » Le film n’entre pas dans le détail du débat sur la méthode scientifique, qui porte sur le rôle respectif des sens et de la raison dans la construction de la vérité scientifique. Ce n’est pas l’expérience directe, mais l’expérimentation construite à partir de la théorie et des mathématiques qui, pour Galilée, disciple de Platon plus que d’Aristote, permet de produire la preuve scientifique.
Cependant, l’idée importante est ici que l’autonomie de la science se fonde sur l’expérience en tant qu’instrument de lecture du grand livre de la Nature, tandis que la théologie, dont l’objet est la lecture de la Bible, n’est d’aucun secours pour la connaissance de la Nature. Le débat scientifique est un débat de la raison avec elle-même, dans lequel on pratique le jeu de la critique des argumentations, lesquelles sont construites sur la base de règles méthodologiques communes. L’accord avec Aristote est réel si l’on n’entre pas dans le détail de la théorie de la preuve. La règle commune stipule que dans le cadre de la recherche scientifique (qui porte sur le monde physique, le monde auquel on accède par l’observation), la théorie doit être contrôlée par l’expérience, c’est-à-dire par l’observation. Un argument scientifique est une expérience scientifique qui donne à une observation la valeur d’une preuve.
Cette méthode argumentative distingue la science de la théologie. Galilée partage avec Aristote le postulat selon lequel le critère de la vérité en matière de connaissance de la nature est l’expérience, et non pas la Bible (ou un texte sacré quel qu’il soit, quand bien même on révère celui-ci comme fondement de la foi). Une théorie scientifique, en conséquence, n’est pas sacrée. Il n’y a aucune raison de la considérée comme un dogme (une vérité soustraite à l’esprit critique). Galilée et Aristote joue au même jeu, celui de la science, dont l’objet est de connaître la réalité telle qu’elle est au moyen des ressources dont dispose l’esprit humain (la raison et les informations fournies par les sens).
Dans le cadre de cette activité commune, l’objectif de chacun des chercheurs de vérité est de corriger l’erreur dans le jugement de ses prédécesseurs ou de ses contemporains, afin de contribuer à l’objectif commun : le progrès de la connaissance. Selon la formule de Karl Popper, un épistémologue du 20e siècle, la science progresse par essais et erreurs. Dans l’entreprise de la science, l’erreur n’est pas considérée comme une hérésie qu’il faut combattre, mais comme un moyen de faire progresser la connaissance. Ce qui justifie la liberté de la recherche. La défense de Galilée devant le tribunal de l’Inquisition n’est donc pas seulement rhétorique : Galilée se montre bien en un sens disciple d’Aristote en corrigeant Aristote. Il est en cela fidèle à l’esprit scientifique qui animait Aristote, lequel prétendait corriger Platon.