Point 5 – Exemple d’introduction de dissertation

La justice est-elle le masque de la force ?

La justice, dit Aristote, est ce qui est conforme à la loi et ce qui respecte l’égalité. [Définition qui introduit l’analyse de la question] La promesse de tous les pouvoirs à l’égard des peuples est de garantir par la loi commune une certaine conception de l’égalité. L’existence même du pouvoir n’est-elle pas, cependant, un démenti à cette promesse d’égalité ? La loi et la conception de la justice n’est-elle pas toujours l’œuvre d’une élite dirigeante dont on peut soupçonner qu’elle cherche ainsi à légitimer son pouvoir auprès du peuple ?[Reformulation de la question qui en précise le sens] La question suggère que l’idéal de justice des hommes pourrait n’être qu’une illusion dissimulant et justifiant à la fois la réalité d’un rapport de domination et d’exploitation de l’homme par l’homme. Un tel soupçon, qui prétend se fonder sur la lucidité du constat porté sur la nature humaine, conduit à mettre en question non seulement la légitimité des pouvoirs, mais aussi l’idéalisme moral au nom duquel les injustices commises ou couvertes par ces pouvoirs sont combattues. [Poursuite de la l’analyse de la question qui permet de présenter la thèse à discuter, c’est-à-dire l’affirmation suggérée par la question] C’est la raison pour laquelle l’affirmation selon laquelle la justice n’est que le masque de la force doit être discutée : l’admettre conduirait à renoncer à la lutte contre les injustices pour se résigner à l’ordre injuste établi, alors même que les progrès accomplis au cours de l’histoire humaine tendent à montrer que le désir de justice n’est pas vain. [Présentation d’une antithèse, de la thèse que l’on peut opposer à celle qui est suggérée par la question posée : la contradiction ouvre ainsi le débat] Réduire l’idéal de justice à n’être qu’un instrument de la domination parmi d’autres, n’est-ce pas décourager l’homme à vouloir être juste en le persuadant du caractère inéluctable de la loi du plus fort ? [Facultatif : une conclusion de l’introduction qui souligne l’enjeu de la discussion]

Point 4 – Conseils pour la dissertation

La lecture du sujet : comprendre le sens de la question

Le sujet contient une notion du programme qui indique le thème (de quoi est-il question ?). Il est important de disposer d’une définition de la notion afin de pouvoir amorcer l’analyse du sens de la question.

La question n’est pas connue à l’avance et il s’agit d’une question particulière. Ce qui signifie que l’on attend une réflexion visant à expliciter le sens de cette question. Il faut donc se demander pourquoi on pose cette question. Le but de la dissertation n’est pas d’exposer ses connaissances sur le thème, mais d’apporter une réponse argumentée à la question particulière qui est posée.

La question donne une indication sur les différentes orientations possibles de la réflexion ou sur l’orientation de la réflexion qu’il convient de privilégier. Nombre de questions de dissertation commencent par « Faut-il… » ou par « Doit-on… » : on sait en ce cas qu’il s’agit classiquement de développer une réflexion dont la finalité est normative. Il s’agit alors d’examiner la valeur d’une règle : en transformant la question en affirmation, on obtient la prescription d’une règle (norme) que l’on peut justifier ou critiquer. Exemple : la question Faut-il toujours dire la vérité ? appelle une discussion sur l’interdit du mensonge. Que faut-il penser de la règle morale selon laquelle il faut en toutes circonstances dire la vérité, du principe qui prohibe inconditionnellement le mensonge ?

La règle sur laquelle porte la discussion se rapporte nécessairement à l’une des grandes problématiques de la philosophie :

1) Quelle est la bonne manière de penser ? Quelle est la règle qui permet de bien penser, c’est-à-dire de bien juger, de ne pas se tromper, d’être rationnel ?

2) Quelle est la bonne manière d’agir du point de vue moral ? Quelle règle morale faut-il adopter pour être juste ?

3) Quelle est la bonne manière d’agir du point de vue politique ? Quel principe de justice doit servir de guide au citoyen et à l’Etat pour définir les droits et les devoirs ?

4) Quelle est la bonne manière de vivre pour vivre heureux (ou pour que la vie ait un sens et une valeur) ? Quelle règle de prudence ou maxime de sagesse faut-il adopter ?

Beaucoup de questions commencent par « Peut-on… », ce qui ouvre deux directions possibles à la réflexion. « Peut-on… » signifie d’une part, c’est le sens à privilégier, « Est-il permis de… », « A-t-on le droit (moral ou intellectuel) de… », « A-t-on raison de… ». Mais « Peut-on… » signifie d’autre part « Est-il possible de… », ce qui exige de se placer d’un point de vue descriptif. Exemple : La question Peut-on douter de tout ? exige de réfléchir aux différents usages factuellement possibles du doute (doute méthodique, scepticisme, négationnisme) en vue de répondre à la question de droit, laquelle exige de s’interroger sur la valeur de la règle de méthode selon laquelle « il faut douter de tout » pour bien penser – La règle selon laquelle il faut douter de tout se déduit-elle de l’esprit critique bien compris, qui revendique le droit de mettre en question toutes les croyances au nom de la libre recherche de la vérité ?

Enfin, il existe un troisième type de questions, les questions qui ne commencent ni par « Faut-il… » ou « Doit-on… », ni par « Peut-on… ». Il faut alors se demander si la question commande d’orienter la question vers l’examen d’une règle ou bien vers l’interprétation d’un aspect de la condition humaine. Exemple : la question La justice est-elle le masque de la force ? exige de faire porter la réflexion sur ce qui est, dans la mesure où 1) on demande si la justice est ou n’est pas le masque de la force, 2) la réponse dépend de l’idée qu’on se fait de la nature humaine.

La structure de l’introduction

L’introduction doit présenter le thème (la notion du programme impliquée par le sujet, que l’on doit définir), expliciter le sens de la question (par exemple en reformulant plus précisément la question, ou en proposant plusieurs reformulations possibles) et présenter les points de vue qu’il faut faire dialoguer (c’est cette présentation qu’on appelle « la problématique »). Enfin, si l’on peut, il faut souligner l’enjeu de la question, ce qui fait son intérêt humain et/ou son intérêt philosophique.

Pour identifier les deux thèses qu’il faut faire dialoguer, il faut 1) transformer la question en affirmation, ce qui donne la thèse que la question demande d’examiner et de discuter; 2) concevoir une raison de contester cette thèse afin de concevoir la thèse qu’on pourrait lui opposer.

La structure du développement

La raison d’être du développement est d’apporter une réponse argumentée à la question posée. Ce qui implique la mise en oeuvre des trois règles de la réflexion : 1) il faut penser par soi-même, c’est-à-dire se forger une conviction, afin de pouvoir défendre une thèse, un parti pris; argumenter, c’est défendre une thèse; 2) il faut se mettre en pensée à la place de tout autre, c’est-à-dire être capable de se placer du point de vue auquel on adhère pas afin de le présenter sous son meilleur jour; argumenter, c’est justifier un point de vue après avoir examiné tous les points de vue possible en soulignant les forces et les faiblesses de chacun; 3) en tout temps du développement de l’argumentation, à chacune des étapes du raisonnement, il faut être en accord avec soi-même; argumenter, c’est être cohérent. Le dernier point est le plus délicat : comment se contredire sans se contredire, présenter des points de vue contradictoires entre eux tout en restant cohérent ? Il importe de ne pas perdre le fil conducteur de la réflexion (la problématique présentée dans l’introduction), de ne pas perdre de vue ce qu’on veut dire (la thèse à défendre) et de justifier chacune des étapes du raisonnement comme des moyens d’arriver au but (justifier une réponse parmi les réponses possibles à la question posée).

Deux conseils pour rester cohérent

1) Choisir le plan dialectique et progressif en deux parties. Le mot « dialectique » vient de dialogue et signifie que les deux parties de l’argumentation correspondent à deux thèses contradictoires (chacune étant « l’antithèse » de l’autre). Il faut prendre pour règle que chacune des parties doit apporter une réponse différente à la question posée. Le développement ne peut donc pas comprendre moins de deux parties. Il faut également prendre pour règle de commencer par la thèse la plus faible (le point de vue auquel on n’adhère pas, que l’on juge insuffisant en dépit des raisons d’y adhérer que l’on fait valoir), puis d’enchaîner par la thèse la plus forte (la réponse que l’on veut justifier, qui se fondent sur les raisons plus fortes, des arguments que l’on juge meilleurs). Pour être cohérent, autrement dit, il faut que le plan dialectique soit également « progressif », qu’il progresse en direction de la vérité.

2) Les deux parties doivent être séparées par un paragraphe de transition. Ce paragraphe a pour fonction de signaler au lecteur le statut de chacune des parties. Il signale la distance critique à l’égard de l’argumentation développée dans la première partie et annonce la critique de cette argumentation, qui conduira à l’introduction et à la justification de la thèse défendue dans la deuxième partie. Le paragraphe de transition doit souligner, par la formulation d’une question ou/et d’une objection, une raison de douter de la valeur de la thèse défendue dans la première partie.

Conseils pour la construction d’une partie

Chacune des parties doit justifier une réponse à la question posée. Chaque partie constitue donc un tout en elle-même, une argumentation autonome. Le noyau de cette argumentation (qu’il faut enrichir autant que possible par des références et des illustrations) est un raisonnement en trois étapes. La construction de ce raisonnement obéit à deux exigences :

1) La troisième étape du raisonnement, le moment qui conclut la partie, est nécessairement l’explicitation de la réponse (la thèse qui répond à la question posée) que cette partie a pour but de justifier. C’est une étape qui peut être longuement développée, car on peut y inclure la formulation d’objections possibles et de réponses aux objections, ainsi qu’une réflexion sur les implications possibles (conséquences théoriques ou pratiques) de la thèse.

2) Argumenter, c’est donner la raison qui justifie une affirmation. Pourquoi, par exemple, affirmer que « la justice est le masque de la force » ? La réflexion, nourrie par la connaissance du cours, doit permettre de remonter dans l’ordre des raisons, d’identifier les raisons susceptibles de constituer les prémisses d’un raisonnement préparant la conclusion.

Exemple : Pourquoi affirmer que la justice est le masque de la force ? Parce que ce sont les hommes qui exercent le pouvoir qui font les lois; l’élite dirigeante n’a pas seulement une position de domination : elle peut utiliser cette position de domination pour dire le juste et l’injuste à tous les niveaux (la conception idéologique de la justice, le contrôle du pouvoir législatif, les pressions exercées sur l’institution judiciaire). Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que hommes sont ainsi fait – forts ou faibles – qu’ils cherchent à satisfaire leurs intérêts par tous les moyens, dans la mesure où ils en ont la liberté; l’intérêt des hommes sur qui s’exerce la force du pouvoir est d’obéir aux lois, mais ceux qui disposent du pouvoir n’ont aucun intérêt de soumettre leur volonté à un idéal de justice désintéressé. Les raisonnement sera donc le suivant : prémisse 1, les hommes, sans exception, sont égoïstes par nature; prémisse 2, les puissants ne sont ni plus ni moins égoïstes que les autres, mais ils disposent des moyens de satisfaire leurs intérêts, notamment en instituant les règles de justice qui arrangent ces intérêts; conclusion, ce qu’on appelle « justice » dans la société, conçue et mise en oeuvre par l’élite dirigeante, n’est que le masque de la force, un outil de la domination sociale qui permet d’obtenir le consentement du peuple à l’ordre établi et de dissimuler la réalité des rapports de forces.

Il faut donc remonter dans l’ordre des raisons durant le temps de la réflexion pour pouvoir le redescendre durant la rédaction, laquelle doit exposer l’enchaînement logique des raisons conduisant à se représenter comme vraie la thèse qui s’en déduit. C’est par exemple en posant d’abord comme une évidence que la nature humaine est égoïste qu’il m’est possible de conduire un interlocuteur ou un lecteur à admettre l’idée que la justice ne peut être autre chose qu’un habillage de l’égoïsme des dominants.

Point 3 – Le commentaire de texte

Remarque préalable

Pour les TSTI2D, le commentaire de texte offre le choix entre deux options : 1) La première option est de répondre à des questions déjà formulées, réparties en trois catégories – analyse (extraits du texte dont il faut préciser le sens), synthèse (compréhention du sens général du texte) et commentaire (questions de réflexion, auxquelles il faut répondre en développant). 2) La seconde option, le commentaire libre, suppose d’avoir à l’esprit les quelques règles de méthode présentées ci-dessous.

Lecture du texte (comprendre le sens d’un texte philosophique)

Un texte de philosophie articule deux registres de discours, le discours descriptif et le discours normatif (prescription d’une règle ou évaluation fondée sur une règle – ou norme – implicite). Alors que la science est purement descriptive, la finalité du propos philosophique est toujours normative : L’enjeu est de définir la bonne manière de penser ou la bonne manière de se conduire ou de vivre. La partie descriptive du discours philosophique concerne toujours exclusivement l’homme, la nature humaine (ou l’esprit humain). Toute philosophie, en effet, est une anthropologie, une interprétation de la nature humaine, une réponse à la question : « Qu’est-ce que l’homme ? ».

Un texte philosophique peut avoir pour but exclusif de décrire un aspect de la condition humaine ou de la vie de l’esprit, mais le plus souvent, les arguments qui relèvent de la description sont au service d’une thèse normative (un jugement de valeur, voire la prescription d’une règle). Chercher la thèse du texte revient donc le plus souvent à se demander quelle est la règle que prescrit l’auteur ou bien quel est le jugement de valeur porté par l’auteur sur la réalité qu’il décrit. La thèse donne une indication sur l’enjeu, qui se rapporte nécessairement à l’une des grandes problématiques suivantes:

1) Quelle est la bonne manière de penser ? Quelle est la règle qui permet de bien penser, c’est-à-dire de bien juger, de ne pas se tromper, d’être rationnel ?

2) Quelle est la bonne manière d’agir du point de vue moral ? Quelle règle morale faut-il adopter pour être juste ?

3) Quelle est la bonne manière d’agir du point de vue politique ? Quel principe de justice doit servir de guide au citoyen et à l’Etat pour définir les droits et les devoirs ?

4) Quelle est la bonne manière de vivre pour vivre heureux (ou pour que la vie ait un sens et une valeur) ? Quelle règle de prudence ou maxime de sagesse faut-il adopter ?

Introduction du commentaire de texte

L’introduction doit présenter le thème (de quoi est-il question ?), la thèse (quelle idée défend l’auteur ?) et le problème (à quelle question répond le texte ?). La thèse est nécessairement formulée dans une phrase ou un extrait de phrase du texte, qu’il faut chercher soit au début soit à la fin (voire au début et à la fin) du texte : autrement dit la thèse, logiquement, introduit ou conclut une argumentation. Il y a bien entendu de nombreuses exceptions : il importe donc de ne pas appliquer cette consigne trop mécaniquement. Le problème auquel répond le texte, qui est implicite et qu’il faut donc expliciter, doit pouvoir se formuler par une ou plusieurs questions de réflexion qui serviront de base à l’approfondissement du commentaire.

Développement du commentaire de texte

Il faut distinguer deux dimensions du commentaire, qui doivent impérativement être prises en compte :

1) L’explication de texte proprement dite est centrée sur le texte. Il ne faut pas « paraphraser » le texte (répéter l’ensemble du propos en moins bien), mais il est important de le citer, en prenant appui sur une sélection d’extraits. L’explication doit être linéaire, ce qui signifie qu’elle doit suivre l’ordre des arguments tel qu’il se présente dans le texte lui-même. Inutile, donc, d’annoncer un plan en comptant les lignes. L’explication doit présenter les deux ou trois arguments qui servent à justifier la thèse – l’explication de chacun des arguments constituant une « partie » du commentaire. Il faut souligner le lien entre les différents arguments et le lien entre chacun des arguments et la thèse. Il est bien entendu recommandé, si possible, d’utiliser des références ou des illustrations extérieures au texte pour en éclairer les arguments. Il importe de ne pas contourner les difficultés, de tenter d’expliciter le sens des concepts utilisés ainsi que le sens des phrases énonçant les idées les plus complexes. L’un des critère d’évaluation est l’aptitude à sélectionner les extraits les plus significatifs du texte, ceux qui appellent une explication.

2) Le commentaire – au sens strict du mot « commentaire » – est la réflexion que l’on peut développer à partir du texte. Il peut être intégré à l’explication, mais il est préférable de concevoir une partie distincte qui prolonge l’explication linéaire. Cette partie commentaire doit partir du problème dont il est question dans le texte, mais ce problème peut être traité librement, en s’éloignant du texte. L’important est de formuler une question qui puisse servir de fil conducteur à la réflexion. Le commentaire, dans cette dernière partie, obéit aux règles de la dissertation : il doit défendre de manière argumentée un parti pris, soit en prolongeant la réflexion de l’auteur, soit en exprimant une réserve critique à l’égard de celle-ci. Il est évidemment permis, dans cette dernière partie, d’introduire des références extérieures au texte, de présenter le point de vue d’autres auteurs, des points de vue qui vont dans le sens de ce que dit le texte ou qui au contraire le contredisent.

Point 2 – Comment lire une question de dissertation? (Exemple)

Le sujet 1 du Bac 2025 était constitué par l’énoncé suivant : « Notre avenir dépend-il de la technique ? » Comment lire cet énoncé ?

Le premier réflexe doit être de transformer la question en affirmation. La question est une invitation à discuter (examiner, évaluer, justifier et/ou critiquer) une proposition. En l’occurrence, la proposition : « Notre avenir dépend de la technique ».

Il faut ensuite s’interroger sur la raison d’être des mots employés pour formuler la question. « Notre avenir », dans le cadre d’une réflexion philosophique, ne peut que désigner l’avenir de l’humanité, pas celui d’un groupe humain ou d’une génération en particulier. La question pourrait donc être reformulée ainsi : « La technique conditionne-t-elle l’avenir de l’humanité? »

Mais pourquoi n’avoir pas posé simplement la question : « Notre condition dépend-elle de la technique ? », pourquoi nous inviter à une réflexion sur la technique en pensant à l’avenir ? Le cours de philosophie apporte en principe les éléments pour comprendre de quoi il s’agit dans l’énoncé de cette question : Le problème de la technique est celui de la technique moderne, dérivée de la science moderne. Par « technique », dans l’énoncé de la question, il faut entendre « progrès technique ». La condition de l’homme moderne est en permanence bouleversée par le progrès scientifique et technique, lequel transforme le monde, créant un monde nouveau en détruisant l’ancien. La question pourrait donc être reformulée ainsi : « Le progrès technique transforme-t-il la condition humaine ? »

Il faut enfin se demander dans quel registre de discours inscrire la question : est-ce une invitation à décrire la condition humaine, à construire un jugement critique sur le monde comme il va, à justifier la prescription d’une règle (règle morale, règle de prudence, principe de justice, principe de sagesse, règle de méthode pour bien conduire sa pensée) ?

On peut pour cela essayer de reformuler la question afin de souligner soit l’invitation à décrire, soit l’invitation à évaluer ou à prescrire. Dans l’exemple choisi, deux types de reformulations sont possibles. Dans le sens descriptif : « Le progrès technique transforme-t-il la condition humaine ? »; « Le progrès technique est-il le moteur de l’histoire moderne ? »; « L’avenir de l’humanité sera-t-il façonné par le progrès technique ? »; « Est-il possible de prévoir ce que sera la condition humaine dans l’avenir, compte tenu de la difficulté d’anticiper les progrès de la science, les innovations technologiques ainsi que leurs conséquences sociales, culturelles et politiques ? » Dans le sens normatif : « Le progrès technique est-il un progrès pour l’humanité ? »; « Faut-il avoir peur de la technique ? »; « Notre avenir dépend-il de notre capacité à maîtriser le progrès technique ? »; « Le bonheur des générations futures dépend-il de notre capacité à accélérer ou à freiner le progrès technique ? »

S’agissant du sujet choisi (« Notre avenir dépend-il de la technique ? »), la distinction des registres du discours permet de concevoir un plan échappant à l’alternative « pour ou contre » la proposition suggérée par la question, alternative qui serait ici peu pertinente (pour ou contre la proposition « Notre avenir dépend de la technique. »)

On peut en effet envisager de traiter le sujet sous les deux angles, descriptif et normatif, en commençant par la description (de la condition de l’homme moderne) pour ensuite introduire le débat éthico-politique : si l’avenir de l’humanité nous est radicalement inconnu, du fait de l’impossibilité de prévoir les transformation de la condition humaine par le progrès scientifique et technique, faut-il s’en inquiéter ? Faut-il vivre dans l’espérance d’un avenir meilleur grâce à la technique ou dans la peur des inévitables destructions générés par le progrès technique ? En somme, il faut d’abord répondre à la question « La condition humaine dépend-elle de la technique ? » (registre descriptif) pour ensuite répondre à la question : « Le bonheur des générations futures dépend-il de la technique ? » (registre normatif).

Sur le plan descriptif, il est difficile de contester la proposition : « Notre avenir dépend de la technique. » Il faut donc la justifier et l’illustrer. Pour qu’il y ait matière à débat, il faut introduire les valeurs qui sont les guides de l’action et conduisent à la question : « Que faire ? ». La proposition « Notre bonheur (ou notre liberté, ou notre survie) dans l’avenir dépend du progrès technique » est en effet discutable: On pourrait objecter que le progrès technique constitue une menace pour l’humanité et qu’il faut donc, pour préserver notre bien-être (ou notre liberté, ou notre survie) maîtriser de le progrès technique (par un encadrement moral et politique), voire le freiner ou y renoncer.

Point 1 – Décrire, évaluer, prescrire.

Tout discours s’inscrit dans l’un de ces trois registres : décrire, évaluer, prescrire.

Décrire, c’est dire ce qui est. Ce registre est celui de la connaissance, qui s’exprime par des jugements de réalité, des affirmations ou des négations visant à présenter la réalité telle qu’elle est (ou telle qu’elle a été, telle qu’elle sera).

Evaluer, c’est porter une appréciation critique (qui valorise ou dévalorise) sur une réalité, selon des critères de valeur plus ou moins subjectifs ou objectifs, fondés sur la conception qu’on se fait de ce qui doit être. Ce registres est celui des jugements de valeur, des affirmations ou des négation qui prétendent établir la valeur des choses ou des personnes.

Prescrire, c’est dire ce qui doit être et ce qu’il faut faire. Toute morale, par exemple, est prescriptive et normative : elle prescrit des règles de vie et d’action (normes, lois) au nom d’un idéal, d’une représentation de la réalité telle qu’elle devrait être. Ce registre est celui de la parole « performative », de la pensée qui commande une transformation de la réalité par l’action. La prescription prend appui sur des jugements de réalité (un diagnostic) et sur des jugements de valeurs (la critique de la réalité au nom de ce qu’on valorise, la valeur ou l’idéal).

Face à n’importe quel énoncé, face à un texte philosophique en particulier (y compris une simple question), on peut se demander s’il faut inscrire celui-ci dans le registre du descriptif (la pensée et la formulation de ce qui est) ou dans le registre du normatif (la pensée et la formulation de ce qui doit être), qui comprend l’évaluation (la critique) et la prescription (la conception d’un idéal pour l’action). On peut aussi se demander si les deux lectures sont possibles, si l’énoncé (notamment s’il s’agit d’une question) peut donner lieu à deux interprétations différentes, selon qu’on l’inscrive dans le registre du descriptif ou dans celui du normatif.

La réflexion philosophique a souvent pour objet la conception de la valeur (la valeur morale, la valeur esthétique) ou de l’idéal (la sagesse, la justice, la liberté, le bonheur). Le discours philosophique s’inscrit donc dans le registre du normatif (la représentation de ce qui doit être). La philosphie se conçoit cependant aussi comme une anthropologie (une connaissance de l’homme). La question « Qu’est-ce que l’homme ? » appartient au registre du descriptif. La philosophie s’inscrit dans le registre de la connaissance, le discours qui vise à dire ce qui est, en tant qu’elle s’efforce de présenter la réalité humaine (la nature humaine, la condition humaine) de la manière la plus objective possible.