Liberté et responsabilité

La réflexion sur le libre arbitre doit intégrer les notions de conscience et d’inconscient (au programme) ainsi que celle de responsabilité, qui rattacher le débat métaphysique entre liberté et déterminisme à la vie sociale réelle, en évoquant des problèmes relatifs à la morale et surtour au droit. 

Une question qui a contribué à faire l’actualité de ces derniers jours revient de manière régulière dans le débat public: celle de la justification de l’irresponsabilité pénale. Le droit admet le principe selon lequel « on ne juge pas les fous », principe qui sous-tend l’article 122-1 de notre code pénal : « N’est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes. » Les juges  considèrent qu’il y a « abolition du discernement » lorsque l’auteur d’un délit ou d’un crime est privé « au temps de l’action », c’est-à-dire  » au moment des faits «  de la conscience de soi nécessaire à la maîtrise de soi. Ce qui signifie qu’il peut y avoir un préjudice et une victime sans que l’auteur du préjudice puisse être reconnu responsable et donc coupable. Dans un tel cas, la justice rend un non-lieu et il ne peut y avoir de procès. Il peut y avoir internement dans un hôpital psychiatrique mais non punition (la punition est la sanction d’une faute) et condamnation à la prison. Il en résulte généralement un sentiment de révolte chez la victime ou les proches de la victime, ainsi que dans l’opinion. 

Illustrations :

L’affaire qui fait l’actualité est l’affaire Sarah Halimi, du nom d’une dame tuée par l’un de ses voisins, Kobili Traoré, dans la nuit du 3 au 4 avril 2017. Celui-ci s’était introduit chez elle avant de la frapper, puis de la jeter par la fenêtre du troisième étage au cri de « Allahou Akbar ». La justice a déclaré Kobili Traoré irresponsable pénalement après que six des sept experts psychiatres consultés ont estimé qu’il y avait abolition du discernement en raison d’une  » bouffée délirante aiguë » suite à une consommation de cannabis.

L’affaire a pris une dimension politique en raison de la dimension antisémite du crime. Cette dimension politique n’est pas le sujet ici et pourrait d’ailleurs être relativisée en considération d’une autre affaire à laquelle on aurait pu aussi prêter un sens politique. 

Sur le plan du droit, le point qui prête à discussion dans l’affaire Halimi concerne le lien entre la consommation de cannabis et l’acte meurtrier commis sous l’emprise de la bouffée délirante. On a pu comparer, là encore, avec une autre affaire du même type, dans laquelle la consommation de cannabis a été considérée par les juges comme une « circonstance aggravante »

Au regard de la justice pénale, la responsabilité et la culpabilité reposent sur la notion de « faute ». Le droit pénal doit être distingué du droit civil. La justice peut vous condamner au civil à verser une réparation pour un dommage causé involontairement (à l’occasion d’un accident par exemple), sans que vous soyez estimé responsable pénalement et jugé coupable. Il peut autrement dit, y avoir dommage sans faute. La faute suppose la transgression intentionnelle de la loi par une volonté libre. Selon le droit pénal, nous ne sommes responsables que des dommages que nous avons volontairement provoqué en transgressant intentionnellement la loi. L’article 1382 du Code Napoléon énonce la règle simple qui définit la responsabilité juridique : « Tout fait quelconque de l’homme qui cause à autrui un dommage oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer.» En théorie, je ne devrais donc pas pouvoir être jugé coupable en l’absence d’intention consciente (quand « je ne l’ai pas fait exprès », comme disent les enfants pour se justifier). C’est pourtant ce qui arrive souvent et qui est prévu par la loi. On peut être tenu par la justice pour pénalement responsable d’un homicide involontaire, par exemple, lequel consiste à causer la mort d’une personne par imprudence, sans en avoir eu l’intention délibérée. Dans le cas d’un accident de la route causé par une altération de la conscience [« altération », c’est-à-dire légèrement « autre », mais pas « abolition », c’est-à-dire disparition] due à la consommation d’alcool ou de produits stupéfiants, la responsabilité est engagée. Elle est même considérée comme une circonstance aggravante. Pourquoi ? Parce que cette consommation est estimée être une décision consciente, une imprudence, sans doute, mais une imprudence librement consentie. Le droit considère donc que je suis responsable d’une action que je n’ai pas consciemment voulue, dans la mesure où il est possible de montrer que je suis coupable de négligence, parce que l’action en question constitue une conséquence prévisible de mon comportement dont j’aurais pu prendre conscience

Dans l’affaire Halimi, les juges ont estimé que ce qui s’applique à un homicide involontaire lors d’un accident de la route ne s’applique pas à un meurtrier qui agit sous l’emprise d’une bouffée délirante. Pourquoi ? Parce qu’ils ont considéré que l’état délirant ne pouvait être anticipé au moment de la consommation de cannabis. L’acte criminel ne pouvait donc être rattaché à aucune intention consciente ou choix délibéré. Ni la préméditation de l’acte, ni le pouvoir de s’en abstenir durant le temps de l’action n’ont été reconnus. La consommation illégale de cannabis, volontaire et régulière, n’a pas été reconnue comme une « faute antérieure » justifiant que l’on impute la responsabilité de l’acte à son auteur, parce que les psychiatres et les juges ont estimé que le délire psychotique n’était pas le but de la consommation et que ce délire n’était pas prévisible par le consommateur : « Tout conducteur, écrivent les psychiatres, sait que l’alcool émousse les réflexes, diminue la vigilance et constitue donc un facteur accidentogène. Il peut donc difficilement s’étonner d’être considéré comme responsable lors d’un accident. Le fumeur de cannabis, même s’il n’est pas, comme Kobili Traoré, un délinquant toxicomane, ignore généralement les effets redoutables de ce toxique, dont la banalisation actuelle, dans les médias, dissimule la dangerosité. » Seul l’un des psychiatre a plaidé pour la reconnaissance de la responsabilité pénale au motif que le meurtrier avait personnellement contribué à l’apparition de son trouble mental par sa consommation régulière et délibérée de cannabis : « De même, écrit-il, que « nul n’est censé ignorer la loi », fiction juridique sur laquelle repose l’édifice du code pénal, ne signifie pas que chacun en connaît tous les articles par cœur, « nul n’est censé ignorer les effets du cannabis » ne veut pas dire que tout le monde en maîtrise les données scientifiques. S’il est inéquitable d’imputer à Kobili Traoré l’intention délibérée de tuer, il est faux de prétendre qu’il n’est pour rien dans la perte de contrôle qui a permis le passage à l’acte criminel.  » 

Suite au scandale provoqué par l’affaire, le président de la République, quelques politiques et certains juristes ont proposé de changer la loi afin d’élargir le champ de la responsabilité : il s’agirait de faire en sorte que l’irresponsabilité pénale soit automatiquement exclue lorsque le trouble psychique qui abolit le libre arbitre trouve son origine dans la consommation volontaire de produits toxiques. Aujourd’hui, la loi demande au juge d’examiner si l’auteur de l’acte disposait, au moment des faits, de son « discernement », c’est-à-dire de la conscience de soi et de ses actes. L’état de démence pendant l’acte suffit à établir l’irresponsabilité pénale, quelle que soit la cause de cet état de démence. Faut-il changer la loi pour permettre au juge d’imputer au dément la responsabilité de son acte lorsque celui-ci a lui-même contribué, soit par le refus de soin, soit par la consommation des produits stupéfiants, et sans forcément en avoir conscience, à la production de son état de démence ? C’est l’enjeu du débat actuellement en cours.

L’intérêt philosophique de ces considérations juridiques est de faire apparaître les catégories métaphysiques utilisées dans la vie morale et sociale ordinaire. Les notions de faute, de culpabilité et de responsabilité ne sont pas des évidences incontestables. On l’a vu à propos des procès d’animaux, la notion de responsabilité individuelle fondée sur le libre arbitre n’a pas toujours été au coeur du droit. On trouve par exemple dans un texte de Platon, Les Lois, dans lequel celui-ci propose une réforme réaliste des institutions athéniennes, la trace de la dimension archaïque de ces institutions au regard des critères moderne : « Si une bête de charge ou quelque autre animal tue un homme, les parents du mort le poursuivront en justice, excepté les cas où un pareil accident arriverait dans les jeux publics. Les juges seront choisis parmi les agronomes, à la volonté des parents, et en tel nombre qu’ils leur plaira; si l’animal est reconnu coupable, il sera tué et jeté hors des frontières. Si une chose inanimée (excepté la foudre et les autres traits lancés de la main des dieux) ôte la vie à un homme soit par sa propre chute, soit par celle de l’homme, le plus proche parent du mort prendra pour juge un de ses voisins, afin d’écarter, la souillure de toute sa famille. La chose condamnée sera jetée hors des frontières comme il a été dit des animaux. » On pouvait donc, dans la Grèce antique, considérer des choses inanimée, donc totalement dépourvues de conscience, comme responsables au regard de la justice, c’est-à-dire capables de rendre des comptes devant un tribunal. Cela tient au fait que le droit avait pour fonction non de punir la transgression délibérée d’une loi (conception moderne de la faute et de la culpabilité) mais de réparer un désordre et un dommage, comme on l’a vu aussi à propos des insectes dévoreurs de vignes dans une campagne française du 17e siècle.

La notion de responsabilité individuelle fondée sur le libre arbitre se rencontre dans la philosophie antique et dans la théologie mais c’est l’humanisme moderne qui en a fait la notion la notion centrale de la morale et du droit. Selon la conception moderne de la responsabilité, il ne peut y avoir de responsabilité sans volonté libre, c’est-à-dire sans le pouvoir de se reconnaître libre de consentir ou de résister à la force du désir (ou de la pulsion) en soi. C’est la raison pour laquelle les animaux, les enfants et les fous sont jugés irresponsables. Le libre arbitre désigne le pouvoir de la volonté en tant qu’elle est distincte du désir. La liberté de la volonté suppose la conscience de soi, puisqu’il faut une distance par rapport à soi-même, la conscience de ses propres états de conscience, pour qu’il y ait place pour la délibération intérieure et le choix délibéré. La liberté de la volonté, autrement dit, est indissociable de la réflexion, laquelle est un retour sur soi, une sorte de dédoublement de la conscience, le dédoublement en Moi-sujet (qui pense) et Moi-objet (qui est l’objet de la pensée). C’est cette faculté de réflexion qui fait la volonté responsable. On attribue exclusivement à l’homme la liberté et la responsabilité parce qu’on considère que la subjectivité, le pouvoir de dire « je », « je veux » ou « je pense », est le propre de l’homme. « Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les êtres vivants sur la terre » (Kant).

Sur cette base on peut concevoir les trois grandes argumentations philosophiques possibles sur le libre arbitre et la reponsabilité, les trois argumentations qu’il faudrait pouvoir exposer dans une dissertation sur le problème de la liberté au sens du libre arbitre : 1) l’argumentation qui affirme le caractère absolu et illimité de la responsabilité humaine; 2) l’argumentation selon laquelle tout homme est innocent et irresponsable parce que toute conduite humaine est nécessairement déterminée par des causes inconscientes, indépendantes de la volonté ; 3) la synthèse dite « compatibiliste », c’est-à-dire la thèse selon laquelle il faut affirmer ensemble la liberté humaine et le déterminisme.

La thèse de la liberté absolue et de la responsabilité illimitée peut être illustrée par l’existentialisme de Jean-Paul Sartre, un philosophe français du 20e siècle. « L’homme est condamné à être libre« , écrit celui-ci dans le texte ci-dessous, tiré d’une conférence de 1945, L’existentialisme est un humanisme. Sartre radicalise la thèse de Rousseau, qui définit comme on l’a vu la nature humaine en opposant l’homme à la nature. L’homme se définit par la liberté, ce qui signifie qu’on ne peut le définir comme un être naturel. L’être de l’homme est ce qu’il fait de lui-même dans son histoire, par sa liberté : il s’auto-détermine, se construit lui-même par son projet, sa manière de se projeter vers son avenir. Cela vaut pour l’espèce ou les sociétés comme pour l’individu. C’est le sens de la formule de l’existentialisme, « l’existence précède l’essence » : une « essence », c’est en quelque sorte une définition dans laquelle un être est enfermé, un destin. Une table ne peut être autre chose qu’une table. Une abeille ne peut être autre chose qu’une abeille. La connaissance scientifique vise à décrire et expliquer l’essence de chaque être dans la nature en dévoilant les mécanismes naturels qui déterminent par avance toute son existence et rendent celle-ci prévisible. Au regard des sciences, donc, pour chaque être, l’essence (l’identité, la définition, la nature) précède l’existence.  Cela s’applique également à l’homme et c’est ce qu’on appelle le déterminisme :  les sciences étudient l’identité naturelle de l’homme, commune à tous les hommes (sa physiologie, son code génétique, etc.) ou bien, s’agissant de l’histoire ou de la sociologie, l’identité culturelle (la tradition) ou la structure sociale qui déterminent la vie sociale et le destin des individus dans une société humaine.

La thèse de la liberté humaine, en affirmant que « l’existence précède l’essence » est que l’homme, parce qu’il est une conscience, une subjectivité, dispose d’une capacité d’auto-détermination telle qu’il peut déterminer par lui-même le sens de son existence, construire son histoire et sa destinée, sans être enfermé dans les limites d’une identité pré-définie (identité d’une nature, d’une culture ou d’une catégorie sociale). L’homme existe d’abord, il se définit ensuite par ses choix, ses projets, ses actions: il doit en conséquence se considérer, sur le plan individuel comme sur le plan politique, comme responsable de ce qu’il est, le produit de ses propres choix, et responsable de son devenir, donc de sa destinée. Dire que l’homme est condamné à être libre signifie que la liberté est son destin, ou que son destin est de ne pas avoir de destin, puisqu’il lui faut admettre que ni Dieu, ni la nature, ni la société ne sont responsables de ce qui lui arrive. Ce qui lui arrive est le produit de sa liberté, de ce qu’il a fait ou de ce qu’il n’a pas fait, parce qu’il a choisi, ou pouvait choisir, de le faire ou de ne pas le faire.

Dans le texte ci-dessous, Sartre, commentant une formule de l’écrivain russe Dostoïevsky, tire les conséquences sur le plan moral de sa thèse sur la liberté humaine. Dire qu’il n’y a pas de déterminisme, que l’homme est condamné à être libre, signifie que nous sommes sans excuses, responsables de tout ce qui nous arrive. Celui qui tue dans un moment de passion doit être considéré comme « responsable de sa passion ». Si on applique cette conception maximaliste de la liberté au cas, évoqué plus haut, de celui qui tue sous l’emprise d’une bouffée délirante déclenchée sous l’effet d’une consommation régulière de cannabis, il faudrait dire que celui-ci est responsable de sa folie, puisque l’abolition de la conscience au moment de l’acte est le produit de ce que l’individu en question a fait de lui-même par ses choix, par la manière dont il a construit sa vie et sa personnalité. Le mécanisme neuropsychique qui explique le trouble mental ne devrait pas dans un tel cas servir d’excuse ou de justification de l’irresponsabilité pénale. C’est un raisonnement de ce type qui motive ceux qui proposent de changer la loi pour abolir automatiquement l’abolition du discernement et l’irresponsabilité pénale en cas de prise de stupéfiant. 

Dans le texte, Sartre, qui défend un humanisme athée, évoque également le rapport à Dieu. Il commente une citation de l’écrivain russe Dostoïevsky, qui exprime l’idée selon laquelle il n’y aurait pas de responsabilité morale sans Dieu. Dans les Frères Karamazov, Dostoïevsky fait même dire à l’un de ses personnages : « Nous sommes tous coupables de tout et de tous envers tous et moi plus que tous les autres. » La responsabilité de l’homme devant Dieu est d’un poids plus écrasant que sa responsabilité devant la justice des hommes. Elle est illimitée car l’homme n’est jamais à la hauteur de ce Dieu attend de lui.  Pour Sartre, au contraire, la foi est une « mauvaise foi » par laquelle l’homme pense pouvoir se décharger de sa responsabilité. D’abord, parce que si je suis la créature de Dieu, pour moi « l’essence » précède « l’existence » : je suis dans la main de Dieu comme l’outil fabriqué par l’artisan, qui définit par avance la fonction et le destin de l’être qu’il a créé, de sorte que je ne peux me penser comme responsable de ma destinée. Ensuite, parce que si je crois que Dieu est l’auteur des lois morales, je suis dispensé de la responsabilité d’avoir à définir les valeurs qui peuvent guider et justifier mon existence. Enfin, parce que si je justifie mes décisions et mes actions par les signes que Dieu m’envoie, je suis tenté d’oublier que je suis responsable de la lecture que j’en fais. Ce qui sépare le croyant paisible du « guerrier de Dieu », par exemple, tient à l’interprétation de la volonté et du message de Dieu, dont l’homme est seul responsable. 

Dostoïevsky avait écrit : « Si Dieu n’existait pas, tout serait permis. » C’est là le point de départ de l’existentialisme. En effet, tout est permis si Dieu n’existe pas, et par conséquent l’homme est délaissé, parce qu’il ne trouve ni en lui, ni hors de lui une possibilité de s’accrocher. Il ne trouve d’abord pas d’excuses. Si, en effet, l’existence précède l’essence, on ne pourra jamais l’expliquer par référence à une nature humaine donnée et figée; autrement dit, il n’y a pas de déterminisme, l’homme est libre, l’homme est liberté. Si, d’autre part, Dieu n’existe pas, nous ne trouvons pas en face de nous des valeurs ou des ordres qui légitiment notre conduite. Ainsi nous n’avons ni derrière nous, ni devant nous, dans le domaine numineux des valeurs, des justification et des excuses. Nous sommes seuls, sans excuses. C’est ce que j’exprimerai en disant que l’homme est condamné à être libre. Condamné, parce qu’il ne s’est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parce qu’une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu’il fait. L’existentialiste ne croit pas à la puissance de la passion. Il ne pensera jamais qu’une belle passion est un torrent dévastateur qui conduit fatalement l’homme à certains actes, et qui, par conséquent, est une excuse. Il pense que l’homme est responsable de sa passion. L’existentialiste ne pensera pas non plus que l’homme peut trouver un secours dans un signe donné, sur terre, qui l’orientera; car il pense que l’homme déchiffre lui-même le signe comme il lui plaît. Il pense donc que l’homme, sans appui et sans aucun secours, est condamné à chaque instant à inventer l’homme. 

Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme (1945)

La thèse de l’innocence ou de l’irresponsabilité de l’homme se fonde sur la critique de l’idée de libre arbitre au nom du déterminisme. Le texte de Spinoza présenté ci-dessous fournit la matrice de la critique de la croyance au libre arbitre. La conscience de soi n’est pas pour Spinoza ce qui fait la liberté humaine mais la cause de la fausse croyance en celle-ci. La croyance au libre arbitre est une erreur persistante, une illusion de la conscience fondée sur l’ignorance des causes qui la déterminent. L’expérience de pensée proposée par Spinoza dans le texte, celle de la pierre qui pense, permet de comprendre cette idée. Une pierre ne peut être la cause volontaire de son mouvement. Le mouvement ne peut venir que d’une cause extérieure, la force qui propulse la pierre. Imaginons que la pierre en mouvement soit douée de conscience sans avoir conservé la mémoire du jet initial ayant provoqué son mouvement : elle serait alors, du fait de sa conscience d’elle-même et de l’ignorance de la cause de son mouvement, persuadée d’être l’auteur de ce mouvement, de l’avoir décidé et choisi. Elle serait dans l’illusion du libre arbitre. Telle est la situation de l’homme. Doué de conscience, mais ignorant les causes qui le font agir, expliquent sa conduite et déterminent son existence, il croit agir librement. Il s’agit cependant d’une illusion, que la science contribue à dissiper toutes les fois qu’elle dévoile un déterminisme, un processus inconscient, naturel, social ou psychologique, qui permet d’expliquer le comportement ou l’action qu’on croyait volontaire. Comme toutes les choses dans le monde, le mouvement de l’homme (ses actions, sa conduite) s’explique par des causes extérieures. Mes gènes sont hérités de mes ancêtres, ma culture et mes valeurs me viennent de l’éducation que j’ai reçue, etc.

A la différence de la pierre, je suis un organisme vivant, j’ai un cerveau complexe, qui produit ce qu’on appelle la conscience et l’intelligence. Mais la conscience est le bout d’une chaîne causale, le produit d’un déterminisme inconscient : il y a en moi, dans mon corps, dans mon cerveau, des processus dont je n’ai pas conscience, dont je ne suis pas responsable, qui sont des « causes extérieures » à ma conscience et qui vont déterminer l’arrivée de telle pensée, de tel désir dans ma conscience, que je pourrais croire avoir choisi sans jamais avoir été en situation de les choisir. « Une pensée vient quand « elle » veut, écrit Nietzsche, et non pas quand « je » veux » : il serait préférable de dire « ça pense en moi », il y a de la pensée produite par la machine cérébrale qu’est mon cerveau, plutôt que « je pense », qui n’est qu’une manière de parler, un usage de la grammaire, mais pas une réalité. Quand plusieurs désirs s’affrontent dans ma conscience, je pense être en situation de délibérer et de choisir, mais il s’agit là encore d’une illusion : le désir le plus fort l’emporte toujours, raison pour laquelle, rappelle Spinoza, il nous arrive de voir le meilleur et de faire le pire. Le drogué a beau savoir qu’il devrait arrêter, l’addiction est trop forte. Pour Spinoza, « le désir est l’essence de l’homme« : le désir et la volonté se confondent, il n’existe pas en nous de volonté libre qui pourrait choisir de résister à la force du désir.

L’ivrogne, écrit Spinoza, croit dire librement ce que, sans l’ivresse, sans l’effet de la cause extérieure qui a altéré son état de conscience, il ne dirait pas. Nous pensons pouvoir distinguer la responsabilité de l’homme qui possède son libre arbitre et conserve le contrôle de ses actes de l’irresponsabilité du fou dont l’état délirant abolit le discernement et le libre arbitre. Pour Spinoza, c’est une erreur. L’homme sain d’esprit ne possède pas davantage de libre arbitre que le fou. Le délirant est le miroir de ce que nous sommes vraiment : des êtres qui ne peuvent être tenus pour responsables de ce qu’ils pensent et de ce qu’ils font, car ils n’en sont pas réellement les auteurs. L’homme sain d’esprit n’est pas plus libre ni plus responsable de ce qu’il fait : il est simplement plus conscient, ce qui lui donne l’illusion d’être plus libre. De même que l’expert psychiatre révèle aux hommes qui voudraient tenir le criminel pour responsable la réalité du trouble psychique inconscient qui est la véritable cause du crime, le rôle de la science est, dans tous les domaines de la condition humaine, de dissiper l’illusion de la liberté humaine en produisant la connaissance des mécanismes naturels ou sociaux, neuropsychiques ou psychologiques qui déterminent nos comportements sans qu’on en ait conscience

Descendons aux choses créées qui sont toutes déterminées par des causes extérieures à exister et à agir d’une certaine façon déterminée. Pour rendre cela clair et intelligible, concevons une chose très simple : une pierre par exemple reçoit d’une cause extérieure qui la pousse, une certaine quantité de mouvement et, l’impulsion de la cause extérieure venant à cesser, elle continuera à se mouvoir nécessairement. Cette persistance de la pierre dans le mouvement est une contrainte, non parce qu’elle est nécessaire, mais parce qu’elle doit être définie par l’impulsion d’une cause extérieure. Et ce qui est vrai de la pierre il faut l’entendre de toute chose singulière, quelle que soit la complexité qu’il vous plaise de lui attribuer, si nombreuses que puissent être ses aptitudes, parce que toute chose singulière est nécessairement déterminée par une cause extérieure à exister et à agir d’une certaine manière déterminée. Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu’elle continue de se mouvoir, pense et sache qu’elle fait effort, autant qu’elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre assurément, puisqu’elle a conscience de son effort seulement et qu’elle n’est en aucune façon indifférente, croira qu’elle est très libre et qu’elle ne persévère dans son mouvement que parce qu’elle le veut. Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits [appétits = désirs] et ignorent les causes qui les déterminent. Un enfant croit librement appéter [désirer] le lait, un jeune garçon irrité vouloir se venger et, s’il est poltron, vouloir fuir. Un ivrogne croit dire par un libre décret de son âme ce qu’ensuite, revenu à la sobriété, il aurait voulu taire. De même un délirant, un bavard, et bien d’autres de la même farine, croient agir par un libre décret de l’âme [décret de l’âme = décision de la conscience] et non se laisser contraindre. Ce préjugé étant naturel, congénital parmi tous les hommes, ils ne s’en libèrent pas aisément. Bien qu’en effet l’expérience enseigne plus que suffisamment que, s’il est une chose dont les hommes soient peu capables, c’est de régler leurs appétits, et bien qu’ils constatent que partagés entre deux affections contraires [affections = les désirs, en tant qu’ils nous affectent et ne sont pas librement choisis], souvent ils voient le meilleur et font le pire, ils croient cependant qu’ils sont libres, et cela parce qu’il y a certaines choses n’excitant en eux qu’un appétit léger, aisément maîtrisé par le souvenir fréquemment rappelé de quelque autre chose.

Baruch Spinoza, Lettre à Schuller (1667)

Si le libre arbitre est une illusion, les notions de responsabilité, de faute, le culpabilité, qui n’ont aucun sens sans l’idée du libre arbitre, le sont aussi. Ce qui signifie que la morale elle-même, ainsi que le droit en tant qu’il se fonde sur des notions morales, est une erreur. Friedrich Nietzsche, le critique le plus radical de la morale, conçoit même l’hypothèse que la croyance au libre arbitre a été inventée (par les religions) et introduite dans le monde pour justifier la morale, culpabiliser et punir les hommes : « Si l’on a conçu les hommes libres, écrit-il, c’est à seule fin qu’ils puissent être jugés et condamnés, afin qu’ils puissent devenir coupables ». Admettre que le libre arbitre est une erreur conduit à considérer, si on est cohérent, que tout homme, comme le dément, et même s’il n’y a pas abolition du discernement, est irresponsable, donc au sens propre innocent. Donc aussi les criminels. Ce qui n’implique pas que la société doit cesser de se défendre contre le crime, mais qu’il faut, du point de vue de la philosophie déterministe, adopter un autre regard sur le criminel. On ne juge pas les fous et les animaux, mais on peut bien sûr les enfermer ou les éliminer pour s’en défendre si on les estime dangereux. Débarrassés de l’illusion du libre arbitre, nous disent les philosophes spinozistes, nous ne devrions juger personne. Comme l’écrit Bertrand Russell, nous devrions traiter les hommes comme nous traitons les automobiles. Quand une automobile tombe en panne, nous ne considérons pas qu’elle est responsable de sa panne. Nous ne la jugeons pas, nous essayons de la réparer. Puisque les hommes ne sont pas plus libres que les machines, il faudrait avoir la même attitude avec les hommes : 

Personne ne traite une automobile aussi stupidement qu’on traite un être humain. Quand l’automobile ne veut pas avancer, on n’attribue pas cette panne à quelque péché; on ne dit pas: « tu es une méchante automobile, et je ne te fournirai pas d’essence avant que tu ne démarres. » Au contraire, l’on cherche à découvrir ce qui ne marche pas et à le réparer. Traiter de manière analogue un être humain est cependant considéré comme contraire aux vérités de notre sainte religion…

Bertrand Russell, La religion a-t-elle contribué à la civilisation ? (1957)

Les deux thèses, celle de la liberté humaine et celle du déterminisme sont-elles compatibles ? Elles semblent s’exclure, mais force est de constater que notre droit, en reconnaissant la possibilité de l’irresponsabilité pénale, admet que l’homme peut être considéré de deux points de vue différents : comme un être libre et responsable lorsqu’il est conscient de ce qu’il fait et de ce qu’il est; comme un être irresponsable lorsque, dépossédé de la conscience de soi et du libre arbitre, il est sous l’emprise d’une force inconsciente qui prend possession de sa personne pour agir à sa place. Pour établir l’irresponsabilité pénale, la justice fait appel  à une expertise scientifique. La psychiatrie n’est certes pas une science exacte, c’est un point qui alimente les polémiques au sujet de l’irresponsabilité pénale, mais c’est néanmoins au nom d’un savoir, d’une connaissance des mécanismes psychiques, que les psychiatres sont invités à se prononcer.

Il est donc possible de défendre la thèse selon laquelle on ne peut faire l’économie d’aucun des deux points de vue, celui de la morale qui considère l’homme comme libre et responsable, et celui de la science qui le considère comme le produit d’un déterminisme qui échappe à la conscience des acteurs. Pour la science, le déterminisme est un postulat : tout est déterminé, il n’y a pas d’effet sans cause. En raison de notre ignorance, il est impossible d’écarter l’hypothèse que nous ne sommes pas libres lorsque nous croyons agir librement. La liberté de la volonté est toujours incertaine. L’homme ne se définit pas exclusivement par la liberté. Il est un produit de la nature, de la société et de son histoire. Le progrès de la connaissance dévoile aux hommes la diversité des déterminismes qui pèsent sur eux. 

Comment dès lors, peut-on admettre la compatibilité de la thèse de la liberté avec la science ? Kant apporte à ce problème une réponse en deux temps. D’abord, il faut reconnaître que, de même que nous ne savons pas si nous sommes libres (au sens du libre arbitre), nous ne pouvons non plus être certains que nous ne sommes pas libres, en raison des limites de la connaissance. La limitation du savoir humain est en un sens provisoire (la science progresse) mais en un autre sens définitive : l’esprit humain n’atteindra jamais l’omniscience qu’on prête à Dieu, de sorte qu’il y aura toujours une part d’inconnaissable. Ensuite et surtout, si nous ne pouvons pas être certains que nous sommes libres, il est certain que nous ne pouvons éviter de croire que nous le sommes, et même que nous devons croire que nous le sommes. L’idée de liberté est imposée par la morale, comme sa condition nécessaire, et c’est parce que la morale est certaine (selon Kant), que l’idée de liberté ne peut être niée. La morale dit « Tu dois ! ». Elle dit donc en même temps: « Tu peux ! », « Tu dois, donc tu peux« , « Tu peux le faire (ou t’abstenir de le faire), parce que ta conscience exige que tu le fasses (ou que tu t’abtiennes de le faire) ». Aucune science, aucun dévoilement d’un mécanisme inconscient ne peut réfuter le jugement de la conscience morale, ni la conscience d’être responsable de ce qu’on sait devoir faire (ou ne pas faire). La conscience du Bien et du Mal, du juste et de l’injuste, fonde la responsabilité et prouve non pas la réalité de la liberté mais la nécessité de l’idée de liberté.

C’est cette thèse qu’illustre le texte de Kant ci-dessous, dans lequel celui-ci invite son lecteur à se placer du point de vue d’un homme qui aurait à choisir entre la vie et la pire des injustices. Aucun homme, affirme Kant, ne choisirait de de perdre la vie en échange d’un moment de plaisir suprême (ici, ce qui est suggéré, c’est une nuit de plaisirs avec la femme rêvée). Le renoncement au plaisir ne serait en telle circonstance qu’une apparence de libre choix, le choix étant en réalité déterminé par l’instinct de survie. En revanche, chacun sait qu’il pourrait au moins hésiter, donc avoir conscience de sa liberté, de son pouvoir de choisir, devant la perspective d’avoir à sauver sa vie au prix de la plus grande des injustices, condamner un innocent à une mort certaine. La conscience morale interdit même la justification que constituerait l’excuse d’agir sous la contrainte et une menace de mort. La conscience morale est conscience d’une responsabilité irrécusable, qu’il est impossible de fuir. Elle est donc conscience d’une liberté irréductible.

Le sacrifice de soi ne peut être qu’un libre choix attestant de notre aptitude à résister au plus fort de tous les désirs, celui de rester en vie. Bien entendu, il ne s’agit ici que d’une expérience de pensée. Kant veut dire que seul le désintéressement pourrait prouver la liberté. Le fait de pouvoir soupçonner la présence d’un désir, conscient ou inconscient, donc d’un intérêt caché, derrière chaque action humaine, est une objection contre le libre arbitre, un argument en faveur de la thèse de Spinoza. Or, le désintéressement n’est jamais certain. Mais la conscience de sa possibilité, elle, est certaine. Nous pensons avoir en nous le pouvoir de résister à un désir, le pouvoir de sacrifier un intérêt pour faire le Bien ou éviter de faire le Mal. La conscience de ce pouvoir, la conscience du pouvoir de s’abstenir de commettre un acte injuste, correspond à l’idée de liberté, une idée dont ni le sujet humain ni la société ne peuvent se passer et qui fonde la responsabilité. L’homme ne pourrait selon Kant nier sa liberté et sa responsabilité sans nier non seulement la morale, mais son humanité même. 

Supposez que quelqu’un allègue, à propos de son inclination à la luxure, qu’il lui est absolument impossible d’y résister quand l’objet aimé et l’occasion se présentent à lui : si, devant la maison où cette occasion lui est offerte, un gibet se trouvait dressé pour l’y pendre aussitôt qu’il aurait joui de son plaisir, ne maîtriserait-il pas alors son inclination ? On devinera immédiatement ce qu’il répondrait. Mais demandez-lui si, dans le cas où son prince prétendrait le forcer, sous la menace de la même peine de mort immédiate, à porter un faux témoignage contre un homme intégre qu’il voudrait supprimer contre de fallacieux prétextes, il tiendrait alors pour possible, quelque grand que puisse être son amour de la vie, de le vaincre quand même. Il n’osera peut-être pas assurer qu’il le ferait ou non; mais que cela lui soit possible, il lui faut le concéder sans hésitation. Il juge donc qu’il peut quelque chose parce qu’il a pleinement conscience qu’il le doit, et il reconnaît en lui la liberté qui sinon, sans la loi morale, lui serait restée inconnue.

Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique (1788)

Humanisme et utilitarisme

L’humanisme et l’utilitarisme sont les deux courants principaux de la philosophie morale moderne. L’objet de la philosophie morale est de définir le critère de la moralité, c’est-à-dire de la valeur morale des actions. La conscience morale est la faculté de se représenter le Bien et le Mal, de juger la valeur morale de ses intentions et de ses actions, ou bien des intentions et des actions d’autrui. L’indignation, la colère que provoque le spectacle de l’injustice ou de l’indignité, constitue sans doute la meilleure preuve de l’aptitude de l’homme au jugement moral.

Si la philosophie morale est nécessaire, c’est afin d’identifier précisément le principe ou la règle universellement valable permettant non seulement de juger, mais aussi d’argumenter, dans le débat public, lorsqu’il s’agit de trancher une question morale au niveau de la communauté. Une doctrine morale, philosophique ou religieuse, répond à cinq questions

1) D’où vient l’autorité de la loi morale ? Quel est le fondement de la morale ? Dans le monothéisme, il s’agit de Dieu, de sa volonté et de sa loi. La philosophie n’admet pas de dogmes, de vérités incontestables, donc pas non plus de loi morale à laquelle il faudrait obéir sans examen critique. La philosophie est laïque par principe. Le critère moral universel recherché doit se fonder sur la nature humaine (raison et/ou sensibilité), qui est la même qu’on soit croyant ou non-croyant.

2) Quel est le principe moral universel (valable pour toutes les consciences) qui permet à la fois de fonder une obligation morale (le devoir) et de définir le critère du jugement moral, la distinction entre le Bien et le Mal ?

3) Que dois-je faire ? Quel est le contenu des obligations morales ? Quels sont les devoirs de l’homme, les fins morales [fins = objectifs, orientations]? Une morale définit des règles pour la volonté et pour l’action.

4) De quoi et de qui sommes-nous responsables ? Envers quels êtres avons-nous des devoirs ? Qui est « mon prochain » ou « mon semblable » envers lequel j’ai des obligations ? Qui est cet « autrui » ou ces « autres » dont parle la règle d’or qui commande de traiter autrui ou les autres comme soi-même ?

5) Comment la moralité est-elle possible ? C’est-à-dire : comment le désintéressement (l’arrachement à l’égoïsme naturel, à la logique de l’intérêt personnel), ou ce qui nous paraît être tel, est-il possible ?

A côté des morales théologiques (ou de la théologie morale), la philosophie morale s’efforce depuis le siècle des Lumières (le 18e siècle) de penser la morale d’un point de vue rationnel et universaliste (la raison est la même pour tous les hommes, en tout temps et en tout lieu), sans référence directe à une religion particulière. Deux grands courants se sont imposés, que l’on peut confronter, pour souligner les points d’accord, les divergences et les contradictions : l’humanisme kantien et l’utilitarisme de Jéremy Bentham. Emmanuel Kant (1724-1804) est un allemand et il est considéré comme le plus important des philosophes du siècle des Lumières. Sa philosophie morale, inspirée notamment de sa lecture de Jean-Jacques Rousseau, est une justification de la philosophie des droits de l’homme, de l’idéal du droit auquel se réfère la Révolution française en 1789. Pour Kant, la loi morale n’est pas la loi de Dieu mais une loi de la raison. L’homme peut donc connaître ses devoirs sans référence à Dieu. Sa philosophie morale définit une morale qu’on peut qualifier d’humaniste, parce qu’il s’en déduit que « l’homme n’a de devoirs qu’envers l’homme »: l’homme n’a pas d’obligation morale directe envers Dieu, la Nature ou les animaux. Jéremy Bentham (1748-1832) est un philosophe anglais. Il est le fondateur du courant de pensée morale et politique qu’on appelle l’utilitarisme, dont l’autre grande référence est John Stuart Mill (1806-1873). On va voir que, sur la base des présupposés qui sont les siens, la morale utilitariste est conduite à critiquer le préjugé anthropocentriste de la morale humaniste, ce qui permet de nourrir débats et controverses sur les questions morales.

Le principe moral : deux interprétations de la règle d’or

Kant et Bentham définissent l’un et l’autre le critère du jugement moral, une règle morale rationnelle et universellement valable. Pour Bentham, il s’agit du principe du plus grand bonheur du plus grand nombre sur la base du principe de l’égale considération de tous les intérêts. Une action est bonne si elle a pour effet d’augmenter le bonheur dans le monde, mauvaise si elle cause davantage de souffrances. Kant appelle « impératif catégorique » la règle morale universelle que nous dicte notre raison et qui doit nous servir de guide. Il en donne deux grandes formulations différentes mais dont on va voir qu’elles ont essentiellement la même signification : « Agis seulement d’après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle »; « Agis de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme fin, jamais simplement comme moyen.» La loi morale selon Kant et la morale humaniste commande le respect inconditionnel de la liberté, en soi et en autrui, et de vouloir les lois universelles qui garantissent l’égale liberté de tous, l’égalité en droits de tous les être libres.

Pour comprendre la divergence de ces deux philosophies morales, il faut remonter à l’origine du problème auquel elles répondent. Les deux philosophies sont comparables en ce qu’elles ont toutes deux pour ambition de fonder une morale indépendante de la religion (valable pour les croyants et pour les non-croyants) sur la base d’une sécularisation de la morale chrétienne. Le christianisme a imposé l’idée que le coeur de la morale est constitué par la fameuse « règle d’or », interprétée par le siècle des Lumières comme une loi naturelle commune à l’humanité. Une citation de Voltaire illustre cette nouvelle interprétation qu’on pourrait dire « laïque »: « La seule loi fondamentale et immuable qui soit chez les hommes est celle-ci : « Traite les autres comme tu voudrais être traité ». C’est que cette loi est la nature même : elle ne peut être arrachée du coeur humain

Ni Kant ni Bentham, cependant, ne se satisfont de cette formulation de la « loi naturelle », laquelle laisse trop de questions dans l’ombre : d’où vient cette loi ? En quel sens est-elle naturelle ? S’agit-il d’un conseil avisé fondé sur l’intérêt bien compris ou bien d’un véritable impératif moral qu’il faudrait mettre en oeuvre inconditionnellement, même à ses dépens ? Quelles orientations morales valables pour tous peut-on en déduire ? Que faut-il vouloir pour soi-même qu’il faudrait aussi vouloir pour autrui ? Pour le dire autrement: qu’est-ce qui, dans ce qu’on veut pour soi-même, est universalisable, susceptible d’avoir une valeur pour tout autre que soi ? Et qui est cet « autre » (ou qui sont ces autres) que je dois traiter comme un autre moi-même ? De quoi ou de qui sommes-nous moralement responsables ?

Les philosophies morales de Bentham et de Kant répondent à toutes ses questions sur la base d’un clivage fondamental concernant le rapport entre morale et bonheur. Selon Bentham, c’est notre nature animale, la nature sensible, qui fixe le but de toutes nos actions : « La nature a placé l’homme sous le gouvernement de deux maîtres souverains : la douleur et le plaisir. C’est à eux seuls qu’il appartient de signifier ce que nous devrions faire, comme de déterminer ce que nous ferons. » La finalité naturelle de l’action est l’évitement de la souffrance et la recherche du bien-être. La raison intervient pour déterminer les moyens d’atteindre ce but. Elle procède un calcul d’utilité. Nous agissons pour parvenir au bonheur ou sortir du malheur. Une action est utile si elle contribue au bonheur, nuisible, si elle génère de la souffrance. Le terme utilitarisme est cependant une source de malentendu. L’utilitarisme est une doctrine qui justifie à la fois la théorie de l’agent économique rationnel (l’homo oeconomicus qui maximise ses intérêts) et, sur le plan politique, une théorie du « Welfare State » (l’État au service du bien-être), elle-même fondée sur une théorie morale définie par l’altruisme. L’action morale est l’action utile non pas au bien-être personnel exclusivement mais au plus grand bonheur du plus grand nombre.

La morale utilitariste n’est pas une morale de l’intérêt bien compris. L’action morale est une action désintéressée. La règle d’or commande de vouloir pour les autres ce que l’on veut pour soi-même, donc de vouloir pour les autres le maximum de bien-être et le minimum de souffrance. La morale commande de rechercher le plus grand bonheur du plus grand nombre. La morale utilitariste est définie par l’altruisme, le souci du bonheur des autres, de tous les autres, c’est-à-dire de tous les êtres sensibles qui ont intérêt au bien-être. L’agent économique maximise la satisfaction de ses intérêts propres, l’agent moral maximise le bonheur du plus grand nombre. La règle morale commande d’agir en vue de contribuer à maximiser la quantité de bien-être et à minimiser la quantité de souffrance dans le monde, en essayant d’harmoniser et de donner satisfaction à tous les intérêts.

Pour Kant à l’inverse, « la loi morale en moi » est l’expression de « la raison pure pratique », c’est-à-dire de la raison en tant qu’elle détermine un but indépendamment de tout mobile sensible, donc de la recherche du bonheur. La loi morale commande de vouloir la loi, pourrait-on dire, c’est-à-dire de limiter la recherche de la satisfaction de ses intérêts propres par la considération d’une loi universelle garantissant la coexistence des libertés. La règle d’or n’est pas satisfaisante parce qu’elle semble commander de faire référence à la matière de la volonté, constituée par des désirs ou des intérêts, ce qui conduit inéluctablement à subordonner la loi morale à la recherche du bonheur. Ce qui est juste dans la règle d’or, c’est l’exigence de considérer autrui comme mon semblable, un autre moi-même; mais il faut y ajouter l’exigence symétrique de se considérer soi-même comme un autre, un parmi les autres. On atteint alors le point de vue véritablement moral, le point de vue de la loi, qui pose une règle universelle devant laquelle moi et autrui sommes égaux. Agir moralement consiste à agir d’après une règle que je me représente à la fois comme universellement valable et comme une condition de possibilité de la communauté des « êtres raisonnables », c’est-à-dire des êtres capables d’agir d’après la représentation d’une loi universelle.

Comment la moralité est-il possible ?

Le point de divergence le plus significatif sur le plan théorique concerne la question du fondement de la morale. La philosophie morale a pour objet de rendre compte de la possibilité du désintéressement qui définit la moralité. Dans le cadre chrétien, elle se conçoit aisément. Toute la Loi, dit Jésus, est contenue dans la formule : « Aime Dieu par-dessus tout et ton prochain comme toi-même ». Aimer Dieu est la condition qui rend possible l’amour du prochain, lequel amour (agapè, en grec, la charité, un pur amour de bienveillance, un pur « donner » qui n’attend pas de réciprocité) est un amour en quelque sorte « non humain », « surnaturel », à l’image de l’amour divin.

L’utilitarisme distingue clairement entre l’égoïsme et l’altruisme, récuse sans ambiguïté la doctrine de l’intérêt bien entendu qui rabattrait la moralité sur la prudence. Il postule le caractère désintéressé de l’intention morale, mais il se trouve embarrassé pour concevoir la possibilité de ce désintéressement: comment vouloir le bonheur de tous si la nature sensible fixe le but de l’action ? Si je prends comme critère ma sensibilité, la souffrance que je veux éviter est nécessairement ma souffrance, et le bien-être que je recherche est mon bien-être. Comment l’altruisme peut-il être possible ? Il faut faire référence à l’idée de « sentiments moraux » qui témoignent d’une disposition naturelle (innée) à la coopération et aux conduites altruistes. Cette doctrine, qui remonte à Adam Smith et se retrouve chez Darwin (l’évolutionnisme contemporain voit dans les comportements dit « moraux » un effet de la sélection naturelle) a aujourd’hui le vent en poupe car elle convient à l’athéisme matérialiste ainsi qu’à l’animalisme qui relativise la différence entre l’homme et l’animal. L’utilitarisme fait procéder de notre nature sensible (ou de notre être biologique) l’égoïsme comme l’altruisme, mais sans faire du second une expression subtile du premier.

Dans sa recherche d’une « fondation de la métaphysique des moeurs », Kant présente en revanche une métaphysique de la liberté: il est conduit à faire de la liberté de la volonté le fondement de la morale, en tant qu’elle permet à la volonté de se libérer du déterminisme sensible et donc de la préoccupation du bonheur comme mobile exclusif de l’action. En tant que je cherche le bonheur, le monde entier, tous les autres et moi-même ne sont pour ma volonté que des moyens, des ressources naturelles, humaines et personnelles à exploiter. La prudence commande sans doute de ménager ces ressources, mais elle ne commande pas un respect inconditionnel. Le paysan prend soin de ses bêtes, mais en vue de les transformer en produits de consommation. Le patron peut se soucier du bien-être de ses employés, mais en espérant qu’ainsi ils seront davantage productifs. D’une autre nature est la reconnaissance d’un « droit » qui doit être inconditionnellement respecté et qui soustrait les êtres qui en sont porteurs à l’emprise de l’exploitation illimitée. Le droit transforme l’être qu’il protège en « fin en soi », en une « personne » qui ne peut être traitée comme un simple moyen, une simple chose ou ressource disponible.

La conscience de l’obligation morale, consiste dans la reconnaissance de la différence entre les personnes et les choses, la reconnaissance de la dignité qui fonde le droit de la personne, et ce, même en l’absence de lois extérieures contraignantes. La responsabilité morale, qui est le propre de l’homme, a trois conditions : 1) la capacité, indépendamment des lois de l’État, de se représenter une loi universelle qui oblige au respect du droit de chaque personne; 2) la reconnaissance et le respect de la « personne » (l’être moral qui doit être traité comme un fin, non comme un simple moyen), en soi d’une part (la conscience morale, qui est conscience de sa liberté), en autrui (mon semblable) d’autre part; 3) la capacité de la volonté de se proposer librement une autre fin que le bonheur, une fin morale (qui ne peut être, selon Kant que « ma perfection propre », d’une part, le devoir de cultiver mes talents et la moralité en moi, ainsi, d’autre part, que « le bonheur d’autrui », point commun avec l’utilitarisme). Je ne peux vouloir traiter l’humanité dans ma personne comme dans celle de tout autre comme une fin, et non comme un simple moyen, sans la liberté du vouloir: l’être moral et l’être libre en l’homme se confondent; il n’y a pas de désintéressement possible, pas de responsabilité morale possible, sans la liberté.

De qui sommes-nous responsables ?

Toute loi morale exige de l’homme qu’il se soucie d’autre chose que de sa survie et de son propre bien-être. Pour cela, la nature suffit : l’amour de soi et le désir d’être heureux sont naturels. La règle d’or commande de soucier d’autrui comme de soi-même. Mais qui est autrui ? De quels êtres sommes-nous moralement responsables ?

Du point de vue de la morale humaniste, la distinction fondamentale est la distinction entre les choses (exploitables comme simples moyens au service des fins humaines) et les personnes, qui sont l’objet d’un respect inconditionnel justifiant qu’on leur attribue des droits. Le modèle à partir duquel Kant pense la morale est le droit, lequel constitue réciproquement le « débouché » réaliste et politique de la morale. Pour Kant, « l’homme n’a de devoir qu’envers l’homme »; seul l’être capable d’obligation et de responsabilité morales (la « raison pratique » est le nom de la faculté proprement humaine de légiférer universellement) peut avoir des droits, de sorte que le droit naturel à l’égale liberté ne concerne que les hommes. Raison pour laquelle la question de l’esclavage (comme dans le roman de Vercors) peut illustrer la morale humaniste. L’esclavage représente le degré maximum de l’exploitation de l’homme par l’homme, la réduction de l’homme au statut de chose, de simple moyen, d’instrument au service de la volonté du maître. En devenant la propriété d’autrui, l’esclave ne perd pas seulement sa liberté d’action : il est dépossédé de ce qui fait son humanité, la qualité d’agent libre, puisqu’il perd le droit d’avoir une volonté autonome, le pouvoir de déterminer par lui-même le sens de ses actions. Comme l’écrit Rousseau, la liberté d’un homme n’a pas de prix, elle est non négociable, car « c’est ôter toute moralité à ses actions que d’ôter toute liberté à sa volonté. » Réduit au statut de simple moyen au service des fins humaines, l’animal ne perd quant à lui que sa liberté d’action. Dépourvu de la qualité d’agent libre ou d’agent moral, il n’a rien à perdre sur le plan moral et n’a donc pas non plus un droit moral à la liberté. Il existe toutefois du point de vue de la morale humaniste, des devoirs envers la nature (la beauté de la nature) et les animaux, mais il s’agit de devoirs indirects qui sont en réalité des devoirs de l’homme envers lui-même, fondés sur le principe du respect de soi-même, de la dignité de la personne humaine.

La question des devoirs envers soi-même est l’une des divergences entre les deux philosophies morales. Pour les utilitaristes, il n’y a pas de devoir envers soi-même, car chacun veut nécessairement son propre bonheur. Il n’y a aucun mérite à travailler à satisfaire ses propres intérêts. Le devoir (l’obligation morale), source du mérite (de la valeur morale), ne peut avoir pour objet qu’un but qu’on ne se propose pas spontanément, en l’occurrence le bonheur d’autrui ou celui du plus grand nombre. On retrouve la même idée chez Kant. Mais mon devoir envers moi, selon Kant, ne concerne pas mon bonheur mais « ma perfection propre« : je dois travailler à élargir le champ de mes intérêts au-delà des mes intérêts particuliers pour contribuer au progrès de l’humanité. J’ai donc pour devoir de cultiver mes talents mais aussi de respecter et cultiver la moralité en moi, ma capacité de désintéressement. En respectant en soi la capacité d’admirer le spectacle de la beauté naturelle ou la capacité d’empathie envers la souffrance animale, c’est l’humanité de l’homme que, selon Kant, on respecte. Nos devoirs envers la Nature et envers les animaux ont pour véritable objet la dignité de la personne humaine, la « dignité », notion réservée à l’homme, signifiant valeur morale absolue.

Pour Bentham et les utilitaristes, il n’y a pas de droits naturels, seulement des intérêts, la morale exigeant l’égale considération de tous les intérêts. Si le critère est la souffrance et le bien-être, il faut convenir que tous les êtres sensibles ont des intérêts qui doivent être pris en compte par l’obligation de maximiser le bonheur dans le monde. L’utilitarisme est donc, depuis Bentham, un « animalisme », qui inclut tous les êtres capables de souffrir dans la sphère des « patients moraux », des « autres » envers lesquels nous avons une responsabilité morale. Bentham conçoit qu’on fasse une différence entre l’homme et les autres animaux, qu’on puisse tuer et manger les animaux, mais il ne s’agit que d’une différence de degré, qui tient au fait que l’homme ayant la conscience d’être mortel, il peut souffrir à l’idée qu’il va mourir, tandis que les autres animaux n’ont pas la capacité d’anticiper leur propre mort.

Les textes de Peter Singer et de Luc Ferry témoignent de l’actualité du débat entre humanisme et utilitarisme sur la question des droits des animaux ou des devoirs envers eux. L’utilitarisme s’associe au darwinisme pour relativiser la différence entre l’homme et l’animal, dénonçant l’humanisme comme étant à la fois un anthropocentrisme et un « spécisme », c’est-à-dire l’équivalent d’un racisme de l’espèce humaine à l’égard des autres espèces. L’humanisme, en revanche, fondé sur la définition de l’homme par la liberté qui le distingue qualitativement des autres animaux, peut concevoir qu’il existe des devoirs envers les animaux, mais uniquement à la condition de maintenir l’idée que seul l’homme a des droits ainsi que la hiérarchie morale entre l’homme et l’animal. Les deux philosophies admettent cependant la nécessité de faire abstraction de l’inégalité des intelligences (entre les individus ou entre le espèces) pour affirmer un principe moral d’égalité, l’égalité de considération des intérêts de tous les êtres sensibles pour l’utilitarisme, l’égalité en droits de tous les êtres libres pour l’humanisme. Le principe d’égalité exige dans les deux cas de faire abstraction de toutes les différences, à l’exception, pour l’utilitarisme, du critère de la sensibilité, et pour l’humanisme, de celui de la liberté (la qualité d’agent libre qui fonde la responsabilité).

Textes

Jéremy Bentham, Introduction aux principes de la morale et de la législation (1789)

Quels sont les agents qui, placés dans la sphère d’influence de l’homme sont susceptibles de bonheur  ? Ils sont de deux sortes  : d’autres êtres humains, autrement dit des personnes, et d’autres animaux, dont d’anciens juristes négligèrent les intérêts par insensibilité, et qui de ce fait ont été rabaissés au rang d’objet. Les religions indoues et musulmane semblent leur avoir témoigné une certaine attention. Pourquoi n’a-t-on pas tenu compte universellement de leur différence de sensibilité  ? Parce que les lois, qui sont le fruit d’une crainte mutuelle, ont tiré part du sentiment que les animaux sont doués de moins de raison [argument philosophique] et qu’ils ne disposent pas des mêmes ressources vitales que l’homme [argument biblique]. Pour quelles raisons ne les auraient-ils pas  ? On ne peut en donner aucune explication. Si le fait de manger était tout, nous aurions un bon motif pour dévorer certains d’entre eux de la manière que nous aimons : nous nous en trouverions mieux et eux pas plus mal, puisqu’ils n’ont pas la capacité d’anticiper comme nous les souffrances à venir. La mort qu’ils connaissent en général entre nos mains est par ce moyen toujours plus rapide et moins douloureuse que celle qui les attendait dans l’ordre fatal de la nature. Si le fait de tuer était tout, nous aurions un bon motif pour détruire ceux qui nous importunent: nous ne nous sentirions pas plus mal, et ils ne se porteraient pas moins bien d’être morts. Mais y a-t-il une seule raison pour que nous tolérions de les torturer ? Je n’en vois aucune.

Emmanuel Kant, Doctrine de la vertu – Les devoirs à l’égard des animaux (et du beau) considérés comme des devoirs envers soi-même.

A travers toute notre expérience, nous ne connaissons aucun être qui soit capable d’obligation (active ou passive), si ce n’est, uniquement, l’homme. L’homme ne peut donc avoir de devoir envers un être quelconque, si ce n’est, uniquement, envers l’homme, et s’il se représente cependant avoir un tel devoir, cela ne se produit que par une amphibolie des concepts de la réflexion [amphibolie = confusion] et son prétendu devoir envers d’autres êtres n’est qu’un devoir envers lui-même; il est amené à cette méprise par le fait de confondre son devoir en considération d’autres êtres avec un devoir envers ces êtres.

Concernant le beau, même inanimé, dans la nature, un penchant à la pure et simple destruction est contraire au devoir de l’homme envers lui-même : la raison en est qu’il affaiblit ou anéantit en l’homme ce qui, certes, n’est pas déjà en soi seul moral, mais du moins prépare pourtant cette disposition de la sensibilité qui favorise fortement la moralité, à savoir le sentiment qui consiste à aimer quelque chose sans nul dessein de l’utiliser (par exemple, les belles cristallisations, l’indescriptible beauté du règne vététal).

Concernant la partie des créatures qui est vivante, bien que dépourvue de raison, un traitement violent et en même temps cruel des animaux est de loin plus intimement opposé au devoir de l’homme envers lui-même, parce qu’ainsi la sympathie à l’égard de leurs souffrances se trouve émoussée en l’homme et que cela affaiblit et peu à peu anéantit une disposition naturelle très profitable à la moralité dans la relation avec les autres hommes – quand bien même, dans ce qui est permis à l’homme, s’inscrit le fait de tuer rapidement (d’une manière qui évite de les torturer) les animaux, ou encore de les astreindre à un travail (…). Même la reconnaissance pour les services longtemps rendus par un vieux cheval ou un vieux chien (comme s’ils étaient des personnes de la maison) appartient indirectement aux devoirs de l’homme, à savoir au devoir conçu en considération de ces animaux, mais cette reconnaissance, envisagée directement, n’est jamais qu’un devoir de l’homme envers lui-même.

Peter Singer, L’égalité animale expliquée aux humains (1985). Critique utilitariste du « spécisme ».

Si un être souffre, il ne peut y avoir de justification morale pour refuser de tenir compte de cette souffrance. Quelle que soit la nature de l’être qui souffre, le principe d’égalité exige que que sa souffrance soit prise en compte autant qu’une souffrance similaire – pour autant que des comparaisons grossières soient possibles – de tout autre être. Dans le cas où un être n’est pas capable de souffrir, ou de ressentir de la joie ou du bonheur, il n’y a rien à prendre en compte. C’est pourquoi c’est la sensibilité (pour employer cette expression courte, mais légèrement inexacte, pour parler de la capacité à souffrir et/ou à ressentir du plaisir) qui seule est capable de fournir un critère défendable pour déterminer où doit s’arrêter la prise en compte des intérêts des autres. Limiter cette prise en compte selon tout autre critère, comme l’intelligence ou la rationalité, serait la limiter de façon arbitraire – pourquoi choisir tel critère plutôt qu’un autre, comme la couleur de la peau ? Les racistes violent le principe d’égalité en accordant plus de poids aux intérêts des membres de leur propre race, quand ces intérêts sont en conflit avec ceux des membres d’une autre race. De même, les spécistes, permettent aux intérêts des membres de leur propre espèce de l’emporter face aux intérêts supérieurs des membres d’autres espèces.

Si la thèse de l’égalité animale est fondée, quelles en sont les conséquences ? Cette thèse n’implique pas, bien évidemment, qu’il faille accorder aux animaux tous les droits que nous devons accorder aux humains – par exemple, le droit de vote. La thèse de l’égalité animale défend l’égalité de considération des intérêts, et non l’égalité des droits. […] Les humains adultes normaux ont des capacités mentales qui, dans certaines circonstances, les amèneront à souffrir plus que ne souffriraient des animaux placés dans les mêmes circonstances. Si, par exemple, nous décidons d’effectuer des expériences scientifiques extrêmement douloureuses ou mortelles sur des adultes humains normaux, kidnappés à cette fin au hasard dans les jardins publics, alors tout adulte entrant dans un jardin public ressentirait la peur d’être kidnappé. Cette terreur représenterait une souffrance supplémentaire s’ajoutant à la douleur de l’expérience. La même expérience effectuée sur des animaux non humains causerait moins de souffrance, puisqu’eux ne ressentiraient pas la peur due à l’anticipation de la capture et de l’expérience à subir. Cela ne justifie pas, bien entendu, le fait lui-même d’effectuer l’expérience sur des animaux, mais implique seulement qu’il existe une raison non spéciste pour préférer utiliser des animaux plutôt que des adultes humains normaux, si tant est au départ que l’expérience soit à faire. Il faut remarquer, néanmoins, que ce même argument nous donne aussi une raison de préférer, pour faire des expériences, à l’emploi d’humains adultes normaux l’emploi de nourrissons – orphelins, par exemple – ou d’humains mentalement retardés, puisqu’eux non plus n’auraient aucune idée de ce qui les attend. Pour tout ce qui dépend de cet argument, les animaux non humains, les nourrissons humains et les débiles mentaux humains sont dans la même catégorie; et si cet argument nous sert à justifier l’expérimentation sur des animaux non humains, nous devons nous demander si nous sommes aussi prêts à permettre l’expérimentation sur des nourrissons humains et sur des adultes handicapés mentaux. Et si nous distinguons ces derniers des animaux, sur quelle base pouvons-nous justifier cette discrimination, si ce n’est par une préférence cynique, et moralement indéfendable, en faveur des membres de notre propre espèce ?

Luc Ferry, Le Nouvel ordre écologique (L’arbre, l’animal et l’homme)

Comment répondre à la question sans cesse mise en avant par Singer : au nom de quel critère rationnel, ou même seulement raisonnable, pourrait-on prétendre dans tous les cas de figure devoir respecter davantage les humains que les animaux ? Pourquoi sacrifier un chimpanzé en bonne santé plutôt qu’un être humain réduit à l’état de légume? Si l’on adoptait un critère selon lequel il y a continuité entre les hommes et les bêtes, Singer aurait peut-être raison de considérer comme « spéciste » la préférence accordée au légume humain. Si nous prenons en revanche le critère de la liberté, il n’est pas déraisonnable d’admettre qu’il nous faille respecter l’humanité, même en ceux qui n’en manifestent plus que les signes résiduels. C’est ainsi que l’on continue de traiter avec égard un grand homme pour ce qu’il a été dans le passé lors même que les atteintes de l’âge lui ont ôté depuis longtemps les qualités qui avaient pu en faire un artiste, un intellectuel ou un politique de génie. Pour les mêmes raisons, nous devrions mettre la protection des oeuvres de culture au-dessus de celle des modes de vie naturels des animaux bien que, heureuse évidence, les deux ne s’excluent pas mutuellement. Car la préférence éthique accordée au règne de l’anti-nature sur celui de la nature ne nous dispense pas de réfléchir, et si possible de faire droit à la spécificité équivoque de l’animalité.

On connaît la position de Kant lui-même : les bêtes, certes, n’ont pas de droits, mais en revanche, nous avons certains devoirs – indirects – envers elles, ou à tout le moins « à leur propos » (in Ansehung von », dit Kant). La façon dont cet « à propos » est justifié peut être jugée insuffisante. Pourquoi y aurait-il des devoirs « à propos » des animaux s’il n’y avait en eux quelque particularité intrinsèquement digne de respect ? Kant suggère toutefois une voie pour la réflexion lorsqu’il écrit ceci : « Parce que les animaux sont un analogon de l’humanité, nous observons des devoirs envers l’humanité lorsque nous les regardons comme analogues de cette dernière et par là nous satisfaisons à nos devoirs envers l’humanité. » Pourquoi ? Tout simplement parce que, à l’encontre de ce que pensaient Descartes et ses fabriquants d’automates, le vivant n’est pas une chose, l’animal n’est ni une pierre, ni même une plante. Et alors, demandera-t-on peut-être ? Alors la vie, définie comme « faculté d’agir d’après la représentation d’une fin », est analogon de la liberté. Comme telle (c’est-à-dire sous ses formes les plus élevées) et parce qu’elle entretient un rapport d’analogie avec ce qui nous constitue comme humains, elle fait (ou devrait faire) l’objet d’un certain respect, celui qu’à travers les animaux nous nous témoignons aussi à nous-mêmes.

La vérité

La vérité comme idéal moral est l’accord de la parole avec la pensée ou l’intention consciente. La vérité en ce sens désigne une idéal de véracité fondé sur le refus du mensonge, de la dissimulation, de la mauvaise foi, de la fausse promesse. La véracité peut être valorisée ou bien comme condition nécessaire de la confiance dans les rapports humains, ou bien comme condition nécessaire de la recherche de la vérité dans le domaine de l’information et de la connaissance.

La vérité comme idéal de la connaissance désigne d’une part l’accord de la pensée avec elle-même (la cohérence, c’est-à-dire la non-contradiction) et d’autre part l’accord de la pensée avec son objet (l’objectivité du jugement). La vérité en ce sens désigne l’idéal qui accompagne chacune de nos croyances, puisque croire, c’est tenir quelque chose pour vrai, non comme une erreur ou une illusion. La non-contradiction est un critère logique, condition nécessaire mais non suffisante de la connaissance. La proposition « Le cercle est carré » est a priori fausse car logiquement contradictoire. Le syllogisme « Dieu est l’être parfait, or l’existence est une perfection, donc Dieu existe. » est un raisonnement logique et cohérent mais qui ne prouve pas qu’une réalité corresponde à ce qu’on entend par « Dieu ». Le concept de vérité que nous utilisons quotidiennement dans notre rapport à la réalité et qui est aussi le concept de la vérité scientifique est celui de la vérité-correspondance : Adaequatio rei et intellectus (l’adéquation de la chose et de la pensée), l’accord entre mon jugement à propos d’une réalité (la réalité pour moi, telle qu’elle m’apparaît) et cette réalité elle-même (la réalité en soi, telle qu’elle est). Il importe de bien distinguer vérité et réalité. La réalité n’est ni vraie ni fausse, elle est. La vérité et l’erreur n’ont lieu que les actes de la pensée (jugements, croyances, hypothèses, théories) ou/et dans les actes de langage (énoncés, propositions, discours). Dire « La terre est plate » est un énoncé de discours faux, une proposition fausse, qui exprime un jugement faux, une théorie fausse, qui ne correspond pas à la réalité telle qu’elle est.

D’un énoncé ou d’un jugement « vrai » on peut également dire qu’il est « exact » ou « objectif », notions qui signifient « qui correspond au réel » (sauf en mathématique, ou ces notions renvoient à l’exactitude d’un cacul ou d’une démonstration). La vérité, en tant qu’elle est le nom de l’idéal de la connaissance, a pour propriété fondamentale d’être universelle, c’est-à-dire d’être la même pour tous. Une pensée vraie, est une pensée universellement valable, en ce sens qu’elle est 1) en accord avec les règles de la logique (de la pensée en général), qui sont les mêmes pour tous, et 2) qu’elle correspond à la réalité telle qu’elle est, qui est la même pour tous. Dire que la proposition « 3 + 5 = 8  » est vraie, cela signifie que sa validité est universelle. De même pour la proposition « La Terre est de forme sphérique ». Faut-il réciproquement appeler « vérité » ce qui est universellement valable ? Des valeurs peuvent-elles être considérées comme des vérités ? Il faut distinguer vérités et valeurs, le domaine de la connaissance de ce qui est (la réalité) du domaine de la conception de ce qui doit être (l’idéal). Les propositions « Il ne faut pas tuer ! », « Il faut chercher la vérité » appartiennent au domaine des valeurs, non à celui de la connaissance. Si toutefois on estime que le devoir de ne pas tuer et le devoir de chercher la vérité ont une validité universelle, il est possible de considérer que ces valeurs sont des vérités morales, qu’elles participent d’une objectivité morale.

Les deux concepts de vérité se distinguent l’un de l’autre comme le mensonge se distingue de l’erreur : le mensonge consiste à tromper autrui tandis que l’erreur consiste à se tromper. Le mensonge est volontaire tandis que l’erreur est involontaire, qui consiste à « prendre l’apparence de la vérité pour la vérité elle-même » (Kant). Le mensonge peut être considéré comme une faute morale, non l’erreur, sauf s’il s’agit d’une persévérance dans l’erreur après que la vérité ait été découverte ou démontrée, parce qu’on peut alors estimer que la volonté entre en jeu, soit en raison de l’absence de la bonne volonté nécessaire pour se corriger, soit en raison de la mauvaise foi, l’erreur étant alors librement choisie pour elle-même. C’est le sens de l’adage fameux : errare humanum est, perseverare diabolicum (l’erreur est humaine, persévérer est diabolique). La véracité est nécessaire à la connaissance dans la mesure où la vérité n’est pas donnée : un effort de recherche est nécessaire pour la trouver, qui se heurte à l’obstacle des erreurs (fausses croyances) et des illusions (fausse croyances auxquelles on désire croire). Le progrès dans la connaissance requiert la volonté de vérité (le désir ou l’amour du vrai) et, peut-être, de placer l’idéal de la vérité au-dessus des autres valeurs (au-dessus même de l’amour et du Bien).

Culture générale

Les Grecs

Socrate

https://www.youtube.com/watch?v=Hjqq0pciWPM

Le procès de Socrate, 399 avant J.-C. (Documentaire Arte, 27 minutes)

https://www.arte.tv/fr/videos/086127-001-A/quand-l-histoire-fait-dates/

La crucfixion de Jésus en 33 (Documentaire Arte, 27 minutes)

https://www.arte.tv/fr/videos/069117-002-A/quand-l-histoire-fait-dates/

L’an 1 de l’islam (Documentaire Arte, 27 minutes)

https://www.arte.tv/fr/videos/069117-006-A/quand-l-histoire-fait-dates/

4 juillet 1776 : la Déclaration d’indépendance américaine (Documentaire Arte, 27 minutes)

https://www.arte.tv/fr/videos/086127-005-A/quand-l-histoire-fait-dates/

20 juin 1789 : le serment du jeu de paume, acte fondateur de la Révolution française (Documentaire Arte, 27 minutes)

https://www.arte.tv/fr/videos/069117-007-A/quand-l-histoire-fait-dates/

La question de l’origine de l’univers et la physique moderne

https://www.youtube.com/watch?v=yDEM3lwkXyo

Education Morale et Civique

Le programme de l’année.

Le but de l’éducation morale et civique est d’initier une prise de conscience de la condition politique. Nous ne sommes pas simplement des êtres humains, pouvus, en tant qu’hommes, de caractéristiques naturelles communes, ni des individus, dotés d’intérêts, de liens et de passions qui leur sont propres, mais nous sommes aussi des citoyens, dont la condition est définie par les lois de l’État auquel nous appartenons. En tant que membres d’un État, nous sommes assujettis aux lois (soumis à des lois auxquelles nous sommes tenus d’obéir); en tant que membres d’un État démocratique, nous sommes aussi membres du souverain (le peuple), ce qui signifie que nous sommes les auteurs des lois auxquels nous obéissons. En démocratie, autrement dit, le citoyen n’est pas passif mais actif : il n’est pas seulement un sujet mais un acteur. En démocratie, le peuple (l’assemblée des citoyens) dispose même en dernière instance du pouvoir de changer la constitution du pays, sa loi fondamentale. Il est donc important que chacun connaisse, sinon la constitution elle-même, du moins les principes qui la fonde ainsi que, dans leurs grandes lignes, les droits et les devoirs du citoyen et de l’État.

Lexique

L’État – La notion désigne 1) La communauté politique, c’est-à-dire une communauté humaine unie par des lois imposées par un pouvoir; 2) Le pouvoir qui impose les lois à une population sur un territoire donné et qui rend possible l’existence d’une communauté politique indépendante.

La France est un État (sens 1) parmi les 197 qui composent la communauté internationale. L’État en France (sens 2) désigne l’ensemble des institutions qui composent la puissance publique et qui peuvent s’appuyer sur le « monopole de la violence légitime ». Le monopole de la violence légitime (formule du sociologue allemand Max Weber) signifie qu’il ne peut y avoir de communauté politique unifiée et indépendante sans 1) un monopole de l’usage de la violence sur un territoire donné, c’est-à-dire une police et une police et une armée capables de défendre l’État contre ses ennemis intérieurs et extérieurs; 2) le consentement de la population (« légitime » signifie « justifié ») au pouvoir, consentement sans lequel aucun État ne pourrait exister durablement.

Le pouvoir est composé en réalité de trois pouvoirs : 1) le pouvoir législatif (le pouvoir de faire des lois, exercé en France par le Parlement, composé de l’Assemblée nationale et du Sénat); 2) le pouvoir exécutif (le centre de décision qui dirige les actions de l’État, exercé en France directement par le chef de l’État, le ¨Président de la République, et par son gouvernement); 3) le pouvoir judiciaire (l’institution judiciaire, les juges qui veillent au respect des lois).

Le citoyen – Le membre de l’État. Le citoyen est 1) un sujet de l’État, défini par le devoir d’obéissance aux lois de l’État; 2) en démocratie, un membre souverain, détenteur d’une part de la souveraineté.

La citoyenneté – La qualité de citoyen (les droits et les devoirs du citoyen).

La souveraineté – l’autorité suprême, le pouvoir de décider et d’imposer sa volonté sans dépendre de la volonté d’aucun autre. 1) La souveraineté de l’État est son indépendance à l’égard des autres États; 2) la souveraineté dans l’État (le souverain) est la volonté qui dispose du pouvoir de décision sans appel.

Le civisme – La vertu du citoyen, le respect du devoir civique d’obéissance à la loi et/ou la volonté de faire respecter les lois, de servir l’État ainsi que les intérêts de la communauté nationale.

civique – Ce qui est relatif à la condition politique du citoyen. Ex. : droits et devoirs civiques; instruction civique; esprit civique.

civil – Ce qui est relatif à la vie de la Cité, c’est-à-dire de la communauté nationale (Ex; : la guerre civile). Le terme a cependant divers usages de sens différents. Il peut désigner ce qui relève du domaine du droit de l’État distingué de la religion (« mariage civil », distinct du « mariage religieux ») ou ce qui relève de la vie sociale ordinaire (la « vie civile ») par contraste avec la vie militaire; au 17e et 18e siècles, l’expression « société civile » signifiait « communauté politique » et désignait l’État; depuis le 19e siècle, cette même expression désigne le domaine de la société distingué du domaine de l’État. Appliquée à la citoyenneté, la notion est relative à la condition du citoyen en tant que personne privée. Le droit civil règle les relations entre les individus, le droit qui encadre les contrats. Les droits civils désignent les droits des citoyens en tant que personne tandis que les droits civiques sont les droits du citoyen en tant que citoyen (droits politiques). Le terme « civil » est aussi un synonyme de « poli » ou « courtois ».

La civilité, l’incivilité – La civilité désigne la manière courtoise et polie de vivre et de se comporter en société. C’est un synonyme de « politesse » et « courtoisie ». L’incivilité désigne une manière impolie, voire brutale ou violente.

La démocratieL’étymologie : du grec ancien, « dêmos » signifie le peuple et « kratos » le pouvoir. La définition : « La démocratie, c’est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » (Abraham Lincoln).

La républiqueL’étymologie : du latin res publica, « la chose publique ». La définition : 1) Tout régime politique qui n’est pas une monarchie (l’État est la chose publique, un Bien commun, quand il n’est pas un domaine royal); 2) Le règne des lois, en tant que celles-ci sont l’expression de la volonté générale; « J’appelle République tout État régi par des lois » (Jean-Jacques Rousseau).

Le vocabulaire utilisé pour évoquer la condition politique est hérité du grec et du latin. La notion de démocratie, de « dêmos » (peuple) et « kratos » (pouvoir),  a pour origine Athènes. Elle désignait le régime politique apparu dans la cité athénienne au VIe siècle avant notre ère et disparu à l’époque de la constitution de l’empire macédonien par le père d’Alexandre le Grand, au IVe siècle avant notre ère. La notion de république, « res publica« , a pour origine Rome. Elle désigne la période de l’histoire de la Rome antique conduisant de la chute de la royauté (fin VIe siècle avant notre ère) jusqu’à la constitution de l’empire et l’avènement du premier empereur romain, Auguste, en 29 avant J.-C. Athènes et Rome (avant de devenir capitale d’un empire) étaient à la fois des villes et des États, des cités-États. En conséquence, on utilise aujourd’hui encore la notion de « Cité » (avec un C majuscule), qui a pour origine polis en grec et civitas en latin (qui signifiait aussi « citoyenneté »), pour désigner « l’État » (avec une majuscule également). De polis, on dérive les mot « politique » et « police » (la force publique au sein de l’État); « citoyen » traduit le latin « civis », dont dérivent également les mots « civisme », « civique », « civil » et « incivilité ».

La France est une république dans les deux sens du terme : elle n’est pas une monarchie et sa constitution se fonde sur le principe selon lequel selon lequel « la loi est l’expression de la volonté générale » (article 6 de la Déclaration de 1789) : cela signifie en théorie que lorsque le souverain n’est pas un roi (une volonté particulière), nul n’est au-dessus des lois, seule règne la loi, c’est-à-dire la volonté générale. La notion de république ainsi comprise se confond avec celle de démocratie, puisque affirmer que la loi est l’expression de la volonté générale signifie que le peuple doit être l’auteur de la loi à laquelle il obéit.

La laïcité – Le principe de la séparation de l’État et de la religion, du temporel et du spirituel. L’État laïque est « L’État neutre entre tous les cultes, indépendant de tous les clergés, dégagé de toute conception théologique. » (Ferdinand Buisson).

La constitution – La loi fondamentale de l’État, qui détermine qui doit gouverner et comment, définit l’organisation des pouvoirs, règle leur exercice et leurs rapports ainsi que les rapports de l’État et du citoyen. La constitution fixe l’identité de l’État, les principes et les règles qui président à son organisation dans la durée. La constitution peut être écrite ou non écrite (établie par la coutûme, la tradition). Dans la conception de la démocratie moderne, le droit du peuple de se donner une constitution est indissociable de la théorie de la souveraineté du peuple et devient ainsi un enjeu de la réflexion et du débat politiques.

La typologie classique des constitutions ou régimes politiques (politeia en grec) remonte à l’antiquité et distingue les formes d’État en prenant pour critère le détenteur du pouvoir : on distingue 1) la monarchie (le pouvoir d’un seul); 2) l’aristocratie (le pouvoir de quelques-uns, d’une élite, les « aristoï« , « les meilleurs »); 3) la démocratie (le pouvoir de tous). La république à Rome désigne l’État en tant qu’il n’est plus la propriété d’un seul (le roi), mais la « chose de tous », la chose commune. En réalité, il s’agissait d’un régime aristocratique, le pouvoir étant exercé par le Sénat, siège des patriciens, les chefs des grandes et antiques familles romaines. La tyrannie est une notion qui vient des grecs : elle désigne le pouvoir d’un seul en tant qu’il n’est pas fondé sur une légitimité traditionnelle (la lignée royale). Le tyran est ce que nous appelons aujourd’hui un dictateur, un dirigeant qui a conquis le pouvoir par la force, avec ou sans l’assentiment du peuple. L’oligarchie désigne le pouvoir d’une élite caractérisée non par le prestige ancestral qui caractérise l’aristocratie ou la noblesse mais par la richesse. La théocratie (de theos, dieu ou le divin, et kratos, pouvoir) désigne le pouvoir exercé au nom de Dieu. Au sens strict, il s’agit du pouvoir exercé directement par des prêtres; au sens large, il s’agit d’un pouvoir qui justifie son action et les lois par référence à la religion.

L’époque moderne, à partir du 16e siècle, a vu naître et se développer une philosophie politique, le libéralisme, qui a conduit à simplifier la classification des régimes politiques, en opposant l’État libre (le seul légitime au regard du libéralisme politique) au despotisme (tout régime opprimant la liberté). L’État libre est appelé république ou démocratie. Le terme « démocratie » peut paraître préférable dans la mesure où les deux sens de la notion de « république » ne sont pas toujours réunis (on peut difficilement dire d’une monarchie parlementaire comme celle du Royaume-Uni qu’elle est une « république »), tandis que la théorie de la souveraineté du peuple est aujourd’hui une référence universelle. A elle seule, la notion de « démocratie » ne peut toutefois suffire à caractériser les démocratie modernes, raison pour laquelle on précise à leur sujet qu’il s’agit de démocraties libérales, ou de démocraties représentatives. Les régimes despotiques peuvent recevoir diverses appellations : régimes autoritaires, quand il s’agit de simples dictatures militaires, régimes totalitaires, pour désigner la tyrannie d’une idée, lorsque, au nom d’une idéologie (historiquement, le communisme et le nazisme), l’État entreprend d’endoctriner les esprits, de transformer l’homme et la société, voire d’éliminer physiquement une partie de la population. Aujourd’hui, on utilise l’expression « démocratie illibérale » pour désigner des régimes politiques, comme la Russie de Vladimir Poutine, dans lesquels des élections permettent au peuple de s’exprimer sans que les libertés politiques soient respectées.

Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789

Les représentants du peuple français, constitués en Assemblée nationale, considérant que l’ignorance, l’oubli et le mépris des droits de l’homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d’exposer, dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs; afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du pouvoir exécutif, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent au maintien de la Constitution et au bonheur de tous. En conséquence, l’Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être suprême, les droits suivants de l’homme et du citoyen.

Article 1erLes hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

Article 2Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance  à l’oppression.

Article 3Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. 

Article 4La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres menmbres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi.

Article 5La loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elle n’ordonne pas.

Article 6La loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont le droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Tous les citoyens étant égaux à ses yeux sont également admissibles à toutes les dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celles de leurs vertus et de leurs talents. 

Article 7 – Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas déterminés par la loi, et selon les formes qu’elle a prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires doivent être punis; mais tout citoyen appelé ou saisi en vertu de la loi doit obéir à l’instant : il se rend coupable par la résistance.

Article 8 – La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu’en vertu d’une loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée.

Article 9 – Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi.

Article 10Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi.

Article 11 La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut dont parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.

Article 12 – La garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée.

Article 13 – Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés.

Article 14 – Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l’emploi, et d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée.

Article 15 – La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration.

Article 16Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de constitution.

Article 17 – La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité. 

L’idée moderne de république

La Constitution française du 4 octobre 1958, dans son article premier, définit ainsi le régime politique de la France : « La France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. » La référence principale pour définir le régime politique choisi par l’État français est l’idée de république : la France est une « république indivisible« .

L’idée moderne de république, inconnue des Grecs et des Romains de l’antiquité, est fondée sur la définition de l’homme par la liberté, affirmée dans l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » La liberté est celle de l’individu et l’égalité a le sens d’une égale liberté entre tous les individus. Dans l’État libre, il ne peut y avoir ni maître ni esclave, pas même la soumission au souverain maître de l’État.

Quel doit être la constitution de l’État d’un peuple libre ? Telle est la question à laquelle les fondateurs des républiques modernes ont tenté de répondre. « Le but d’une société libre doit être de limiter le plus possible le gouvernement des hommes par les hommes et d’accroître le gouvernement des hommes par les lois » : cette formule de Raymond Aron, un penseur politique libéral du 20e siècle, résume assez bien la problématique qui était celle des des pères fondateurs de la démocratie américaine et des révolutionnaires français à la fin du 18e siècle.

« Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas; il a des chefs et non pas des maîtres; il obéit aux lois, mais il n’obéit qu’aux lois, et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes » : cette phrase de Jean-Jacques Rousseau est sans doute l’une des meilleures définitions possibles de l’idéal républicain. C’est du Contrat social de Rousseau (1762) qu’est tirée la théorie de la loi comme expression de la volonté générale que l’on trouve formulée dans l’article 6 de la Déclaration de 1789. La volonté est générale, écrit Rousseau, « quand tout le peuple statue sur tout le peuple« , c’est-à-dire quand tous participent à la formation de la loi et quand la loi est la même pour tous, qu’elle ne fait pas de discriminaton entre différentes catégories de citoyens. La république qui établit l’égalité devant la loi « sans distinction d’origine, de race ou de religion », comme le précisera la constitution de 1958 est véritablement « indivisible ». Les deux conditions pour que la volonté soit générale et qu’il n’y ait dans l’État d’autre souverain que le peuple étaient, aux yeux des révolutionnaires et des républicains français, l’institution du suffrage universel et l’égalité devant la loi. C’est ainsi que la théorie de l’État comme république conçoit la conciliation de de la liberté et de l’État. L’obéissance à la loi, en tant que celle-ci est l’expression de la volonté générale, est liberté, puisque « l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté » (Rousseau).

La doctrine des droits de l’homme

Les constitutions des démocraties modernes se donnent pour but de promouvoir la liberté individuelle. Comme le précise son préambule, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 a pour raison d’être de formuler « les principes simples et incontestables » qui définissent « le but de toute institution politique ». L’État, dans les théories du contrat social des 17e et 18e siècles, est conçu comme une association d’individus libres et égaux afin de garantir leurs droits. Comme le précise l’article 16 de la Déclaration, une constitution qui n’aurait pas pour finalité de sauvegarder les droits des individus, de protéger la liberté individuelle contre les abus du pouvoir, n’aurait aucune validité : « Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de constitution. » La fonction de la Déclaration des droits est de formuler une théorie de l’État juste, une conception de la justice cohérente qui puisse servir de norme, d’idéal, pour construire et évaluer les textes constitutionnels et les institutions étatiques.

La définition libérale et moderne de l’État est précisément formulée par le philosophe anglais John Locke, principale source d’inspiration des Pères fondateurs de la démocratie américaine : « L’État est une société d’hommes constituée à seule fin de conserver et de promouvoir leurs biens civils » (Lettre sur la tolérance, 1689). Cette simple phrase exprime la nature et le principe de légitimité (sa raison d’être ou justification) de l’État moderne : l’État doit être pensé comme le produit d’un contrat social, d’un pacte d’association entre des individus libres et égaux qui se mettent d’accord pour instituer un pouvoir qui leur impose les lois nécessaires à la protection de ce que Locke appelle ici les « biens civils », les biens que l’État doit protéger. Il les définit ainsi : « J’appelle biens civils la vie, la liberté, l’intégrité du corps et la protection contre la douleur, la possession de biens extérieurs ». Ce sont ces biens civilis que la Déclaration de 1789 appellera les droits naturels de l’homme, tels qu’ils sont énoncés dans l’article 2 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance  à l’oppression.« 

Le dernier droit, « la résistance à l’oppression », est le droit de révolution qui se déduit de la formulation des buts de l’État : si l’État ne protège plus les droits des individus, il cesse aussitôt d’être légitime. C’est le paradoxe de la citoyenneté moderne : le devoir d’obéir à la loi est conditionné par le devoir de l’État de garantir les droits des individus. Le droit de l’individu est premier (principe) : le devoir d’obéir n’est que sa contrepartie, le moyen nécessaire pour atteindre la fin, c’est-à-dire la conservation de la sécurité, de la propriété et de la liberté. La Déclaration de 1789 formule ainsi l’idée que l’État est une « association politique », le produit de la volonté des individus : son autorité ne repose que sur le consentement de ceux qui y sont soumis.

Il a manque à cet article 2 ce qu’on appellera plus tard « les droits sociaux », la sécurité sociale qu’on peut sans difficulté faire entrer dans les « biens civils » tels que Locke les définissait. Fruit de la réflexion sur la « question sociale » née de la révolution industrielle et de la pression exercée par les mouvements socialistes, la notion de sécurité sociale ne sera véritablement établie qu’au 20e siècle, raison pour laquelle la constitution de 1958 définit aussi l’État français comme une république « sociale ». A l’idée libérale d’un État au service de la liberté individuelle, on a ajouté l’idée socialiste de l’État-providence, de l’État au service du bien-être individuel. Cela ne change toutefois pas sa nature, celle de l’État moderne conçue comme une association des individus libres et égaux en vue de conserver et de promouvoir leurs droits.

L’État laïque : la séparation de l’État et de la religion

La définition de l’État donnée par John Locke contient une autre idée qui caractérise l’État moderne, un principe politique dont cet auteur fait la théorie dans la Lettre sur la tolérance : le principe de la séparation de l’État et de la religion. L’idée que la conservation et la promotion des biens civils est « la seule fin » de l’État, signifie que les biens spirituels (la vérité, la sagesse, le salut de l’âme) ne sont pas du domaine de l’État. Les croyances, le rapport à la vérité, appartiennent à la vie de l’esprit et sont l’affaire de la conscience, non de l’État.

L’État a pour but de protéger les biens que tous les hommes ont en commun quelles que soient leurs croyances, leurs convictions religieuses, philosophiques ou politiques : ces biens communs à tous sont des biens temporels, qui ne concernent pas la vie de l’esprit : la liberté d’action, la propriété des biens légitimement acquis par le travail, la sécurité, la prospérité et la santé (la sécurité sociale). L’État doit en revanche rester neutre dans le rapport à la vérité, ne pas prendre parti entre les religions, ni entre la religion et l’absence de religion. Il doit, autrement dit, respecter le principe de la liberté de conscience, respecter toutes les croyances ainsi que la liberté de croire ou de ne pas croire, s’abstenir de dicter à la conscience ce qu’elle doit croire, de dire le vrai et le faux. Bien que le principe de séparation n’est pas explicité par la Déclaration de 1789, la liberté de conscience s’y trouve affirmée dans les articles 10 et 11 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses » (article 10); « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut dont parler, écrire, imprimer librement » (article 11).

La notion de laïcité émerge en France sous la troisième république, dans les années 1880, sous l’influence de Ferdinand Buisson, qui secondait Jules Ferry lorsque celui-ci a mis en place les lois instituant l’école publique, laïque, gratruite et obligatoire. La laïcité est donc l’expression française du principe de séparation de l’État et de la religion, désigné ailleurs sous le nom de « tolérance ». Ce qui importe est moins le nom que la chose, le principe de séparation. Les différences d’interprétation du principe s’expliquent par l’histoire : aux États-Unis, un État constitué par des chrétiens protestants appartenant à de multiples églises et qui, souvent, fuyaient l’Europe pour échapper aux persécutions religieuses, la neutralité de l’État est interprétée principalement comme le moyen de protéger les religions contre l’État. En France, pays catholique où la République a dû lutter contre le poids et l’influence de l’Église sur la société française, la neutralité a longtemps été perçue principalement comme le moyen d’émanciper et de protéger l’État contre la religion.

La constitution de 1958 présente la France comme une république laïque. La république doit être laïque pour se conformer à son idéal moderne, puisque tous les citoyens, quelles que soient leurs croyances ou l’église (la communauté religieuse) à laquelle ils appartiennent, ont les mêmes droits naturels et doivent être égaux devant la loi. L’égalité devant la loi « sans distinction de religion » implique un État neutre, qui ne privilégie aucune religion et ne s’associe avec aucune église.

La démocratie représentative

La démocratie est le régime politique fondée sur le principe de la souveraineté du peuple. Les démocraties modernes, que l’on caractérise comme « démocraties libérales » ou « démocraties représentatives » ne reposent pas sur ce seul principe. Elles sont d’une autre nature que la démocratie antique, un régime politique né à Athènes, une cité-État grecque, au huitième siècle avant J.-C. et qui s’est maintenu jusqu’au quatrième siècle avant J.-C., lorsque l’empire macédonien puis l’empire romain ont mis fin à l’indépendance de la Grèce.

Deux différences essentielles distinguent la démocratie moderne de la démocratie antique : 1) La démocratie antique n’est pas fondée sur la philosophie des droits de l’homme, suivant laquelle « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » et dans laquelle l’État est au service des droits de l’individu. Les femmes et les esclaves sont exclus de la citoyenneté et seul l’autochtone (celui qui est né sur le sol d’Athènes) peut être citoyen. En un temps où la guerre est le problème politique majeur, la liberté de la Cité prime sur celle des individus. 2) Chacun des citoyens athéniens, riche ou pauvre, avait le pouvoir de participer à égalité avec tous les autres aux affaires publiques, c’est-à-dire aux délibérations et aux décisions collectives ainsi qu’à l’exercice de la justice. C’est ce qu’on appelle la démocratie directe, ou « participative », qui sert encore aujourd’hui de référence pour critiquer le modèle de la démocratie représentative. La liberté politique, au regard des Athéniens, consistait dans l’égale participation au pouvoir. Le fonctionnement de la démocratie moderne, à l’inverse, repose sur le principe de la représentation, selon lequel le peuple ne gouverne pas directement mais par l’intermédiaire de ses représentants élus, ce qui implique une classe politique professionnelle et la différence entre gouvernants et gouvernés.

Le principe de la représentation se justifie par la taille des États-nations modernes (plusieurs millions d’habitants), mais aussi, c’est le thème du texte suivant de Benjamin Constant, lequel s’achève par une définition du « système représentatif », par un système de valeurs centré sur l’individu et la liberté individuelle (l’individualisme libéral).

Texte de Benjamin CONSTANT, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes (1819).

Demandez-vous d’abord ce que de nos jours un Anglais, un Français, un habitant des États-Unis d’Amérique, entendent par le mot de liberté ? C’est pour chacun le droit de n’être soumis qu’aux lois, de ne pouvoir ni être arrêté, ni détenu, ni mis à mort, ni maltraité d’aucune manière, par l’effet de la volonté arbitraire d’un ou de plusieurs individus. C’est pour chacun le droit de dire son opinion, de choisir son industrie et de l’exercer; de disposer de sa propriété, d’en abuser même; d’aller, de venir, sans en obtenir la permission, et sans rendre compte de ses motifs ou de ses démarches. C’est, pour chacun, le droit de se réunir à d’autres individus, soit pour conférer sur ses intérêts, soit pour professer le culte que lui et ses associés préfèrent, soit simplement pour remplir ses jours et ses heures d’une manière plus conforme à ses inclinations, à ses fantaisies. Enfin, c’est le droit, pour chacun, d’influer sur l’administration du gouvernement, soit par la nomination de tous ou de certains fonctionnaires, soit par des représentations, des pétitions, des demandes, que l’autorité est plus ou moins obligée de prendre en considération. Comparez maintenant à cette liberté celle des anciens.

Celle-ci consistait à exercer collectivement, mais directement, plusieurs parties de la souveraineté tout entière, à délibérer, sur la place publique, de la guerre et de la paix, à conclure avec les étrangers des traités d’alliance, à voter les lois, à prononcer les jugements, à examiner les comptes, les actes, la gestion des magistrats, à les faire comparaître devant tout un peuple, à les mettre en accusation, à les condamner ou à les absoudre; mais en même temps que c’était là ce que les anciens nommaient liberté, ils admettaient, comme compatible avec cette liberté collective, l’assujettissement complet de l’individu à l’autorité de l’ensemble. Vous ne trouverez chez eux presque aucune des jouissances que nous venons de voir faisant partie de la liberté chez les modernes. Toutes les actions privées sont soumises à une surveillance sévère. Rien n’est accordé à l’indépendance individuelle, ni sous le rapport des opinions, ni sous celui de l’industrie, ni surtout sous le rapport de la religion. La faculté de choisir son culte, faculté que nous regardons comme l’un de nos droits les plus précieux, aurait paru aux anciens un crime et un sacrilège. […]

La part que, dans l’antiquité, chacun prenait à la souveraineté nationale, n’était point, comme de nos jours, une supposition abstraite. La volonté de chacun avait une influence réelle; l’exercice de cette volonté était un plaisir vif et répété. En conséquence, les anciens étaient disposés à faire beaucoup de sacrifices pour la conservation de leurs droits politiques, et de leur part dans l’administration de l’État. Chacun, sentant avec orgueuil tout ce que valait son suffrage, trouvait dans cette conscience de son importance personnelle, un ample dédommagement.

Ce dédommagement n’existe plus aujourd’hui pour nous. Perdu dans la multitude, l’individu n’aperçoit presque jamais l’influence qu’il exerce. Jamais sa volonté ne s’empreint sur l’ensemble; rien ne constate à ses propres yeux sa coopération. L’exercice des droits politiques ne nous offre donc plus qu’une partie des jouissances que les anciens y trouvaient, et en même temps les progrès de la civilisation, la tendance commerciale de l’époque, la communication des peuples entre eux, ont multiplié et varié à l’infini les moyens du bonheur particulier.

Il s’ensuit que nous devons être bien plus attachés que les anciens à notre indépendance individuelle. Car les anciens, lorsqu’ils sacrifiaient cette indépendance aux droits politiques, sacrifiaient moins pour obtenir plus; tandis qu’en faisant le même sacrifice nous donnerions plus pour obtenir moins. Le but des anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d’une même patrie. C’était là ce qu’ils nommaient liberté. Le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances. […]

Que le pouvoir s’y résigne donc; il nous faut la liberté, et nous l’aurons; mais comme la liberté qu’il nous faut est différente de celle des anciens, il faut à cette liberté une autre organisation que celle qui pourrait convenir à la liberté antique. Dans celle-ci, plus l’homme consacrait de temps et de forces à l’exercice de ses droits politiques, plus il se croyait libre; dans l’espèce de liberté dont nous sommes susceptibles,plus l’exercice de nos droits politiques nous laissera de temps pour nos intérêts privés, plus la liberté nous sera précieuse.

De là vient la nécessité du système représentatif. Le système représentatif n’est autre chose qu’une organisation à l’aide de laquelle une nation se décharge sur quelques individus de ce qu’elle ne peut ou ne veut pas faire elle-même. Les individus pauvres font eux-mêmes leurs affaires; les hommes riches prennent des intendants. C’est l’histoire des nations anciennes et des nations modernes. Le système représentatif est une procuration donnée à un certain nombre d’hommes par la masse du peuple, qui veut que ses intérêts soient défendus, et qui néanmoins n’a pas le temps de les défendre toujours lui-même.

Les cinq principes de la démocratie représentative

La démocratie moderne est donc définie par l’association du principe de la souveraineté du peuple et du principe de la représentation. En théorie, le peuple est souverain, en pratique, il exerce sa souveraineté par l’intermédiaire de ses représentants, lesquels gouvernent réellement, au nom du peuple, pour le peuple, mais à la place du peuple. Les critiques adressées à la démocratie représentative consistent généralement à mettre en cause la trahison des intérêts du peuple et la confiscation du pouvoir par l’élite dirigeante : la représentation est présentée comme un pis-aller, un moindre mal, par rapport à l’idéal de la participation directe qui caractérisait la démocratie antique. La démocratie représentative ambitionne cependant d’être le meilleur régime politique possible. Le système représentatif peut paradoxalement prétendre réaliser l’idéal démocratique du gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, mieux que ne saurait le faire la démocratie directe ou participative. On peut caractériser la démocratie représentative par cinq principes constitutifs. Si l’un de ces cinq piliers vient à manquer, la démocratie est bancale ou menace de s’écrouler.

Le mandat représentatif, fondement de l’indépendance des représentants du peuple. La représentation implique le mandat électif: l’opération de l’élection consiste pour les électeurs à confier à un élu le pouvoir de les représenter. Le mandat politique de l’élu consiste à pouvoir agir au nom de ceux qui l’ont élu; il est une procuration données par les électeurs à l’élu, un pouvoir d’agir en leur nom et en leur absence. Le débat essentiel sur la représentation, initié en 1789 et toujours actuel, oppose deux conceptions du mandat du représentant. Selon la conception du mandat impératif, le représentant s’engage à dire et à faire ce qui est exigé de lui par ses électeurs. Sa volonté est dépendante de la volonté de ses électeurs. Cela peut sembler logique si l’on veut que le peuple reste souverain. Paradoxalement, c’est l’autre conception possible du mandat politique, que l’on appelle précisément « mandat représentatif« , qui s’est imposée: selon cette conception, les électeurs confient au représentant le pouvoir de concevoir par lui-même l’intérêt général, de penser et de décider par lui-même, au nom du peuple mais en toute indépendance. Pour le dire simplement : le représentant n’est pas le représentant de ceux qui ont voté pour lui, mais le représentant de la nation tout entière ou du peuple tout entier. Le président de la République est le président de tous les Français, non le président de la majorité qui a voté pour lui: le mandat qui lui est confié est de défendre l’intérêt général, non de réaliser le programme du parti qui l’a élu, qu’il a donc la liberté de « trahir ». C’est ce point qui constitue le clivage essentiel entre démocratie représentative et démocratie participative: la supériorité du système représentatif, aux yeux de ses partisans, réside dans cette indépendance des représentants, considérée comme le moyen donné au peuple de se gouverner efficacement en surmontant ses divisions.

L’élection au suffrage universel. C’est le principe considéré généralement comme le plus important, celui qui symbolise l’idée moderne de démocratie: il y a démocratie quand il y a des élections. Le suffrage universel, la grande revendication républicaine au 19e siècle, est la concrétisation du principe de la souveraineté du peuple. Le suffrage, le vote, est la participation à l’élection par laquelle le peuple choisit ses représentants. Le droit de suffrage est individuel, expression de la liberté politique de l’individu (liberté de participer aux affaires publiques) la plus importante dans une démocratie réprésentative, la liberté de participer au choix des représentants du peuple. Il est universel, expression de l’égalité en droits des individus. Suffrage universel signifie : »un homme, une voix », chacun participant à égalité avec tous les autres. La participation de tous dans l’égalité est requise pour la représentation, la loi et la décision politique puissent être considérés comme l’expression de la volonté générale (l’expression de la souveraineté du peuple ou de la nation).

La délibération publique. Les parlements ou assemblées représentent une institution essentielle de la démocratie. Le parlementarisme (institué en Grande-Bretagne au 17e siècle) a précédé le suffrage universel dans l’histoire de la démocratie moderne. La fonction d’un parlement est la délibération, c’est-à-dire la discussion publique qui doit précéder la décision afin de garantir la prise en considération de tous les intérêts et de tous les arguments. La délibération a pour condition le pluralisme (l’expression de la diversité des opinions), nécessaire au débat contradictoire. Raison pour laquelle la liberté de la presse, et plus généralement la liberté d’expression, est considérée comme l’un des piliers de la démocratie libérale moderne. Du fait du développement du système médiatique, l’espace public de discussion n’est plus confiné aux seules assemblées politiques. Néanmoins la fonction de la représentation demeure essentielle : à défaut des compétences, pas toujours garanties, les élus dont c’est la fonction disposent du temps nécessaire pour prendre connaissance des dossiers et participer de manière constructive à l’élaboration des lois à l’occasion des débats parlementaires.

La décision au nom de l’intérêt général. Gouverner, c’est décider. La décision met un terme à la délibération au moyen de la volonté qui tranche, arbitre, choisit. La volonté peut-être la volonté majoritaire ou la volonté d’un seul. L’efficacité de la décision constitue l’argument politique principal en faveur du pouvoir autocratique (le pouvoir d’un chef). La démocrate est cependant fondée sur le refus de laisser une souveraineté personnelle se substituer à la souveraineté du peuple. La principale critique adressée à la démocratie consiste pourtant dans la dénonciation de la faiblesse de la volonté qui gouverne, précisément parce qu’il n’y a pas « une volonté » apte à décider sans être aussitôt contredite, discutée, voire renversée. Le peuple peut être tenté de confier son destin et le pouvoir à un homme dont la volonté et l’autorité permettront de dépasser les divisions et les obstacles institutionnels pour réaliser l’intérêt général. Le mandat représentatif, en tant qu’il garantit l’indépendance de la décision de l’élu en charge de gouverner, rend la démocratie compatible avec l’efficacité de la décision. On considère généralement que l’intention première du Général de Gaulle lorsqu’il a voulu l’élection du président de la République au suffrage universel, clef de voûte de la cinquième République, était précisément de renforcer le pouvoir de décision et la responsabilité politique, fragilisés par l’instabilité des gouvernements dans les régimes parlementaires de la troisième République et de la quatrième République.

L’évaluation par la réitération de l’élection. Le principal souci des constitutions démocratiques, illustré à la perfection par la constitution américaine, est d’empêcher au moyen de la séparation des pouvoirs qu’un homme puisse confisquer le pouvoir en vue d’imposer sa volonté au peuple. Le populisme est la tentation de la démocratie illibérale, qui consiste à associer le suffrage universel. Un chef d’Etat peut être élu et n’avoir de comptes à rendre à personne. La Russie de Vladimir Poutine illustre cette possibilité : il y a bien démocratie (élection au suffrage universel), en un sens représentative (le chef de l’Etat est un représentant « indépendant » qui décide au nom du peuple), mais le pouvoir est confisqué. La contre-partie de l’indépendance des gouvernants dans la démocratie représentative est l’obligation qui leur est faite de remettre leur mandat en jeu à échéances régulières dans des conditions de loyauté garanties par la constitution. La force d’une constitution démocratique, comme l’illustre l’épisode Trump aux Etats-Unis, est de conserver le contrôle sur les gouvernant et de pouvoir les contraindre à quitter le pouvoir.

La sagesse

Notion mobilisées

Le bonheur, la raison, la liberté, le temps, le travail, la nature, la vérité, la religion, le devoir, l’État, la justice.

Le problème fondamental

Le problème auquel répond toute conception de la sagesse est celui de la contradiction entre l’espérance du bonheur et l’expérience du malheur. Le texte de Pascal ci-dessous souligne l’universalité de la condition humaine : tous ont en partage l’espérance du bonheur et l’expérience du malheur.

Tous les hommes recherchent d’être heureux ; cela est sans exception, quelques différents moyens qu’ils y emploient. Ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que les uns vont à la guerre, et que les autres n’y vont pas, est ce même désir, qui est dans tous les deux, accompagnés de différentes vues. La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C’est le motif de toutes les actions et de tous les hommes, jusqu’à ceux qui vont se pendre. Et cependant, depuis un si grand nombre d’années, jamais personne, sans la foi, n’est arrivé à ce point où tous visent continuellement. Tous se plaignent : princes, sujets, nobles, roturiers, vieux, jeunes; forts, faibles ; savants, ignorants; sains, malades; de tous pays, de tous les temps, de tous âges et de toutes conditions. Une épreuve si longue, si continuelle et si uniforme, devrait bien nous convaincre de notre impuissance d’arriver au bien par nos efforts; mais l’exemple nous instruit peu. Il n’est jamais si parfaitement semblable, qu’il n’y ait quelque délicate différence; et c’est de là que nous attendons que notre attente ne sera pas déçue en cette occasion comme en l’autre. Et ainsi, le présent ne nous satisfaisant jamais, l’expérience nous dupe, et, de malheur en malheur nous mène jusqu’à la mort.

Abstraction faite du parti-pris de l’auteur, la thèse pascalienne de « la misère de l’homme sans Dieu » (l’idée selon laquelle « il n’y a que la foi qui sauve », que « sans la foi », la condition humaine est nécessairement malheureuse), le texte établit deux constats qui se veulent objectifs : 1) d’une part, quelle que soit la vie choisie, tout choix, même celui de se donner la mort, toute orientation, tout engagement, toute ambition est un pari qui a pour finalité de trouver le bonheur et d’éviter le malheur; on n’échappe pas au désir d’être heureux; 2) d’autre part, quelle que soit leur condition, même la plus enviable, quel que soit leur âge, leur position sociale, leur état de santé, leur culture et leur niveau de connaissance, « tous se plaignent », reconnaissant ainsi qu’il leur manque quelque chose pour être vraiment heureux; on n’échappe pas à l’épreuve de l’insatisfaction et du malheur. Pascal reprend ici un thème biblique célèbre, formulé dans un texte de l’Ancien Testament, l’Écclésiaste : « Vanitas vanitatum, et omnia vanitas » (« Vanité des vanités, tout est vanité »). Le problème de la sagesse est constitué par le défi de surmonter cet échec universel des entreprises humaines en direction du bonheur.

Le bonheur est le nom usuel de ce que les philosophes appellent « le souverain bien », le bien (ou le but, la fin) vers lequel tendent tous nos désirs et toutes nos espérances et par rapport auquel tous les autres biens ne sont que des moyens, des biens relatifs. Il s’agit d’un idéal, dont la définition réelle (le contenu) est en soi un problème, puisqu’il peut aussi bien désigner le bien-être matériel ou une conception spiritualiste du sens de la vie. On peut affirmer que toute ambition humaine, toute religion, toute philosophie, se présente comme une voie vers la « vie bonne », ou la « vie réussie » au sens le plus large et le plus englobant (en ce sens qui fait dire que « réussir sa vie » ne signifie pas nécessairement « réussir dans la vie ». L’ambition identifie vie réussie et réussite sociale, la religion peut ambitionner une réussite qui transcende la vie ici-bas (l’accès à la vie éternelle, par exemple) et un bonheur, baptisé « béatitude » fait d’une joie toute spirituelle.

La philosophie se définit étymologiquement par l’amour de la sagesse. La sagesse est la bonne manière de vivre, celle qui permet d’accéder au « souverain Bien », au maximum de « bien » qu’on puisse espérer en vivant une vie humaine. La philosophie compare et examine les différentes conceptions du bonheur ainsi que les voies d’accès au bonheur; elle évalue les chances de réussite et s’interroge sur le sens même de la recherche. Comme le « salut » des religions, la sagesse se conçoit comme ce qui peut « sauver » l’homme du malheur. La philosophie se distingue de la religion en ce qu’elle est une quête du salut sans Dieu, en recourant exclusivement à la raison. La sagesse désigne indissociablement un savoir et une manière de vivre, un objet de la réflexion et une pratique. En tant qu’elle est « l’amour de la sagesse », la philosophie consiste, comme le souligne avec pertinence André Comte-Sponville, à « penser sa vie et vivre sa pensée. »

Qu’est-ce que le « souverain bien » ?

La notion de « sagesse » est toutefois équivoque, comme celles de « vie bonne », de « bien », de « valeur », de « vertu », etc., qu’on associe à l’éthique : elle peut désigner la doctrine et la pratique de la morale (les devoirs de l’homme) ou bien la doctrine du bonheur et la vie heureuse. Le bien (et la valeur qui lui correspond) peut désigner ce qui rend heureux ou bien ce qu’on doit faire, un idéal moral, ce qui, comme l’écrit Kant, peut rendre « digne d’être heureux », permet d’acquérir la dignité, la valeur humaine qui fait qu’on mérite le bonheur. La vertu désigne toujours la force de l’âme, mais la force de l’âme peut être ce qui rend possible la réussite et le bonheur, ou bien ce qui nous rend capable de désintéressement, d’obéir au devoir quitte à sacrifier sa réussite ou son bonheur. Les théories de la sagesse antique (Aristote, Épicure, les Stoïciens) sont des théories du bonheur et de la vertu qui rend le bonheur possible. Les réflexions modernes sur le bonheur se fondent sur la distinction (héritée du christianisme) entre morale (la question des devoirs de l’homme) et bonheur (la question de l’espérance).

Le « souverain Bien » est le Bien suprême, le Bien qui se suffit à lui-même, qui doit être considéré comme une fin en soi et non comme un moyen pour obtenir autre chose.  Pour les Anciens (les philosophes de l’antiquité), la réponse ne laisse place à aucun doute : il ne peut s’agir que du bonheur. Tout homme désire et espère être heureux, le bonheur étant le but par rapport auquel tout le reste, la vertu y compris, n’est que moyen. Ce constat n’est cependant qu’un préalable : il ne suffit pas de vouloir être heureux, encore faut-il savoir l’être. Le présupposé commun à tous les Anciens est que seul le sage peut être heureux : il n’y a pas d’imbécile heureux ! Le bonheur ne dépend pas exclusivement de la chance mais aussi et surtout de la sagesse, c’est-à-dire à la fois d’un savoir, savoir comment vivre pour vivre heureux, ainsi que de la vertu, ou des vertus, la qualité, ou les qualités, qu’il faut acquérir et posséder pour espérer vivre heureux. Le bonheur est donc l’objet d’une enquête de la raison, une enquête philosophique, qui doit déterminer le bon usage de soi, la bonne manière de régler ses désirs pour mieux les satisfaire ou être épargné par le malheur.

L’imbécile, ou l’insensé, c’est celui qui, parce qu’il ignore le caractère insatiable des désirs humains, pense pouvoir satisfaire tous ses désirs pour atteindre la plénitude du bonheur. Cette illusion permet de comprendre pourquoi l’espérance du bonheur est toujours déçue :  si tous les hommes aspirent au bonheur, en effet, tous se plaignent et semblent plus ou moins malheureux. Socrate, à travers la célèbre métaphore des tonneaux, a fixé l’alternative : ou bien on se lance dans une course effrénée à la satisfaction de tous les désirs, et l’on se condamne ainsi à une vie qui ressemble à un tonneau percé qu’il faut constamment remplir, ou bien on prend conscience de la nécessité de limiter et de hiérarchiser les désirs, et on pourra ainsi espérer vivre la vie sereine du sage qui peut compter sur ses tonneaux constamment remplis de lait et de miel. Épicuriens et Stoïciens s’inscrivent dans cette conception qui oppose le bonheur des sages, fondé sur l’intelligence et la maîtrise du désir, aux folles espérances de l’homme ordinaire, toujours sous l’emprise des ambitions et des passions. 

Ce lieu commun de la philosophie est à la fois repris et soumis à la critique dans l’histoire de la philosophie. Quatre grandes questions, liées entre elles, peuvent lui-être adressées, qui donnent lieu à une diversité de sujets possibles.

1- Peut-on définir le bonheur ?

La raison peut-elle donner un contenu objectif à l’idée de bonheur ou bien faut-il considérer avec Kant que le bonheur n’est qu’un idéal de l’imagination, variable selon l’état dans lequel on se trouve, chacun désirant ce qu’il n’a pas (le malade désire la santé, le pauvre, la richesse, etc.) ? Peut-on donner un contenu positif au bonheur (la satisfaction complète et durable de son état) ou faut-il considérer, avec Schopenhauer, que l’expérience du bonheur, purement négative, consiste exclusivement dans l’absence de souffrance ? Le bonheur est-il dans la sobriété tranquille du sage qui sait limiter ses désirs ou dans l’agitation d’une vie consacrée à satisfaire le maximum de désirs et d’ambitions ? Dans le repos de l’homme comblé ou dans l’ambition passionnée qui nous arrache à l’ennui ? Dans l’intensité du désir et de la jouissance ou dans le bien-être durable ? Dans le bien-être du corps ou dans l’expérience spirituelle de la découverte du sens de la vie ? Dans le plaisir des sens, la réalisation d’une ambition, l’exercice d’une activité dans la joie ? Dans la liberté ou dans la sécurité ? Dans l’amour ou dans l’amitié ? Dans le fait de vivre dans l’insouciance, comme si on ne devait jamais mourir, ou bien dans le fait d’apprendre à mourir, en assumant la conscience d’être mortel qui est le propre de l’homme ? Dans l’être ou dans l’avoir ? Dans la satisfaction égoïste ou dans l’expérience de la fraternité, de la générosité, de la solidarité ? Dans la jouissance de soi ou dans la reconnaissance par autrui? Dans l’action ou dans la contemplation ? Dans la multiplication des conquêtes amoureuses ou dans la fidélité conjugale et la vie de famille?

2 – Le bonheur dépend-il de nous ?

Les sagesses antiques, l’épicurisme et le stoïcisme notamment, affirment que la vertu est la clé du bonheur, apportant ainsi un démenti à l’étymologie (« bon heur » signifie « bonne fortune », chance) ainsi qu’à l’idée, antique elle aussi, selon laquelle le bonheur dépend beaucoup des caprices et des faveurs du destin, donc de la chance. Le deuil, la maladie, la pauvreté, l’infidélité de l’être aimé ne résultent pourtant pas nécessairement ni le plus souvent de l’imprudence ou de l’intempérance. N’est-ce pas la preuve que le bonheur dépend de la chance, et non de la vertu ou de la sagesse ? La croyance selon laquelle le bonheur se mérite n’est du reste pas propre aux philosophes : nous ne pouvons faire l’économie de l’espoir que le courage, la persévérance, la prudence, la modération des désirs, la générosité et la justice nous apporteront la réussite, la reconnaissance, l’harmonie, un bonheur durable. Les accidents de la vie, cependant, n’épargnent personne, et il existe, comme l’a bien vu Schopenhauer, une asymétrie entre le bonheur, toujours précaire, qu’on sent à peine, et le malheur, qui nous plonge dans une souffrance durable, laquelle peut aller jusqu’à la destruction de toute possibilité d’être heureux. Seule la religion, par la foi, et le stoïcisme, par la raison, promettent l’invulnérabilité du bonheur à travers les épreuves de la vie. « Le sage, écrit Sénèque, est celui pour qui aucun malheur n’est un malheur. » Ces sagesses exigent cependant rien moins que l’amour du destin (amor fati) en toutes circonstances, y compris lorsque la catastrophe arrive. Le problème posé est celui de leur crédibilité.

3 – Faut-il croire au bonheur ?

Pouvons-nous espérer être heureux ? La question axiale de la problématique de la sagesse est évidemment celle de la possibilité du bonheur. Que nous est-il permis d’espérer ? Si le contenu de l’idée de bonheur ne peut être défini et s’il apparaît que sa réalisation dans la durée ne dépend pas de nous mais des caprices du destin, il est à craindre que l’espérance du bonheur soit en réalité la source principale de nos désillusions, et donc de notre malheur. En ce cas, il y aurait divorce entre savoir et bonheur, la sagesse consisterait à contempler avec lucidité le malheur de la condition humaine, à consentir à l’impossibilité du bonheur. A moins, si on admet la vanité des désirs et des espérances, qu’il ne faille considérer que seul l’imbécile, celui qui ne sait pas que le bonheur est impossible, puisse être heureux. Ou encore qu’il n’y a de bonheur possible que dans l’espérance d’être heureux.

Les Anciens faisaient de la lucidité la condition du bonheur. Ils appelaient « sagesse » la disposition à vivre heureux résultant de la capacité de vivre dans la vérité, en accord avec la nature et les limites objectives de la condition humaine. Pour Pascal, Kant ou Schopenhauer, il faut sans doute choisir entre sagesse et bonheur, et toujours préférer au bonheur la vérité, le regard lucide posé sur la condition humaine. 

4 – Le bonheur est-il le souverain Bien ?

Il y a peut-être une autre manière de ne pas croire au bonheur, celle qui consiste à penser qu’il existe un idéal supérieur au bonheur. Est-il légitime de faire du bonheur un idéal ? Ne faut-il pas mettre en question l’idée même selon laquelle le bonheur constituerait le Bien suprême ? Certes, le bonheur est une fin en soi : je veux être heureux pour être heureux, non en vue d’obtenir un Bien supérieur.  Il existe cependant d’autre candidats au titre de Souverain Bien (idéal suprême de l’homme), qui peuvent faire concurrence au bonheur. Faut-il préférer la liberté au bonheur ? Faut-il préférer la justice au bonheur ? Faut-il préférer la vérité au bonheur (être un homme lucide malheureux plutôt qu’un imbécile heureux) ? Ces questions suggère qu’il est au moins possible de concevoir un idéal supérieur au bonheur, un idéal auquel on pourrait peut-être sacrifier la possibilité d’être heureux. Ou pour le dire autrement : le bonheur pourrait venir par surcroît à l’homme qui, sans se préoccuper de son bonheur, a découvert le sens de sa vie, qu’il s’agisse d’un engagement conjugal et familial ou professionnel (vivre, disait Freud, c’est « aimer et travailler »), d’un engagement au service de la justice, de vie religieuse, d’une vie consacrée à l’art ou à la connaissance, etc. « Quand on possède le ‘pourquoi’ de sa vie, écrit Nietzsche, on s’accommode à peu près de tous ses ‘comment’. L’homme n’aspire pas au bonheur. »

Lexique

Bien. A) Ce qui est utile, bon pour moi, dont la possession satisfait un désir et contribue au bonheur. Le bien est l’objet du désir, donc une fin (but, objectif) pour l’action : tout bien est une fin, toute fin est un bien. B) L’idéal moral (la fin morale), l’objet d’une volonté bonne, désintéressée. La majuscule permet de distinguer le Bien au sens moral du bien nécessaire au bonheur; ou le Mal au sens moral du mal (souffrance) qui est un malheur.

Souverain Bien. L’idéal de l’homme, c’est-à-dire la fin en soi, la fin (l’objectif, le but de l’action) qui n’est pas un moyen pour une autre fin, par rapport à laquelle toutes les autres fins ne sont que des moyens. Ce qui a de la valeur à mes yeux est un bien et une fin (tout bien est une fin, toute fin est un bien). Un simple bien, un bien qui est en même temps moyen pour autre chose, n’a qu’une valeur relative. Le souverain bien possède une valeur absolue: il est ce qui donne sens et valeur à la vie, ce dont la privation ôte à la vie son sens et sa valeur.

Vertu. La force d’âme (force de la volonté guidée par la raison) qui permet la maîtrise du désir (instincts, désirs, passions). A) Dans la philosophie grecque, la vertu est une excellence (perfection), c’est-à-dire une qualité morale (tempérance, courage) ou intellectuelle (prudence), qui constitue le moyen de la réussite de l’action, de la vie bonne (heureuse, réussie, sensée), de l’accomplissement de la nature humaine. B) Dans le cadre de la morale du devoir, qui distingue l’idéal moral de l’idéal personnel du bonheur, la vertu est simple et unique : il s’agit de la bonne volonté (le désintéressement), qui permet d’agir par devoir (par respect pour une loi morale), et non exclusivement en suivant son désir d’être heureux.

Prudence. La faculté de concevoir les meilleurs moyens d’atteindre une fin, l’art de choisir la voie de la réussite. La prudence est la raison pratique (la raison considérée dans son rapport à l’action) en tant que celle-ci délibère sur les moyens de l’action, non sur ses buts : on peut aussi l’appeler raison pragmatique ou raison stratégique. Elle est la vertu politique par excellence, la qualité primordiale du responsable d’une communauté (État, entreprise, armée, famille), auquel on ne demande pas simplement d’être juste, mais de réussir. En tant que le bonheur est considéré comme le souverain bien, la prudence est l’art de déterminer les moyens d’être heureux. C’est la vertu intellectuelle nécessaire à tout homme, l’art de vivre et d’agir avec intelligence, afin d’éviter les dangers et de saisir les chances. L’Antiquité la considèrait comme l’une des quatre vertus cardinales (avec le courage, la tempérance et la justice), les quatre vertus qui font un sage, la plus nécessaire de toutes, puisque sans elle il n’y a pas de réussite ou de bonheur possible.

Tempérance. La modération des désirs comme moyen d’éviter la frustration et l’esclavage qui naissent inévitablement de l’absence de limitation. La tempérance était considérée dans l’Antiquité comme l’une des quatre vertus cardinales du sage (avec le courage, la prudence et la justice). Juste milieu entre l’ascétisme (le renoncement au plaisir) et l’intempérance (la consommation effrénée), la tempérance est une dimension de la maîtrise de soi qui permet d’associer les plaisirs de la vie et l’autarcie (l’autosuffisance, la liberté consistant à ne pas être esclave du désir).

L’État est-il l’ennemi de la liberté?

Introduction : l’introduction peut être écrite d’un bloc ou comprendre, si elle est un peu longue (ce qui est nécessaire), deux paragraphes, trois si on ajoute une annonce de plan (ce qui n’est pas indispensable).

« L »homme est né libre, écrit Rousseau, mais partout il est dans les fers. » [Phrase d’accroche : facultatif. Ce peut être une citation ou un exmple. Dans les deux cas, cela appelle un commentaire qui doit être immédiatement en rapport avec la question posée et l’un des termes du sujet] S’il est vrai que la liberté est un droit naturel de l’homme, peut-on justifier l’existence de l’État ? La liberté d’action ne peut être réelle pour quiconque est contraint d’obéir à la volonté d’un maître. [Précisions sur le thème, indiquant l’élément le plus important dans la question : la liberté d’action comme droit de l’homme, c’est-à-dire comme principe ou idéal politique] Or, tout homme, en tant qu’il est un citoyen, est soumis aux lois de l’État dont il est membre. Partout l’homme est contraint par un pouvoir d’obéir à des lois qui définissent pour lui le permis et l’interdit. L’État étant, comme le dit Max Weber, l’organisation qui revendique le monopole de la violence légitime, il s’adresse toujours à l’individu pour lui signifier qu’il doit se soumettre sous peine d’être enfermé ou détruit. [éléments de définition de l’État, introduits afin de poser le problème : la contradiction entre la liberté et la soumission au pouvoir] On peut donc comprendre l’anarchiste qui refuse l’État au nom d’une liberté naturelle qu’il entend préserver. [réponse a priori évidente : défendre la liberté semble impliquer le refus de l’État]

Une telle liberté illimitée n’est-elle pas, cependant, la pire des menaces pour notre liberté ? Sans les lois, chacun disposerait d’un droit illimité sur toutes choses, donc aussi sur les biens, la vie et la liberté d’autrui. [objection : la réponse a priori évidente est contestée par un argument qui justifie l’existence de l’État]. La limitation de la liberté imposée par L’État est sans doute la condition de la vie en société, de sorte qu’il ne peut y avoir pour l’homme d’autre liberté que la liberté civile, la liberté limitée et définie par la loi de l’État. [Deuxième réponse à la question : la défense de la liberté requiert l’État comme sa condition] Même en admettant cette condition cependant, et en écartant la proposition anarchiste d’une société sans État, la question se pose de déterminer la manière dont la liberté peut être à la fois limitée et garantie : comment concilier la liberté et l’obéissance aux lois ? Comment le citoyen peut-il conserver sa liberté dans l’État, alors même qu’il est contraint par un pouvoir dont sa liberté dépend ? A quelles conditions ma liberté peut-elle être protégée de l’État qui me protège des autres ? Ce sont des questions auxquelles nous essaierons de répondre en examinant les différentes conceptions possibles du rapport entre la liberté et la loi. [reformulations de la question qui en précisent le sens et conduit au coeur du débat, du problème à discuter, celui de la théorie de la loi et des principes de la justice politique qui doivent régler la constitution de l’État]

Plan : les trois conceptions de la liberté du citoyen dans l’État. Plan ordonné en trois partie autour de trois citations énonçant chacune une définition possible de la liberté civile:

I – « La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent » (Montesquieu, De l’esprit des lois, XI, 3).

II – « L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté » (Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, 1, 8)

III – « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ».

L’État

L’État désigne 1) la communauté politique unie par les lois imposées par un pouvoir; 2) le pouvoir qui, sur une territoire donné, exerce le droit d’utiliser la force pour contraindre le peuple d’obéir aux lois.

Ces deux définitions, très schématiques, sont indissociables l’une de l’autre. Un État est une communauté politique distincte des autres et reconnue comme telle par les autres (la « communauté internationale »). La reconnaissance d’un État suppose qu’on puisse identifier un territoire délimité par des frontières défendues par une puissance militaire ainsi qu’une population considérée comme un peuple en tant qu’elle est soumise à des lois communes, même si celle-ci peut comprendre plusieurs « peuples » ou cultures (langues, religions) issus de traditions différentes. On désigne parfois l’État dans les textes philosophiques en évoquant « la Cité », en référence au terme grec « polis » et à sa traduction latine « civitas », qui désignait la cité-État dans le monde antique (Athènes, Rome, pour évoquer les exemples les plus célèbres). Le terme « polis » est l’origine étymologique de « politique » ou de « police »; le terme « civitas », à l’origine de « citoyen », « citoyenneté », « civil », « civisme », « civique », etc.

Le citoyen est le membre de l’État. Tout être humain est un citoyen en tant qu’il est assujetti aux lois d’un État. En ce sens, on peut considérer que la condition humaine est une condition politique. « L’homme est un animal politique« , écrivait Aristote. Ce qui signifie qu’il est condamné, en tant qu’homme, a vivre au sein d’une communauté politique, une société soumises à des lois imposée par un pouvoir. Il existe d’autres animaux grégaires (qui vivent en groupe). Mais une communauté politique n’est pas une société naturelle (meute, ruche, etc.) : elle ne peut exister sans des lois faites par les hommes et imposées par un pouvoir institué par les hommes. Le paradoxe de la condition politique est qu’elle est naturelle en ce sens que tout homme est destiné à vivre au sein d’un État mais artificielle, au sens ou l’État est une production de l’histoire, un produit de « l’art politique » qui peut revêtir des formes différentes. On appelle « régime politique » ou « constitution » la forme variable de l’État. La constitution est en quelque sorte la loi fondamentale de l’État, qui définit le mode d’acquisition et d’exercice du pouvoir et qui organise les relations entre le pouvoir et les citoyens. Dans la typologie classique des régimes politiques, ceux-ci sont désignés schématiquement en fonction du nombre des gouvernants : la monarchie est le gouvernement d’un seul (le roi, en tant qu’il est par tradition l’héritier légitime du pouvoir; pour le pouvoir solitaire exercé par un homme sans légitimité traditionnelle, l’antiquité a forgé le terme « tyrannie »), l’aristocratie (ou l’oligarchie), le gouvernement d’un petit nombre, la démocratie, le gouvernement du grand nombre (le peuple).

L’État au sens 2 est ce qui rend possible l’État au sens 1. Dès lors qu’il est question du rapport entre l’État et la société, ou du rapport de l’État (ou de la loi) et du citoyen, c’est le sens qu’il faut privilégier : l’État désigne le pouvoir au sein d’une société, c’est-à-dire, plus exactement, l’organisation des pouvoirs publics qui rend possible l’administration et le gouvernement de la société. Pour qu’une communauté politique puisse exister, il faut un pouvoir, un centre de décision et une force armée capable de contraindre. Les sociétés sans État (sociétés de chasseurs-cueilleurs, de taille réduite et nomades) sont considérées comme pré-politiques. Ce sont des sociétés sans pouvoir mais non sans loi : l’individu ne peut y échapper à la force de la loi commune, qui est un héritage ancestral et sacré. Elles se sont raréfiées depuis la révolution néolithique (l’invention de l’agriculture il y a un peu plus de 10 000 ans), de sorte qu’aujourd’hui tous les humains sont citoyens d’un État, y compris les quelques peuples dits « primitifs » qui subsistent. Dans les sociétés étatiques, la loi commune est produite et imposée par un pouvoir, par l’État.

L’État, son action et son devenir, constitue la matière première de l’histoire, qui privilégie l’étude de la vie politique des sociétés, constituée par les luttes pour le pouvoir et les guerres interétatiques. Au regard de la philosophie, l’État est une donnée de la condition humaine, qui signale « l’insociable sociabilité » humaine (Kant), le caractère irréductible de la violence, des rapports de forces, de la domination et de l’inégalité dans les relations humaines. Hors l’utopie anarchiste, qui conçoit la possibilité d’une société sans État, gouvernée par les lois morales (la fraternité humaine) sans pouvoir pour les imposer, l’État est considéré comme une réalité incontournable. Le réalisme commande d’accepter la réalité de la force et des rapports de forces. L’objet de la philosophie politique est de définir « le meilleur régime », de concevoir la constitution idéale ou les principes de justice qui devraient servir de socle à la constitution de l’État, de justifier l’État, c’est-à-dire d’expliciter sa raison d’être, sa finalité, son rôle ou sa fonction. On peut considérer que l’État est vu par les philosophes comme l’instrument de réalisation d’une théorie de la justice, la force qui permet de maîtriser les rapports de forces, la source de violence qui permet de réduire la violence dans les rapports humains, l’inégalité (entre gouvernants et gouvernés) qui permet de lutter contre les inégalités (la domination, l’exploitation de l’homme par l’homme).

La justification moderne de l’État

Le sociologue allemand Max Weber a donné de l’État sa définition moderne la plus fameuse : « l’État, écrit-il, est la communauté qui revendique le monopole de la violence physique légitime sur un territoire donné. » Cette définition se veut descriptive, réaliste, fondée sur la réalité historique. A l’origine de l’État, il y a toujours la violence de la guerre. Si deux communautés revendiquent le droit d’utiliser la force sur un territoire donné, la situation est celle de la guerre civile. La condition de la paix sur un territoire donné est le monopole de la violence (de l’usage de la force en vue de soumettre et de détruire, de soumettre les volontés et de détruire les ennemis). Il n’y a pas de paix sans État ni d’État sans le bras armé de l’État que représentent la police et l’armée. (pour lutter contre ce qui menace l’ordre et la paix à l’intérieur et à l’extérieur d’un territoire donné). L’État est donc un réducteur de violence au moyen de la violence. C’est sa raison d’être universelle au regard des peuples. La définition de Max Weber sert régulièrement d’argument pour justifier l’emploi de la force publique. Le point débattu de cette définition est la question de la légitimité, celle, autrement dit, de la justification du monopole de la violence. L’État revendique le droit exclusif d’utiliser la force mais ce droit ne peut reposer exclusivement sur la force. Il n’y a pas de droit du plus fort et aucun pouvoir n’est assez fort pour conserver son monopole de la violence s’il n’est pas considéré comme légitime au regard du peuple sur lequel il s’exerce. La question philosophique fondamentale à propos de l’État est donc celle de sa justification.

La théorie moderne du fondement de l’État (fondement = principe qui justife) est fournie par la philosophie du droit naturel moderne qui s’est développée au 17e et 18e siècles dans le sillage des guerres civiles provoquées en Europe par la réforme luthérienne. La nouveauté (ou « modernité ») réside dans le caractère laïque (par contraste avec la légitimité traditionnelle) et le caractère individualiste (absente dans le droit naturel antique) de la justification. On la trouve dans la théorie de l’État présentée par le Léviathan de Thomas Hobbes à partir de deux fictions méthodologiques, l’état de nature et le contrat social. Le concept d’état de nature vise à imaginer la situation des hommes en l’absence de lois et de pouvoir : il consiste même à faire abstraction de toute forme de culture pour réfléchir aux raisons d’agir communes à l’humanité parce que fondées sur la nature humaine, caractérisée par le désir de se conserver en vie et par l’intelligence qui permet de concevoir les moyens de se conserver en vie.

Le point de départ du raisonnement consiste donc à faire abstraction de la légitimité traditionnelle du pouvoir (« Tout pouvoir vient de Dieu ») pour se placer du point de vue de l’individu, de son droit « naturel » irréductible de persévérer dans son être, de se conserver en vie. Dans l’état de nature, estime Hobbes, non seulement la liberté (le pouvoir d’agir) est illimitée, mais chacun dispose d’un « droit illimité sur toutes choses » (prolongement du droit de vivre), c’est-à-dire aussi d’un droit sur les biens et la vie d’autrui. « Là où il n’y a pas de loi, écrit Hobbes, rien n’est injuste. » Tous les moyens sont bons pour conserver sa vie. Tout autre constitue une menace potentielle et un ennemi virtuel, comme dans les relations internationales, de sorte que la méfiance est une disposition rationnelle et universelle. Il en résulte nécessairement « une guerre de chacun contre chacun », la guerre étant définie comme une situation dans laquelle il est nécessaire de préparer la guerre, de s’armer et d’accroître sa puissance afin de garantir par soi-même sa propre sécurité. Dans une telle situation, personne, du fait de la course aux armements et des renversements d’alliance, ne peut prétendre être assez fort pour être toujours le plus fort. L’insécurité est donc permanente, de sorte que la prudence, qui dans l’état de nature exige nécessairement l’accroissement de la puissance, suivant le vieil adage « Si vis pacem, para bellum » (« Si tu veux la paix, prépare la guerre »), exige en même temps que l’on sorte de l’état de nature par le moyen du désarmement généralisé, c’est-à-dire par le renoncement à la puissance et à la souveraineté (à la liberté illimitée). La concept de contrat ou de pacte social résulte de l’idée que chacun, s’il est intelligent, doit nécessairement vouloir abandonner sa souveraineté au profit d’un tiers afin d’instituer la « puissance commune » qui détiendra le monopole de l’usage de la force et pourra ainsi maintenir la paix et la sécurité.

Le contrat social, qui est lui aussi une fiction méthodologique, désigne l’idée d’un pacte d’association des individus destiné à créer les conditions de la sortie de l’état de nature et de la coexistence pacifique au sein d’une société. L’originalité forte de cette nouvelle théorie de la justification de l’État consiste à fonder l’autorité politique sur la volonté des individus soumis à cette autorité. C’est ce qui ressort de la clause du pacte de soumission qui fait exister l’État telle que Hobbes la formule : « j’autorise cet homme ou cette assemblée d’hommes, et je lui abandonne mon droit de me gouverner moi-même, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit et autorises toutes ses actions de la même manière« . Même s’il s’agit pour Hobbes de justifier la souveraineté absolue et l’obligation d’obéir aux lois de l’État, l’autorisation du droit du souverain à gouverner émane, dans ce raisonnement, de la volonté de l’individu soucieux de garantir la conservation de sa vie.

L’idéal moderne de l’État juste: le gouvernement des lois

L’État, depuis Hobbes, est défini comme une « association politique », une association d’individus libres et égaux qui instituent le pouvoir et les lois nécessaires à la garantie des droits des individus associés. Cette conception de l’État et de sa légitimité n’est remise en cause ni par John Locke ni par Rousseau, les deux grands théoriciens du contrat social après Hobbes, qui sont pourtant tous deux en même temps des critiques de Hobbes, auquel ils reprochent d’avoir sacrifié la liberté pour justifier l’État et d’avoir par là-même justifié le despotisme, le pouvoir absolu. « L’État est une société d’hommes constituée à seule fin de conserver et de promouvoir leurs biens civils« , écrit Locke, qui ajoute : « J’appelle biens civils, la vie, la liberté, l’intégrité du corps et la protection contre la douleur, la propriété. » C’est très exactement cette idée de l’État que l’on retrouve formulée par les révolutionnaires français en 1789 dans l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression« . Les « biens civils » ou « les droits naturels de l’homme » désignent les droits de l’individu qui ne sont pas produits par les lois de l’État mais qui ne peuvent être conservés qu’au moyen de lois imposées par un pouvoir : « Là où il n’y a pas de lois, il n’y a pas non plus de liberté » écrit Locke en paraphrasant Hobbes.

Le libéralisme politique désigne la doctrine, ou l’ensemble des doctrines (il en existe plusieurs variantes), qui fait de la liberté le bien politique suprême que l’État a pour fonction de sauvegarder. Le libéralisme se distingue de l’anarchisme par le fait qu’il entend utiliser l’État, et non pas le détruire, pour conserver la liberté. Il admet donc avec Kant l’idée selon laquelle « l’homme est un animal qui a besoin d’un maître » du fait de son insociable sociabilité, tout en objectant à Hobbes le problème politique fondamental qui tient au fait que l’homme auquel on confie la souveraineté est nécessairement lui-même un animal qui a besoin d’un maître. Qui sera le maître du maître ?

La solution réside dans la substitution du gouvernement des lois au gouvernement des hommes : nul ne doit être au-dessus des lois. Raymond Aron formule ainsi l’idéal du libéralisme politique : « Le but d’une société libre doit être de limiter le plus possible le gouvernement des hommes par les hommes et d’accroître le gouvernement des hommes par les lois. » Non seulement il ne peut y avoir de liberté sans lois, mais la salut de la liberté est conditionné par le règne des lois, ce qui définit l’idéal républicain : « J’appelle République tout État régi par des lois« , écrit Rousseau, lequel distingue l’obéissance légitime aux lois de la servitude : « Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux lois, mais il n’obéit qu’aux lois et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes. » La notion de république (« res publica », la « chose publique ») peut servir à désigner un État dont le souverain n’est plus un roi (La France est une république parce qu’elle a cessé d’être une monarchie) mais au sens philosophique, la république désigne l’idéal d’un État qui assure le gouvernement des lois. L’explicitation de cet idéal requiert une théorie de la loi. Dans Du Contrat social (ou principes du droit politique), Jean-Jacques Rousseau conçoit une théorie de la loi qui est en même temps une théorie de la souveraineté du peuple, de sorte qu’on ne peut dissocier l’idéal républicain de la démocratie : le peuple n’est gouverné par personne lorsqu’il est gouverné par la loi, et il est gouverné par la loi lorsqu’il est l’auteur de la loi.

Qu’est-ce qu’une loi ?

Pour qu’il y ait un État, il faut un pouvoir et des lois. Il y a un pouvoir lorsqu’il y a un monopole de l’exercice de la force. Si ce n’est pas le cas la situation est celle de la guerre civile. Les lois sont les règles du jeu social, connues de tous et identiques pour tous et qui rendent possible une vie sociale paisible. Le pouvoir sans les lois serait purement arbitraire, au seul service des caprices de ceux qui l’exercent. Une telle situation est rare et non durable : tout pouvoir, même le plus despotique ou tyrannique, doit justifier son existence auprès de la population en imposant à la société des lois qui protègent contre le désordre et l’arbitraire. C’est ce qu’on appelle l’État de droit, l’État au service des lois qui définissent le juste et l’injuste dans une société.

C’est la nature des lois, la définition même de ce qu’est la loi, qui permet de distinguer entre les régimes politiques. En un sens, tout État est une république gouvernée par des lois. C’est le point de vue développé par Thomas Hobbes : peu importe que le régime soit monarchique, démocratique ou aristocratique, que le pouvoir soit exercé par un seul, la masse du peuple ou quelques-uns, l’essentiel est qu’il y ait au sein de la communauté une volonté souveraine, un pouvoir supérieur commun capable de s’imposer à tous par le recours à la force. La loi est l’expression de la volonté du souverain. Il faut, autrement dit, pour qu’il y ait des lois, qu’il y ait une volonté capable d’imposer ses décisions aux autres volontés, une volonté qui exprime la volonté de la communauté tout entière.

Dans cette perspective, on ne peut critiquer le despotisme. La liberté naturelle, la liberté illimitée de l’état de nature, n’est pas viable. Pour qu’il y ait une société, il faut que la liberté soit limitée par la loi, et donc l’obéissance à un pouvoir souverain. Les individus qui composent la société doivent renoncer à leur souveraineté, à leur droit illimité sur toutes choses, au profit d’un tiers, celui qui exerce le pouvoir. La loi n’est possible qu’en sacrifiant la liberté individuelle. Ou, plus exactement, il faut considérer que les individus ne peuvent jouir d’une part réelle de liberté qu’en sortant de l’état de nature, qui est un état de guerre. Pas de liberté sans sécurité, sans l’ordre et la paix garantis par un pouvoir souverain qui impose les lois auxquelles chacun doit obéir. La loi est la définition par un pouvoir souverain du permis et de l’interdit qui définissent le juste et l’injuste dans une société. Elle n’est pas contraire à la liberté, puisqu’elle en garantit au contraire l’exercice réel : il n’y a pour l’homme qui vit en société d’autre liberté possible que la liberté civile, la liberté dans l’obéissance aux lois de l’État. Qu’est-ce alors que la liberté ? « La liberté, écrit Hobbes, dépend du silence de la loi« . Tout ce qui n’est pas interdit par le souverain est permis. Le citoyen doit s’en contenter. C’est mieux que rien, comme on dit aux enfants. Faire respecter les lois, les règles du jeu social connues et identiques pour tous les membres de la communauté, qui dispose du monopole de l’exercice de la force pour imposer « La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent » (Montesquieu, De l’esprit des lois, XI, 3).

Le libéralisme politique est né de la critique de la monarchie absolue et, sur le plan philosophique, de la critique de la justification par Thomas Hobbes de l’État absolutiste. De cette critique sont sorties deux théories de la loi, la théorie républicaine (ou démocratique) et la théorie libérale, présentes l’une et l’autre dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

La théorie républicaine est résumée par l’article 6 de la Déclaration : « La loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. » La théorie de la loi comme expression de la volonté générale est développée par Rousseau dans le Contrat social (1762). Rousseau admet avec Hobbes que la souveraineté de la loi doit être absolue. Il reproche à Hobbes d’avoir sacrifier la liberté et pose en conséquence le problème de la conciliation, a priori impossible, entre l’obéissance et la liberté. Il présente ainsi le problème fondamental de la politique dont le Contrat social donne la solution : « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant. » La solution consiste dans l’institution d’une volonté souveraine qui ne soit pas celle d’un particulier, d’un homme ou d’une partie du peuple, mais qui soit générale, c’est-à-dire qui soit la volonté indivisible du peuple considéré comme un Tout. Ainsi, chacun, en obéissant à la loi, n’obéira à personne en particulier. Si le maître est la volonté générale, il n’y a pas de maître. « Chacun se donnant à tous ne se donne à personne, et comme il n’y a pas un associé sur lequel on n’acquière le même droit qu’on lui cède sur soi, on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd, et plus de force pour conserver ce qu’on a. Si donc on écarte du pacte social ce qui n’est pas de son essence, on trouvera qu’il se réduit aux termes suivants. Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout. »

Pour être vraiment une loi, c’est-à-dire pour être l’expression de la volonté générale, la loi doit, selon Rousseau, remplir deux conditions : elle doit être produite par tout le peuple et doit s’appliquer à tout le peuple. « Mais qu’est-ce donc enfin qu’une loi ? (…) Quand tout le peuple statue sur tout le peuple il ne considère que lui-même; et s’il se forme alors un rapport, c’est de l’objet entier sous un point de vue à l’objet entier sous un autre point de vue, sans aucune division du tout. Alors la matière sur laquelle on statue est générale comme la volonté qui statue. C’est cet acte que j’appelle une loi. » Quand « le peuple statue sur tout le peuple », Tous participent à la formation de la loi, c’est l’exigence démocratique, et l’ État de droit est parfaitement garanti, puisque nul n’est au-dessus des lois et que la loi ne contient aucune discrimination qui pourrait nuire à une partie du peuple. Ce sont ces deux conditions qui sont reprises par l’article 6 de la Déclaration. Bien entendu, il ne s’agit là que de principes philosophiques. En pratique, il faut une constitution, énonçant les règles du jeu politique que l’État doit respecter, pour concrétiser ces principes. L’exigence de la participation de tous à la formation de la loi s’est historiquement concrétisée par la revendication et l’institution du suffrage universel. L’exigence de l’égalité devant la loi nécessite pour être traduite dans les faits, plusieurs mécanismes institutionnels : la division des pouvoirs, les droits de l’opposition et des minorités, la liberté d’expression, le contrôle de la constitutionnalité des lois (qui, concrètement, sont l’expression d’une volonté majoritaire, et non l’expression de la volonté générale).

Quand la loi est vraiment une loi, quand elle est l’expression de la volonté générale, elle est nécessairement juste, et la désobéissance aux lois toujours injuste. Telle est la doctrine républicaine du gouvernement des lois telle que Rousseau l’a définie. La liberté politique, la liberté du citoyen dans l’État ne se conçoit pas comme une indépendance de l’individu vis-à-vis des lois de l’ État, mais comme une liberté-autonomie consistant à obéir à la loi dont on est soi-même l’auteur : « L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté » (Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, 1, 8) Le problème, qui justifie le scepticisme des libéraux à l’égard de la théorie de Rousseau, est qu’en pratique, c’est l’individu qui obéit et une entité abstraite, le peuple, qui prescrit. La souveraineté de la loi demeure absolue, et cet absolutisme est d’autant plus dangereux pour les libertés individuelles qu’il revendique d’être la volonté du peuple tout entier.

Ce texte de Benjamin Constant qui, critiquant la théorie rousseauiste de la souveraineté absolue de la volonté générale, plaide pour une souveraineté limitée par la reconnaissance des droits des individus, présente ce qui constitue l’argument principal en faveur de la doctrine libérale de la loi :

En un mot, il n’existe au monde que deux pouvoirs, l’un illégitime, c’est la force; l’autre légitime, c’est la volonté générale. Mais en même temps que l’on reconnaît les droits de cette volonté, c’est-à-dire la souveraineté du peuple, il est nécessaire, il est urgent d’en bien concevoir la nature et d’en bien déterminer l’étendue. Sans une définition exacte et précise, le triomphe de la théorie pourrait devenir une calamité dans l’application. La reconnaissance abstraite de la souveraineté du peuple n’augmente en rien la somme de liberté des individus; et si l’on attribue à cette souveraineté une latitude qu’elle ne doit pas avoir, la liberté peut être perdue malgré ce principe, ou même par ce principe [.. ] L’universalité des citoyens est le souverain, dans ce sens que nul individu, nulle faction, nulle association partielle ne peut s’arroger la souveraineté, si elle ne lui a pas été délégué. Mais il ne s’ensuit pas que l’universalité des citoyens, ou ceux qui par elle sont investis de la souveraineté, puissent disposer souverainement de l’existence des individus. Il y a au contraire une partie de l’existence humaine qui, de nécessité, reste individuelle et indépendante, et qui est de droit hors de toute compétence sociale. La souveraineté n’existe que d’une manière limitée et relative. Au point où commence l’indépendance et l’existence individuelle, s’arrête la juridiction de cette souveraineté. Si la société franchit cette ligne, elle se rend aussi coupable que le despote qui n’a pour titre que le glaive exterminateur (…) L’assentiment de la majorité ne suffit nullement dans tous les cas, pour légitimer ses actes : il en existe que rien ne peut sanctionner ; lorsqu’une autorité quelconque commet des actes pareils, il importe peu de quelle source elle se dit émanée, il importe peu qu’elle se nomme individu ou nation ; elle serait la nation entière, moins le citoyen qu’elle opprime, qu’elle n’en serait pas plus légitime.

Les libéraux souligne la menace que l’existence même de l’État, même démocratique, fait peser sur la liberté individuelle. En pratique, le pouvoir exercé au nom du peuple est toujours nécessairement l’émanation d’une volonté particulière: non pas la volonté de tout le peuple, mais la volonté de la majorité, voire, comme s’est désormais souvent le cas, la volonté de la majorité des suffrages exprimés à l’occasion d’une élection, majorité qui, compte tenu de l’abstention, peut être minoritaire dans le pays. La liberté de la ou des minorité(s) ne peut donc être garantie si on maintient de principe de la souveraineté absolue, illimitée, de la loi, au motif qu’elle serait toujours juste. La loi n’est pas juste en tant qu’elle exprime la souveraineté du peuple ou de la nation, mais dans la mesure où elle respecte les droits des individus. La souveraineté du peuple doit être limitée par la souveraineté de l’individu. Quand bien même elle serait la voix de la nation entière moins le citoyen qu’elle opprime, tant que les droits d’un seul sont violés, la loi ne peut être considérer comme juste. La fonction de la loi n’est pas d’exprimer la volonté générale mais de garantir à tous les individus la plus grande liberté possible compatible avec celle de tous les autres.

C’est la théorie de la loi présentée dans les articles 4 et 5 de la Déclaration de 1789 qui définissent conjointement la liberté limitée par la loi et la loi qui limite la liberté, justifiées l’une et l’autre par le principe de non-nuisance. L’article 5 énonce le principe qui limite le pouvoir de la loi de limiter la liberté individuelle : « La loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. L’article 4 définit la liberté de l’individu en société, qui est une liberté limitée par le droits des autres à la liberté avant d’être limitée par la loi : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui« . Le point décisif de la doctrine libérale, développé dans le texte de John Stuart Mill ci-dessous, est la démarcation entre le domaine de la loi et le domaine des libertés individuelles, entre le domaine de la souveraineté de l’État et celui de la souveraineté de l’individu. L’État et la loi sont nécessaires pour garantir la coexistence pacifique des libertés, pour empêcher les usages de la liberté qui pourraient nuire à autrui. Mais la loi et la contrainte étatique ont pour fonction exclusive d’empêcher l’individu de porter préjudice à autrui. Leur rôle est strictement limité. La doctrine libérale interdit à l’État d’imposer par la loi aux individus une manière de penser ou de conduire sa vie, une conception du bonheur ou du sens de la vie. Tant qu’il ne nuit pas à autrui, autrement dit, l’individu doit rester souverain et pouvoir décider librement de la conduite de sa propre vie.

La seule raison légitime que puisse avoir une communauté civilisée d’user de la force contre un de ses membres, contre sa propre volonté, est d’empêcher que du mal ne soit fait à autrui. Le contraindre pour son propre bien, physique ou moral, ne fournit pas une justification suffisante. On ne peut pas l’obliger ni à agir ni à s’abstenir d’agir, sous prétexte que cela serait meilleur pour lui ou le rendrait plus heureux; parce que dans l’opinion des autres il serait sage ou même juste d’agir ainsi. Ce sont là de bonnes raisons pour lui faire des remontrances ou le raisonner, ou le persuader, ou le supplier, mais ni pour le contraindre ni pour le punir au cas où il agirait autrement. La contrainte n’est justifiée que si l’on estime que la conduite dont on désire le détourner risque de nuire à quelqu’un d’autre. Le seul aspect de la conduite d’un individu qui soit du ressort de la société est celui qui concerne autrui. Quant à l’aspect qui le concerne simplement lui-même son indépendance est, en droit, absolue. L’individu est souverain sur lui-même, son propre corps et son propre esprit. (John Stuart Mill, De la liberté).

La politique

Notions mobilisées

L’État, la justice, la liberté, le devoir, la conscience, le bonheur, le travail, la religion, la raison, la vérité, la nature, la technique, le langage.

Le problème fondamental

Le problème de la politique est celui des rapports entre la force et la justice et, par voie de conséquence, celui des rapports entre l’État et la justice. Il pourrait être formulé, dans son abstraction philosophique qui vise à saisir l’essentiel, à la manière de Blaise Pascal dans ce texte :

Il est juste que ce qui est juste soit suivi; il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante; la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste. La justice est sujète à dispute; la force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. Ne pouvant faire qu’il soit force d’obéir à la justice, on a fait qu’il soit juste d’obéir à la force. Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble, et la paix fut, qui est le souverain bien.

La justice désigne ici l’idéal moral de la politique, c’est-à-dire les principes d’une bonne organisation sociale, d’une bonne constitution de l’État, de la bonne manière de régler par la loi les relations entre les hommes dans une société ainsi que les rapports entre l’État et les citoyens (les droits et les devoirs de l’État et du citoyen). En raison d’une part de la diversité des cultures (des traditions historiques) et d’autres part des diverses conceptions philosophiques de la justice, on peut considérer avec Pascal que « la justice est sujète à dispute » (elle est matière à débats dirait-on aujourd’hui).

Abstraction faite de l’idée qu’on peut concevoir de la justice, la condition politique de l’homme est une réalité : « l’homme est un animal politique« , disait Aristote. C’est un animal grégaire (il vit en société) mais il est le seul animal qui doit créer, par la parole, les lois qui permettent la vie en société. Une communauté politique est une communauté unie par des lois imposées par un pouvoir. Les régimes politiques peuvent varier mais partout où il y a des hommes il y des lois (du droit) et un pouvoir politique (un État). Partout faire exister la communauté politique consiste donc à « mettre ensemble la justice et la force » à travers l’institution de l’État qui se définit, selon Max Weber, par « le monopole de la violence légitime ».

Pascal souligne cependant que la force est plus certaine que la justice (« la force est très reconnaissable et sans dispute »). La réalité de la politique, c’est d’abord la réalité du pouvoir, qui est par essence une force, un pouvoir de contraindre par la force, c’est-à-dire par la violence, qui est utilisation de la force en vue de soumettre la volonté (contraindre à l’obéissance) ou éventuellement de détruire (les ennemis intérieurs ou extérieurs du pouvoir et de la société). La force est « nécessaire » (caractère de ce qui ne peut être autrement qu’il n’est) en ce qu’elle s’impose à nous. Lorsque celui qui est contraint par la force ne consent pas à l’existence de la force qui le contraint, la force est « tyrannique » : un pouvoir est tyrannique lorsqu’il n’est pas regardé comme juste ou légitime par les sujets, c’est-à-dire par les citoyens assujetis aux lois et aux décisions imposées par ce pouvoir.

La force est une réalité, la justice, une idée. Il ne faudrait pas croire, suggère Pascal, que les hommes ont créé la force pour réaliser la justice. La force existe toujours, elle existe nécessairement. La nature, et spécifiquement la nature humaine, est constituée de forces et de rapports de forces. La violence est la réalité première et inéliminable de la condition naturelle de l’homme. L’histoire humaine n’est pas seulement histoire de la lutte de l’humanité contre les éléments naturels, mais aussi histoire de lexploitation de l’homme par l’homme, de la domination de l’homme par l’homme, de la violence exercée par l’homme contre l’homme. Elle est faite de conflits entre les individus ou les groupes sociaux et de guerres entre les communautés. Posé en termes réalistes, le problème politique de l’homme, celui de la civilisation, est de surmonter la tyrannie, d’instituer une société et des relations entre les sociétés dans lesquelles la violence est surmontée et le pur rapport de forces dépassé. Le problème fondamental, autrement dit, est celui de la guerre et de la paix. Le bien suprême (l’idéal) de la politique, nous dit Pascal, ne peut-être qu’un moindre mal, la paix, c’est-à-dire le dépassement de la guerre, de la violence, dans les rapports humains. Il écrit ailleurs que Platon et Aristote ne se sont intéressés à la politique (et la tradition philosophique après eux) que parce qu’il faut bien tenter de régler la société des hommes, qui est « un hôpital de fous ».

Tout pouvoir prétend être juste. Tout pouvoir prétend « mettre ensemble la justice et la force ». Dans l’histoire réelle, on ne part pas de l’idée de justice pour mettre la force à son service mais de la force pour essayer de la rendre juste. Le pouvoir peut, ce faisant, dire que la justice est injuste et dire que c’est la force qui est juste. Il peut, autrement dit, définir l’idée de justice de manière à ce qu’elle convienne à ses intérêts. Cette contradiction entre la force et la justice qui fait le malheur de la condition politique de l’homme semble indépassable. D’où le soupçon qui accompagne l’État, consistant à ne voir dans le droit (les lois) qu’il instaure et l’idéal de justice dont il se réclame que le masque de la force, le moyen par lequel celle-ci à la fois dissimule et justifie la domination de l’homme par l’homme. Dans sa phrase de conclusion, paradoxale, Pascal valide et renverse en même temps ce soupçon : « Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble, et la paix fût, qui est le souverain bien ». Les solutions politiques au problème de la violence et de la domination sont sans doute imparfaites, laisse-t-il entendre, mais elles le sont nécessairement, en raison de la nature de la politique et de la nature de l’homme, de sorte qu’il faut, pour avoir la paix, qui est le maximum que l’on puisse espérer de la politique, feindre de croire que l’État est toujours juste comme celui-ci feint d’être toujours juste.

La thèse de Pascal est à la fois pessimiste et conservatrice. En tant qu’elle prendre pour objet de sa réflexion l’idée de justice, l’idée d’une société juste, la philosophie engendre des projets de réforme, voire de révolution. Platon, dans son plus célèbre texte consacré à la justice et à la politique, La République, avait conçu le rêve du règne des philosophes. De philosophe-roi, cependant, il ne peut y avoir, la postérité se fera une raison, le philosophe pouvant tout au plus espérer jouer le rôle de conseiller du Prince. Le vrai politique est un homme d’action, qui consacre l’essentiel de son énergie et de ses pensées à la conquête et à la conservation du pouvoir. En tant qu’il est un véritable « homme d’État », il se consacre essentiellement à la conquête et à la conservation de la puissance de l’État. S’il en allait autrement, l’homme de pouvoir n’aurait pas le pouvoir et l’homme d’État n’aurait pas d’État, de sorte qu’il ne pourrait servir la justice et que la justice, dépourvue du levier de la force, demeurerait ainsi impuissante. La vertu intellectuelle de l’homme d’action est la prudence, la faculté de concevoir les moyens de parvenir à ses fins, les moyens de réussir en s’adaptant aux circonstances. Le philosophe, comme le scientifique, est un homme de réflexion animé par l’idéal de vérité. Lorsqu’il conçoit une théorie de la justice, il vise la cohérence et l’universalité : la philosophie définit des principes de justice universellement valables, c’est-à-dire valables pour tous les hommes, partout et en tout temps. Pour se faire, il lui faut faire abstraction des intérêts particuliers d’une société ou d’un pouvoir, faire abstraction des circonstances particulières et conserver une distance critique à l’égard de l’existant, des camps politiques, du pouvoir, mais aussi des lois (le droit positif) et des institutions telles qu’elles sont.

La raison d’être de la philosophie politique, autrement dit, est de définir l’idéal du droit, les principes de la justice politique qui peuvent « justifier la force » et servir de guide tant à l’homme d’État, au législateur, qu’au citoyen contraint d’obéir aux lois. Le citoyen dispose ainsi d’un critère autre que la loi elle-même pour distinguer le juste et l’injuste, ce qui rend possible la critique de l’État et du droit existant. La distinction devient possible entre la légalité et la légitimité du pouvoir ou entre la servitude et l’obéissance du citoyen.

Qu’est-ce qu’une théorie de la justice ?

Une théorie de la justice présuppose nécessairement que le sens de la justice est inscrit dans la nature humaine, raison pour laquelle, depuis Platon et Aristote aux origines de la philosophie politique, on parle d’un « droit naturel » pour désigner l’idéal du droit et de l’État, en tant que cet idéal n’est pas relatif, subjectif, variable suivant les opinions et les cultures mais au contraire objectif parce qu’ancré dans l’universelle nature humaine. La notion de droit naturel varie bien entendu selon l’idée que l’on se fait de la nature et de l’homme : le droit naturel moderne, issu des théories « contractualiste » (utilisant les concepts d’état de nature et de contrat social) de Thomas Hobbes, John Locke et Jean-Jacques Rousseau, aux 17e et 18e siècles, et dont la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen rédigée par les révolutionnaires français en 1789 est le produit, doit être distingué du droit naturel des Anciens (Grecs et Romains), fondé sur l’idée qu’il existe un ordre naturel qui admet l’inégalité naturelle entre les hommes. Dans tous les cas de figure cependant, la distinction entre droit naturel et droit positif permet de concevoir un critère rationnel pour définir la société juste. C’est le point que souligne ce texte du philosophe Léo Strauss au 20e siècle (Droit naturel et histoire, 1953):

Rejeter le droit naturel revient à dire que tout droit est positif, autrement dit que le droit est déterminé exclusivement par les législateurs et les tribunaux des différents pays. Or, il est évident qu’il est parfaitement sensé et parfois même nécessaire de parler de lois ou de décisions injustes. En passant de tels jugements, nous impliquons qu’il y a un étalon du juste et de l’injuste qui est indépendant du droit positif et lui est supérieur : un étalon grâce auquel nous sommes capables de juger le droit positif. Bien des gens aujourd’hui considèrent que l’étalon en question n’est tout au plus que l’idéal adopté par notre société ou notre « civilisation » tel qu’il a pris corps dans ses façons de vivre ou ses institutions. Mais, d’après cette même opinion, toutes les sociétés ont leur idéal, les sociétés cannibales pas moins que les sociétés policées. Si les principes tirent une justification suffisante du fait qu’ils sont reçus dans une société, les principes du cannibale sont aussi défendables et aussi sains que ceux de l’homme policé. De ce point de vue, les premiers ne peuvent être rejetés comme mauvais purement et simplement. Et puisque tout le monde est d’accord pour reconnaître que l’idéal de notre société est changeant, seule une triste et morne habitude nous empêcherait d’accepter en toute tranquillité une évolution vers l’état cannibale. S’il n’y a pas d’étalon plus élevé que l’idéal de notre société, nous sommes parfaitement incapables de prendre devant lui le recul nécessaire au jugement critique. Mais le simple fait que nous puissions nous demander ce que vaut l’idéal de notre société montre qu’il y a dans l’homme quelque chose qui n’est point totalement asservi à sa société et par conséquent que nous sommes capables, et par là obligés, de rechercher un étalon qui nous permette de juger de l’idéal de notre société comme de toute autre. Cet étalon ne peut être trouvé dans les besoins des différentes sociétés, car elles ont, ainsi que leurs composants, de nombreux besoins qui s’opposent les uns aux autres : la question de priorité se pose aussitôt. Cette question ne peut être tranchée de façon rationnelle si nous ne disposons pas d’un étalon qui nous permette de distinguer entre besoins véritables et besoins imaginaires et de connaître la hiérarchie des différentes sortes de besoins véritables. Le problème soulevé par le conflit des besoins sociaux ne peut être résolu si nous n’avons pas connaissance du droit naturel.

En rappelant la distinction entre droit droit naturel et droit positif, entre l’idéal du droit rationnel tel que la réflexion philosophique tente de théoriser et l’ensemble des lois produite par le législateur au sein d’une société, Léo Strauss est conduit à poser le problème du relativisme et de l’universalisme. L’idéal de justice ne peut-il être autre chose que l’idéal d’une société ou d’une civilisation particulière ? C’est le point de vue du relativisme pour lequel, selon la célèbre formule de Pascal commentant Montaigne, il faut admettre qu’en matière de conception du juste et de l’injuste « vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ». Une théorie philosophique de la justice vise à l’inverse à produire un critère universel (valable pour tous) du jugement politique, permettant de juger à la fois les lois de sa propre société et le droit positif de n’importe quelle époque ou de n’importe quelle société. Concevoir par exemple l’esclavage comme étant contraire au droit naturel de l’homme revient à considérer celui-ci comme injuste en tout temps et en tout lieu. L’argument en faveur du relativisme consiste à faire valoir qu’une théorie de la justice, quelle qu’elle soit, est toujours le produit d’une histoire, donc d’une époque et d’une civilisation particulières. La philosophie des droits de l’homme exprimée dans la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, par exemple, prétend à l’universalité mais elle est le produit de la philosophie du droit naturel moderne née des guerres de religions au sein de l’Europe chrétienne depuis la réforme luthérienne au 16e siècle.

Afin à la fois d’écarter les ambigüités liées à la notion de droit naturel (qui pose le problème de ce qu’on entend par « naturel » et la question de savoir si on se rèfère à la conception antique ou à la conception moderne du droit naturel) et d’intégrer la question de la justice sociale au socle théorique du libéralisme politique, on parle plus volontiers aujourd’hui de « théorie de la justice » pour désigner la conception idéale et rationnelle de l’organisation politique de la société. L’oeuvre qui fait référence, A Theory of Justice (1971) a l’américain John Rawls pour auteur, le plus commenté au monde au 20e siècle. Sans utiliser les notions d’état de nature et de contrat social, Rawls s’inscrit toutefois dans la logique de la philosophie politique moderne en cherchant à définir les grands principes de justice politique universellement valables sur lesquels des individus libres et égaux pourraient s’accorder pour fonder une société juste.

Les problématiques de la philosophie politique

La philosophie politique est étroitement liée à l’histoire, il ne peut en être autrement. Elle accompagne les problèmes de la condition politique de l’homme, laquelle se transforme dans l’histoire. La Déclaration de 1789, par exemple, est une synthèse de la philosophie politique des 17e et 18e siècles, qui définit la théorie libérale de la justice et qui a donné la formule de la justification moderne de l’État : la formule d’un État laïque dont la finalité est de garantir les droits des individus, ces biens terrestres que sont la liberté, la propriété ou la vie elle-même. Avec la révolution industrielle est apparue au début du 19e siècle, dans le cadre d’un État reconnaissant l’égalité en droits des individus, ce qu’on a appelé « la question sociale », c’est-à-dire le problème de la condition ouvrière et, plus généralement, celui de l’inégalité économique et sociale. Dans cette perspective, ce n’est plus seulement les rapports de L’État et du citoyen qui doivent être étudiées, mais aussi la condition des travailleurs, le rapport à la propriété, l’organisation sociale du travail, les rapports sociaux (la lutte ou la coopération entre les classes sociales) et l’inégalité des chances de réussite sociale. L’opposition entre libéralisme et socialisme au sujet de la question des inégalités et du rôle de l’État a structuré le débat politique dans les sociétés occidentales au cours des 19e et 20e siècles.

Les questions de philosophie politique au Bac, sont pour la plupart relatives au problème des rapports entre l’État et la justice et requierent de pouvoir rendre compte des principes du libéralisme politique (la valorisation de la liberté et de l’égalité en droits) et de la critique socialiste du libéralisme au nom de l’idéal d’une égalité réelle des conditions. Il existe cependant deux autres grandes problématiques possibles : celle du rapport entre les peuples et celle de l’écologie. La première conduit à poser la question de la guerre juste, par exemple, celle du cosmopolitisme (la question de l’unité politique de l’humanité) ou encore celle du relativisme culturel rendue actuelle par ce qu’on appelle parfois « le choc des civilisations ». La dernière grande problématique politique, apparue dans le monde occidental au 20e siècle, est celle de la critique écologique de la transformation de la condition humaine et du rapport de l’homme à la nature résultant du développement technique et industriel. Ce problème sera abordée dans le cadre du cours sur l’anthropologie, qui traitera non seulement de la définition de l’homme mais aussi de la place de l’homme dans la nature ainsi que du rapport de l’homme et de la nature.

Les questions

Peut-il être juste de désobéir aux lois de l’État ?

Peut-il y avoir une société sans État ?

La vengeance peut-elle être juste ?

L’État est-il l’ennemi de la liberté ?

Le peuple peut-il être injuste ?

La vérité est-elle l’affaire de l’État ?

La justice exige-t-elle la fin des inégalités ?

L’État doit-il prendre pour fin le bonheur ?

L’esclavage est-il contre nature ?

Le travail suffit-il à justifier le droit de propriété ?

La division du travail sépare-t-elle les hommes ?

Le capitalisme est-il moral ?

La justice n’est-elle que le masque de la force ?

Le langage peut-il être un instrument de domination ?

La diversité des cultures empêche-t-elle de s’accorder sur ce qui est juste ?

Un État mondial est-il souhaitable ?

La morale est-elle la meilleure des politiques ?

Y a-t-il un devoir de mémoire ?

Les repères

Légalité et légitimité. Les deux termes sont construits étymologiquement à partir de la racine latine leg- (lex, legis : ce qui est établi par la loi). Est légal ce qui est conforme à la loi, ce qui établi par la loi. La légalité renvoie donc au droit positif et désigne le juste et l’injuste selon le droit existant, le droit fabriqué par le législateur au sein de l’État. Est légitime ce qui est conforme à l’idée qu’on se fait de la justice, en conscience (la légitimité se confond alors avec la moralité) ou sur la base d’une théorie énonçant des principes politiques de justice (la légitimité est alors définie par une conception du droit naturel ou une théorie de la justice permettant d’évaluer le droit positif).

Obligation et contrainte. Ma liberté d’action est limitée quand j’agis sous la contrainte ou par obligation. La contrainte est une force extérieure exerçant une pression ou imposant une limite. L’obligation est la conscience d’une règle ou à d’une limite que l’on s’impose à soi-même ou que l’on consent à respecter. La contrainte et l’obligation peuvent exprimer le rapport d’une volonté libre à la loi : il y a contrainte si le respect de la loi est imposé par l’État, lequel a le droit d’user de la force publique pour exercer une pression sur les volontés et, éventuellement, contraindre les corps; il y a obligation (conscience du devoir) si le respect de la loi est commandé par la conscience morale ou civique (la conscience du citoyen de son devoir d’obéir aux lois). La contrainte est une force physique imposée de l’extérieur; l’obligation, une force morale (vertu) que l’on s’impose à soi-même. On « est contraint » mais on « s’oblige ». On peut cependant parler de contrainte morale à propos d’une pression ou d’une violence psychologique extérieure et subie. Cette distinction entre contrainte et obligation permet de concevoir celle entre servitude et obéissance. La servitude est l’acte de soumission à la force, la caractéristique d’une volonté qui obéit à la volonté d’un autre sous l’effet exclusif de la contrainte. L’obéissance consiste à soumettre sa volonté par obligation et caractérise une volonté qui consent à renoncer à sa liberté parce qu’elle juge légitime le pouvoir qui s’exerce sur elle. D’où l’idée formulée par Rousseau que dans l’État juste le citoyen obéit mais ne sert pas, parce qu’il ne soumet pas sa volonté à un maître en obéissant aux lois : « Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux lois, mais il n’obéit qu’aux lois et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes. » (Lettres écrites de la montagne – VIII)

L’existence humaine et la culture

Notions : la nature, la liberté, la conscience et l’inconscient, la technique, le travail, le langage, la religion, la raison.

Cette perspective regroupe une série de problèmes qui relèvent de l’anthropologie. L’anthropologie désigne l’étude de l’homme. Elle vise donc à répondre à la question « Qu’est-ce que l’homme ? » qui constitue, selon Kant, l’objet principal de la philosophie.

Du point de vue des sciences humaines, l’anthropologie est la connaissance générale que l’on peut produire sur la condition humaine en comparant les savoirs (historiques, ethnologiques, sociologiques) relatifs à la diversité des sociétés dans l’espace et dans le temps. Du point de vue des sciences naturelles, l’homme est avant tout un être naturel, une partie de la nature, un être vivant parmi les autres vivants, une espèce animale parmi les espèces animales. L’anthropologie naturaliste contemporaine se fonde sur la théorie de l’évolution de Charles Darwin, qu’il faut donc connaître pour évoquer la nature humaine et les rapports de l’homme et de la nature.

La réflexion philosophique peut intégrer les données des sciences humaines et des sciences naturelles, mais a pour objet principal de définir l’essence de l’homme et sa place dans la Nature, dans l’univers ou, plus précisément, au sein du monde vivant. On peut distinguer deux axes du questionnement : 1) Quels sont les grands aspects de la condition humaine et les facultés en l’homme qui permettent de distinguer celui-ci des autres animaux ? 2) Y a-t-il une nature humaine ? Quelle est la part de l’inné (ce qui relève de la nature), de l’acquis (ce qui relève de la culture) et de la liberté dans l’explication de l’existence humaine ?

Le problème fondamental

L’homme fait-il partie de la Nature ? La question peut sembler saugrenue. L’homme est situé dans l’espace et dans le temps, il est constitué de matière. Il est un élément de l’Univers et, sur Terre, un organisme vivant parmi les millions d’autre que l’histoire de la vie a produite. Dans le rapport à l’univers connu, l’homme peut être considéré ou bien comme une parcelle de réalité insignifiante et dérisoire, ou bien comme une être à part, qualitativement distinct de, et infiniment supérieur à tout ce qui existe. L’essentiel est dit dans ce texte de Blaise Pascal :

L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers à sur lui, l’univers n’en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever, et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.

L’expression « roseau pensant » accuse le contraste entre d’une part le caractère insignifiant et dérisoire de l’homme comme être matériel et d’autre part la puissance de la pensée humaine, capable de penser l’univers et la relativité de sa propre situation dans l’univers. « par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point; par la pensée, je le comprends », ajoute Pascal en jouant sur les deux sens du verbe « comprendre » (englober une partie; saisir de sens, avoir l’intelligence de quelque chose). Ce n’est ni par la puissance, ni par l’occupation de l’espace ou la durée que l’homme est grand et supérieur, mais par la pensée, l’esprit, la conscience, par les dimensions morales, intellectuelles et spirituelles qui définissent le sujet humain. Ce que corrobore ce texte de Kant, qui souligne l’importance du « Je » qui définit la subjectivité, le « Je » du « Je pense » et du « Je veux » qui permet de se consevoir comme l’auteur et le guide de ses pensées et de ses actions. La conquête de ce « Je » qui distingue l’homme des autres être naturels fait basculer l’enfant de l’animalité à l’humanité :

Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les êtres vivants sur la terre. Par là, il est une personne; et grâce à l’unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c’est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison dont on peut disposer à sa guise; et ceci, même lorsqu’il ne peut pas dire Je, car il l’a dans sa pensée; ainsi toutes les langues, lorsqu’elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même si elles ne l’expriment pas par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l’entendement. Il faut remarquer que l’enfant qui sait déjà parler assez correctement ne commence qu’assez tard (peut-être un an après) à dire Je; avant, il parle de soi à la troisième personne (Charles veut manger, marcher, etc.); et il semble que pour lui une lumière vienne de se lever quand il commence à dire Je; à partir de ce jour, il ne revient jamais à l’autre manière de parler .Auparavant il ne faisait que se sentir; maintenant il se pense. Emmanuel Kant, Anthropologie d’un point de vue pragmatique (1798).

Le point de vue contradictoire consiste à souligner la tendance humaine à se prendre pour le centre du monde. L’anthropocentrisme est à l’échelle de l’espèce ce qu’elle l’égocentrisme à celle de l’individu : l’inclination infantile qui consiste, par ignorance, à confondre la la réalité avec l’environnement, c’est-à-dire un monde dont on est le centre (l’écologie la plus radicale critique ainsi logiquement la notion d’environnement comme étant anthopocentrique). Le texte de Freud ci-dessous souligne la vertu éducatrice de la science, qui arrache l’humanité à l’anthropocentrisme en lui infligeant des blessures narcissiques, susceptibles de provoquer en retour des réactions violentes de rejet. Il évoque d’abord la révolution copernicienne qui, aux 16e et 17e siècle a dissipé l’illusion selon laquelle la Terre serait le centre autour duquel le monde tourne, en découvrant aux hommes l’immensité infinie de l’univers et le fait que la Terre n’est qu’un petit astre gravitant autour du soleil. Puis la révolution darwinienne, qui a inscrit l’humanité dans la continuité du vivant, découvrant aux hommes l’origine animale de l’espèce humaine, dont l’évolution obéit, comme celle des autres espèces, à la loi de la sélection naturelle. Enfin, se comparant lui-même à Darwin et à Copernic, Freud évoque la psychanalyse, la science de l’inconscient dont il est le père et qui détruit l’illusion d’une autonomie de la conscience régnant souverainement sur les pulsions de l’instinct animal. « Le Moi n’est pas maître dans sa propre maison »: avec cette proposition qui est au coeur de son oeuvre, Freud attaque l’instrument de la maîtrise de soi et qui est supposé faire la supériorité de l’homme, l’esprit, l’intelligence consciente d’elle-même, pour montrer sa dépendance à l’inconscient, qui est le siège des pulsions animales, du principe de plaisir qui anime l’organisme humain.

Dans le cours des siècles, la science a infligé à l’égoïsme naïf de l’humanité deux graves démentis. La première fois, ce fut lorsqu’elle a montré que la terre, loin d’être le centre de l’univers, ne forme qu’une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la grandeur. Cette première démonstration se rattache pour nous au nom de Copernic, bien que la science alexandrine ait déjà annoncé quelque chose de semblable. Le second démenti fut infligé à l’humanité par la recherche biologique, lorsqu’elle a réduit à rien les prétentions de l’homme à une place privilégiée dans l’ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l’indestructibilité de sa nature animale. Cette dernière révolution s’est accomplie de nos jours, à la suite des travaux de Ch. Darwin, de Wallace et de leurs prédécesseurs, travaux qui ont provoqué la résistance la plus acharnée des contemporains. Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au moi qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison, qu’il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique. Les psychanalystes ne sont ni les premiers ni les seuls qui aient lancé cet appel à la modestie et au recueillement, mais c’est à eux que semble échoir la mission d’étendre cette manière de voir avec le plus d’ardeur et de produire à son appui des matériaux empruntés à l’expérience et accessibles à tous. D’où la levée générale de boucliers contre notre science, l’oubli de toutes les règles de politesse académique, le déchaînement d’une opposition qui secoue toutes les entraves d’une logique impartiale. Sigmund FreudIntroduction à la psychanalyse (1916).

Par-delà les critiques de détail (dans la physique antique, la Terre est le centre du Cosmos mais représente un niveau de réalité inférieure à la sphère céleste, qui est divinisée), on pourrait objecter à Freud que son éloge de science démystificatrice rejoint l’idée selon laquelle la pensée fait la grandeur de l’homme en cultivant la conscience qu’il prend de lui-même et de la relativité de sa position au sein du réel. La science fait grandir l’humanité en l’arrachant aux illusions de son enfance et, se faisant, l’élève toujours davantage au-dessus des autres êtres naturels, plongés dans l’inconscience d’eux-mêmes et dans l’ignorance de la réalité dont ils font partie. Il existe peut-être, autrement dit, un anthropocentrisme justifé et lucide, non réductible à l’illusion narcissique.

L’homme et l’animal

L’axe principal de la réflexion philosophique sur l’homme est constitué par la question de la différence entre humanité et animalité : l’homme n’est-il que « l’animal humain » ou bien y a-t-il en lui une propriété distinctive qui le distingue de l’ensemble de autres animaux et le situe à part, voire au-dessus du règne naturel ? L’anthropologie philosophique s’efforce de répondre à cette question en examinant les qualités susceptibles de constituer le propre de l’homme.

Pour qu’on puisse opposer l’homme à tous les autres animaux, il ne suffit pas d’observer la supériorité de l’homme dans l’exercice d’une faculté, il faut pouvoir établir la présence en l’homme d’une qualité totalement absente chez les autres animaux. L’idée selon laquelle l’homme est le plus intelligent des êtres vivants sur Terre est généralement partagée, même si on peut défendre la thèse qu’il existe diverses formes d’intelligence incomparables entre elles. La question, à propos de l’intelligence comme à propos des autres facultés (le langage, la technique, la liberté, la culture et l’éducation, etc.) est de déterminer s’il s’agit d’une qualité possédée exclusivement par l’homme. Autrement dit, la recherche du propre de l’homme est la recherche d’une différence qualitative entre l’homme et les autres animaux, une différence qui permette d’établir une discontinuité entre l’homme et le monde animal. Un différence de degré, du plus au moins, ne suffit pas à justifier qu’on mette l’homme à part : elle ne rompt pas la continuité entre animalité et humanité.

Darwin et la théorie de l’évolution

La théorie de l’évolution, qui est depuis Darwin au fondement de la connaissance du vivant, semble justifier l’approche continuiste, défendue explicitement par Darwin lui-même :

Quelques naturalistes, profondément frappés des aptitudes mentales de l’homme, ont partagé l’ensemble du monde organique en trois règnes : le règne Humain, le règne Animal et le règne végétal, attribuant ainsi à l’homme un règne spécial. Le naturaliste ne peut ni comparer ni classer les aptitudes mentales, mais il peut ainsi que j’ai essayé de le faire, chercher à démontrer que, si les facultés mentales de l’homme diffèrent immensément en degré de celle des animaux qui lui sont inférieurs, elles n’en diffèrent pas quant à leur nature. Une différence en degré, si grande qu’elle soit, ne nous autorise pas à placer l’homme dans un règne à part. Charles Darwin, La descendance de l’homme (1881)

La théorie de l’évolution applique à l’histoire du vivant le principe, dont la formulation remonte à Aristote, selon lequel la nature ne fait pas de sauts. L’idée selon laquelle les espèces telles que nous les voyons ont toujours, depuis la création du monde, été ce qu’elles sont aujourd’hui (la thèse du « fixisme ») a commencé d’être remise en cause au 18e siècle. On datait auparavant à partir de la Bible l’âge de la Terre, estimé à environ 6000 ans. La prise de conscience de l’ancienneté de la Terre (plus se 100 000 ans pensaient les savants du 18e siècle, 4,5 milliards d’années selon ceux d’aujourd’hui) a rendu concevable la thèse du « transformisme », ou « évolutionnisme », selon laquelle les formes de vie actuelles se sont formées progressivement dans la durée, par petites modifications successives. La théorie de l’évolution implique en premier lieu que chaque espèce vivante distincte est le produit d’une longue évolution au cours de laquelle elle est devenue, par degrés, ce qu’elle est aujourd’hui à partir d’un ancêtre différent de ce qu’elle est. Elle implique en second lieu qu’il existe un arbre généalogique du vivant comme il existe un arbre généalogique familial, de sorte que toutes les espèces vivantes sont des cousines plus ou moins éloignées, qu’elles ont toutes un ancêtre commun, plus ou moins éloigné dans le temps. La génétique a ainsi permis d’établir que le chimpanzé est le cousin le plus proche de l’homme, le chimpanzé et l’homme étant les produits d’une évolution à partir d’un ancêtre commun situé 7 millions d’années en arrière. En troisième lieu, cette théorie implique qu’il a existé de nombreuses espèces passées aujourd’hui disparues, notamment des espèces intermédiaires ancêtres des espèces contemporaines : entre Homo Sapiens et l’ancêtre commun au chimpanzé et à l’homme, il a existé de multiples espéces humaines, partageant avec Sapiens la bipédie qui, sur le plan morphologique, distingue les hommes des singes. Ce dernier point est décisif s’agissant de la validation scientifique de la théorie de l’évolution, puisque la découverte et la datation des fossiles permettent de reconstituer l’arbre généalogique de vie.

L’originalité de Darwin n’est pas d’avoir formulé la thèse du transformisme, qui était dans l’air du temps, mais d’avoir conçu la théorie du mécanisme naturel de l’évolution, la théorie de la sélection naturelle, qui sera ensuite complétée après lui, notamment au 20e siècle avec la découverte des lois de la génétique. Comment l’évolution est-elle possible ?La nature, explique Darwin, réalise spontanément ce que font les éleveurs lorsqu’ils sélectionnent les bêtes pour orienter la reproduction. L’objectif est d’utiliser les deux dimensions de la reproduction, l’hérédité (la transmission à l’identique des caractéristiques naturelles) et la variation (qui produit de nouvelles caractéristiques) pour améliorer l’espèce en sélectionnant les caractéristiques qui intéressent les éleveurs. Pour l’évolution, le facteur déterminant, ce sont les variations. On sait aujourd’hui qu’elles s’expliquent par de petites mutations génétiques aléatoires (accidentelles) lors de la reproduction. Ces mutations qui apparaissent au hasard peuvent être favorables ou défavorables à l’adaptation de l’individu porteur à son milieu naturel. Si elles sont neutres, elles sont sans conséquence. Si elles sont nuisibles à la conservation de la vie, elles disparaissent, faute de pouvoir se transmettre. Si au contraire une mutation favorise la survie de l’individu qui la porte, celui-ci aura davantage de chances de se reproduire, et la mutation pourra se transmettre à la descendance. C’est de cette manière qu’apparaissent dans la nature les caractéristiques nouvelles qui modifient une espèce, jusqu’à générer une nouvelle espèce. Le milieu naturel joue le rôle de l’éleveur dans la sélection des variations destinées à intégrer, faire évoluer et définir l’identité génétique d’une espèce.

D’après la théorie de l’évolution, toutes les caractéristiques physique et mentales d’une espèce sont donc le produit de ce mécanisme de la sélection naturelle. Comme on l’a vu, Darwin avait conscience que l’immensité de la différence entre les aptitudes mentales de l’homme et celle des autres animaux pouvait constituer une objection contre l’idée que l’humanité aurait des ancêtres non humains. De telles différences, estimait-il cependant, sont assez ordinaires dans la nature et ne justifient pas qu’on fasse de l’homme un être à part : « l’intervalle qui sépare les facultés intellectuelles de l’un des singes supérieurs de celles du poisson, ou les facultés intellectuelles d’une fourmi de celles d’un insecte parasite est immense. Le développement de ces facultés chez les animaux n’offre pas de difficultés spéciales Il est incontestable que la haute importance de ces facultés pour ces animaux à l’état de nature, constitue une condition favorable pour que la sélection naturelle puisse les perfectionner. La même conclusion peut s’appliquer à l’homme; l’intelligence a dû avoir pour lui, même à une époque fort reculée, une très grande importance, en lui permettant de se servir d’un langage, d’inventer et de fabriquer des armes, des outils, des pièges, etc. Ces moyens, venant s’ajouter à ses habitudes sociales, l’ont mis à même, il y a bien longtemps, de s’assurer la domination sur tous les autres animaux. » L’exceptionnel développement intellectuel de l’homme s’explique, selon Darwin, comme le développement chez les animaux de leurs facultés propres, par le mécanisme de la sélection naturelle.

Le débat sur l’intelligence animale

La théorie de l’évolution « animalise » l’homme : « l’hominisation », le devenir humain dans la nature, s’est opérée selon le mécanisme commun à l’évolution de toutes les espèces. L’apparition des facultés humaines s’expliquerait comme celle des autres animaux par le jeu du hasard (les mutations génétiques) et de la nécessité (l’adaptation au milieu naturel). Du point de vue de la thèse « discontinuiste », une objection s’impose : l’apparition de la conscience et de l’intelligence et du langage n’a-t-elle pas pour conséquence de permettre une capacité d’adaptation consciente, délibérée, et un développement intellectuel autonome par rapport à l’évolution biologique, ce qui ne s’observe pas chez les autres animaux ? Bref, ne faut-il pas admettre le caractère indépassable de la thèse d’Aristote selon laquelle l’homme est le seul l’animal doué de raison ? Les défenseurs de la thèse « continuiste », de Montaigne à l’éthologie contemporaine, entreprennent de réponde à cette objection par l’humanisation de l’animal, s’efforçant de montrer que les toutes les facultés humaines sont présentes chez les autres animaux, sous une forme différente ou à un degré moindre.

Le débat sur l’intelligence des animaux est aussi ancien que la philosophie. La recherche de la vérité doit en la matière tenter d’éviter deux écueils : l’anthropocentrisme, consistant à nier aux animaux les aptitudes mentales qui sont les leur et dont on voudrait faire le privilège de l’homme; l’anthromorphisme, consistant à projeter sur les autres animaux une forme d’esprit qui n’appartient qu’à l’homme. A l’aube de la philosophie moderne, les deux thèses qui s’opposent ont été notamment formulées par Montaigne et Descartes. Commentant les témoignages antiques sur l’habileté des bêtes, Montaigne défend la thèse continuiste selon laquelle la différence entre l’homme et les autres animaux n’est qu’une différence de degré : « Nous vivons et eux et nous, sous un même toit et humons un même air : il y a, sauf le plus et le moins, entre nous une perpétuelle ressemblance » Il relativise même, reprenant une formule de Plutarque, un auteur de l’antiquité, la supériorité de l’homme : « J’enchérirais volontiers sur Plutarque et je dirais qu’il y a plus de distance de tel homme à tel homme qu’il y en a de tel homme à telle bête. Car je ne pense pas qu’il y ait une si grande distance de bête à bête, comme il y a de grand intervalle d’homme à homme, en matière de prudence, de raison, de mémoire. » Dans le texte ci-dessous, Montaigne défend la thèse de l’intelligence des animaux, récuse celle de l’absence de langage animal et dénonce la vaniteuse prétention des hommes, fondée sur l’ignorance, à être les seuls possesseurs de ces facultés.

La plus calamiteuse et frêle de toutes les créatures, c’est l’homme, et en même temps, la plus orgueilleuse. […] C’est par vanité de cette même imagination qu’il s’égale à Dieu, qu’il s’attribue les conditions divines, qu’il se sélectionne lui-même et se sépare de la presse des autres créatures, taille les parts aux animaux ses confrères et compagnons, et leur attribue telle portion de facultés et de force que bon lui semble. Comment connaît-il par l’effort de son intelligence les mouvements internes et secrets des animaux ? Par quelle comparaison d’eux à nous conclue-t-il la bêtise qu’il leur attribue ? […] Ce défaut de communication d’entre elles et nous, pourquoi n’est-il aussi bien à nous qu’à elles ? C’est à deviner, à qui est la faute de ne nous entendre point : car nous ne les entendons plus qu’elles nous [nous ne les comprenons pas plus qu’elles ne nous comprennent]. Par cette même raison elle nous peuvent estimer bêtes, comme nous les en estimons. […] Les hirondelles que nous voyons au retour du printemps fureter tous les coins de nos maisons, cherchent-elles sans jugement et choisissent-elles sans discernement, de mille places, celle qui leur est la plus commode à se loger ? Et, en cette belle et admirable contexture de leurs bâtiments, les oiseaux peuvent-ils se servir plutôt d’une figure carrée que de la ronde, d’un angle obtus que d’un angle droit, sans en savoir les conditions et les effets ? Prennent-ils tantôt de l’eau, tantôt de l’argile, sans juger que la dureté s’amollit en l’humectant ? Planchent-ils de mousse leur palais, ou de duvet, sans prévoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement et plus à l’aise ? Se couvrent-ils du vent pluvieux, et plantent leur loge à l’orient, sans connaître les conditions différentes de ces vents et considérer que l’un leur est plus salutaire que l’autre ? Pourquoi épaissit l’araignée sa toile en un endroit et relâche en un autre ? Se sert à cette heure de cette sorte de nœud, tantôt de celle-là, si elle n’a et délibération, et pensée, et conclusion ? Nous reconnaissons assez, en la plupart de leurs ouvrages, combien les animaux ont d’excellence au-dessus de nous et combien notre art est faible à les imiter. Michel de Montaigne, Essais, livre 2, chapitre 12. (1588)

Dans le texte suivant, Descartes, répond à Montaigne, niant l’intelligence et le langage des animaux. Descartes est considéré comme le fondateur de l’humanisme philosophique moderne, critiqué pour son anthropocentrisme par les militants de l’écologie ou de la cause animale. Dans ce texte, il considère qu’on en peut attribuer la pensée aux animaux, parce que leurs conduites qui ont l’apparence de l’intelligence relèvent de l’instinct, de intelligence sans conscience d’un automate. On ne peut non plus considérer que les animaux parlent, car la parole ne convient qu’à la pensée, dont l’homme seul est capable. Le langage animal n’exprime que les « passions », c’est-à-dire la souffrance, la joie, l’espérance et la crainte, et non des pensées. Descartes conclue que l’animal n’est qu’une machine dépourvue d’âme ou d’esprit.

Pour ce qui est de l’entendement ou de la pensée que Montaigne et quelques autres attribuent aux bêtes, je ne puis être de leur avis. Ce n’est pas que je m’arrête à ce qu’on dit, que les hommes ont un empire absolu sur tous les autres animaux; car j’avoue qu’il y en a de plus forts que nous, et crois qu’il y en peut aussi avoir qui aient des ruses naturelles, capables de tromper les hommes les plus fins. Mais je considère qu’ils ne nous imitent ou surpassent, qu’en celles de nos actions qui ne sont point conduites par notre pensée ; car il arrive souvent que nous marchons et que nous mangeons, sans penser en aucune façon à ce que nous faisons, et c’est tellement sans user de notre raison que nous repoussons les choses qui nous nuisent, et parons les coups que l’on nous porte, qu’encore que nous voulussions expressément ne point mettre nos mains devant notre tête, lorsqu’il arrive que nous tombons, nous ne pourrions nous en empêcher. Je crois aussi que nous mangerions, comme les bêtes, sans l’avoir appris, si nous n’avions aucune pensée ; et l’on dit que ceux qui marchent en dormant, passent quelquefois des rivières à nage, où ils se noieraient étant éveillés. Pour les mouvements de nos passions bien qu’ils soient accompagnés en nous de pensée, à cause que nous avons la faculté de penser, il est néanmoins très évident qu’ils ne dépendent pas d’elle, parce qu’ils se font souvent malgré nous, et que, par conséquent, ils peuvent être dans les bêtes, et même plus violents qu’ils ne sont dans les hommes, sans qu’on puisse, pour cela, conclure qu’elles aient des pensées.

Enfin il n’y a aucune de nos actions extérieures, qui puisse assurer ceux qui les examinent, que notre corps n’est pas seulement une machine qui se remue de soi-même, mais qu’il y a aussi en lui une âme qui a des pensées, excepté les paroles, ou autres signes faits à propos des sujets qui se présentent, sans se rapporter à aucune passion. Je dis les paroles ou autres signes, parce que les muets se servent de signes en même façon que nous de la voix ; et que ces signes soient à propos, pour exclure le parler des perroquets, sans exclure celui des fous, qui ne laisse pas d’être à propos des sujets qui se présentent, bien qu’il ne suive pas la raison ; et j’ajoute que ces paroles ou signes ne se doivent rapporter à aucune passion, pour exclure non seulement les cris de joie ou de tristesse, et semblables, mais aussi tout ce qui peut être enseigné par artifice aux animaux ; car si on apprend à une pie à dire bonjour à sa maîtresse lorsqu’elle la voit arriver, ce ne peut être qu’en faisant que la prolation de cette parole devienne le mouvement de quelqu’une de ses passions ; à savoir, ce sera un mouvement de l’espérance qu’elle a de manger, si l’on a toujours accoutumé de lui donner quelque friandise lorsqu’elle l’a dit ; et ainsi toutes les choses qu’on fait faire aux chiens, aux chevaux et aux singes, ne sont que des mouvements de leur crainte, de leur espérance, ou de leur joie, en sorte qu’ils les peuvent faire sans aucune pensée. Or il est, ce me semble, fort remarquable que la parole, étant ainsi définie, ne convient qu’à l’homme seul. Car, bien que Montaigne et Charon aient dit qu’il y a plus de différence d’homme à homme, que d’homme à bête, il ne s’est toutefois jamais trouvé aucune bête si parfaite, qu’elle ait usé de quelque signe, pour faire entendre à d’autres animaux quelque chose qui n’eût point de rapport à ses passions ; et il n’y a point d’homme si imparfait, qu’il n’en use ; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventent des signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensées. Ce qui me semble un très fort argument pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu’elles n’ont aucune pensée, et non point que les organes leur manquent. Et on ne peut dire qu’elles parlent entre elles, mais que nous ne les entendons pas ; car, comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s’ils en avaient.

Je sais bien que les bêtes font beaucoup de choses mieux que nous, mais je ne m’en étonne pas car cela même sert à prouver qu’elles agissent naturellement et par ressorts, ainsi qu’une horloge, laquelle montre bien mieux l’heure qu’il est, que notre jugement ne nous l’enseigne. Et sans doute que, lorsque les hirondelles viennent au printemps, elles agissent en cela comme des horloges. Tout ce que font les mouches à miel est de même nature, et l’ordre que tiennent les grues en volant et celui qu’observent les singes en se battant, s’il est vrai qu’ils en observent quelqu’un, et enfin l’instinct d’ensevelir leurs morts, n’est pas plus étrange que celui des chiens et des chats, qui grattent la terre pour ensevelir leurs excréments, bien qu’ils ne les ensevelissent presque jamais : ce qui montre qu’ils ne le font que par instinct et sans y penser. On peut seulement dire que, bien que les bêtes ne fassent aucune action qui nous assure qu’elles pensent, toutefois, à cause que les organes de leurs corps ne sont pas fort différents des nôtres, on peut conjecturer qu’il y a quelque pensée jointe à ces organes, ainsi que nous expérimentons en nous, bien que la leur soit beaucoup moins parfaite. A quoi je n’ai rien à répondre, sinon que, si elles pensaient ainsi que nous, elles auraient une âme immortelle aussi bien que nous, ce qui n’est pas vraisemblable, à cause qu’il n’y a point de raison pour le croire de quelques animaux, sans le croire de tous, et qu’il y en a plusieurs trop imparfaits pour pouvoir croire cela d’eux, comme sont les huître, les éponges, etc. René Descartes, Lettre au marquis de Newcastle du 23 novembre 1646.

L’éthologie, la science du comportement animal, qui s’est développée au 20e siècle, recourt à la méthode expérimentale pour tenter de mieux connaître les aptitudes mentales réelles des animaux. Elle fournit donc des arguments empiriques susceptibles d’alimenter le débat. On peut par exemple illustrer la réflexion sur la pensée et le langage des animaux par le cas du perroquet Alex, observé par l’éthologue Irène Peppeberg durant 30 ans. Soumis à des tests d’intelligence et du fait de sa capacité à imiter la parole humaine, Alex a pu rendre visible l’intelligence animale consciente.

Tous ceux qui ont vu Alex agir, comme j’en ai eu l’occasion au début de sa carrière, on été époustouflés. Evidemment, les sceptiques ont tenté de réduire ses compétences à la répétition de mots appris par coeur, mais, puisque les stimulis et les questions changeaient tout le temps, on imagine mal qu’il aurait pu réussir à ce point avec un stock de réponses toutes faites. Pour jongler entre toutes les possibilités, il lui aurait fallu une mémoire gigantesque. Il est donc beaucoup plus simple de supposer, comme l’a fait Irène, qu’il a acquis quelques concepts de base et qu’il est capable de les combiner mentalement. De plus, il n’avait pas besoin de la réponse d’Irène pour répondre, ni même de voir les objets. On pouvait lui demander de quelle couleur est le maïs même s’il n’y avait pas de maïs visible. Il répondait : « Jaune ». Alex était particulièrement doué pour distinguer le « même » et le « différent », ce qui supposait de comparer les objets sous de nombreux aspects. A l’époque où il a commencé son apprentissage, il était admis que toutes ces capacités – nommer, comparer et juger les couleurs, les formes et les matières – nécessitaient le langage. Irène a dû se battre avec acharnement pour convaincre le monde des aptitudes d’Alex, d’autant plus que le scepticisme est bien plus profond à l’égard des oiseaux que de nos proches parents les primates. Néanmoins, après des années de persévérance et de preuves solides, elle a eu la satisfaction de voir Alex accéder à la célébrité. Lorsqu’il est mort, en 2007, il a eu l’honneur de deux nécrologies : l’une dans le New York Times, l’autre dans The Economist. Frans de Waal, Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l’intelligence des animaux ? (2016)

Rousseau : liberté et perfectibilité

Dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), Jean-Jacques Rousseau cherche à définir la nature humaine, ce que tous les hommes ont en commun quand on fait abstraction des variation liées à l’histoire et à la culture. Il identifie deux traits, qui lui paraissent distinguer l’homme de l’animal, « l’amour de soi » (la tendance à persévérer dans son être) et la faculté de compassion. Ce qui distingue l’homme et le sépare du reste de la nature, c’est un troisième trait, la liberté de la volonté, le pouvoir de résister à la force de l’instinct, qui arrache l’homme à la nature animale. Rousseau associe la liberté à la perfectibilité, la faculté « presque illimitée » de se perfectionner, et lui oppose l’intelligence, qui ne permet pas de distinguer l’homme des autres animaux. La thèse de Rousseau fait donc la synthèse des points de vue de Montaigne et de Descartes : comme Montaigne, il reconnaît l’intelligence aux animaux; comme Descartes, il leur refuse la « spiritualité de l’âme ». Rousseau définit l’animal comme une « machine ingénieuse » : l’animal est ingénieux, c’est-à-dire intelligent, mais il est « machine », parce qu’il ne dispose pas de la liberté du vouloir qui lui permettrait de fixer lui-même en conscience le sens de ses actions sans laisser dicter celui-ci par l’instinct, c’est-à-dire par la nature en lui. C’est la liberté, la qualité d’agent libre qui fait pour Rousseau l’esprit, l’humanité de l’homme, la qualité distinctive parmi tous les animaux, et non l’intelligence, une faculté présente chez de nombreuses espèces et par rapport à laquelle l’homme ne diffère des autres animaux que « du plus au moins » [par son degré d’intelligence supérieur.]

Je ne vois dans tout animal qu’une machine ingénieuse, à qui la nature a donné des sens pour se remonter elle-même, et pour se garantir, jusqu’à un certain point, de tout ce qui tend à la détruire ou à la déranger. J’aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine, avec cette différence que la nature fait tout dans les opérations de la bête, au lieu que l’homme concourt aux siennes en qualité d’agent libre. L’un choisit ou rejette par instinct, et l’autre par un acte de liberté; ce qui fait que la bête ne peut s’écarter de la règle qui lui est prescrite, même quand il lui serait avantageux de le faire, et que l’homme s’en écarte souvent à son préjudice. C’est ainsi qu’un pigeon mourrait de faim près d’un bassin rempli des meilleurs viandes, et un chat sur des tas de fruit, ou de grain, quoique l’un et l’autre pût très bien se nourrir de l’aliment qu’il dédaigne, s’il s’était aviser d’en essayer. C’est ainsi que les hommes dissolus se livrent à des excès qui leur causent la fièvre et la mort; parce que l’esprit déprave les sens , et que la volonté parle encore quand la nature se tait.

Tout animal a des idées puisqu’il a des sens, il combine même ses idées jusqu’à un certain point, et l’homme ne diffère à cet égard de la bête que du plus au moins. Quelques philosophes ont même avancé qu’il y a plus de différence de tel homme à tel homme que de tel homme à telle bête; ce n’est donc pas tant l’entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l’homme que sa qualité d’agent libre. La nature commande à tout animal, et la bête obéit. L’homme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre d’acquiescer ou de résister; et c’est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme; car la physique explique en quelque manière le mécanisme des sens et la formation des idées; mais dans la puissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans le sentiment de cette puissance on ne trouve que des actes purement spirituels, dont on n’explique rien par les lois de la mécanique.

Mais, quand les difficultés qui environnent toutes ces questions laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence de l’homme et de l’animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, c’est la faculté de se perfectionner, faculté qui, à l’aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans l’individu, au lieu qu’un l’animal est, au bout de quelques mois, ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu’elle était la première année de ces mille ans. Pourquoi l’homme seul est-il sujet à devenir imbécile ? N’est-ce point qu’il retourne ainsi dans son état primitif, et que tandis que la bête, qui n’a rien acquis et qui n’a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l’homme reperdant par la vieillesse et d’autres accidents tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même ? Il serait triste pour nous d’être forcé de convenir que cette faculté distinctive, et presque illimitée, est la source de tous les malheurs de l’homme; que c’est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition originaire dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents; que c’est elle, qui faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même et de la nature.

Le dernier paragraphe du texte fait de la perfectibilité de l’homme la qualité qui distingue de manière incontestable l’homme de l’animal. Le fait incontestable que souligne Rousseau est la condition historique de l’homme. L’homme n’est pas seulement un être naturel mais aussi un être culturel. Le monde social dans lequel les hommes vivent varie d’une époque à une autre, d’un lieu à l’autre. La condition humaine est diverse et changeante parce qu’elle n’est pas produite par la nature seule, mais aussi par l’histoire de la civilisation. La théorie de l’évolution permet de penser l’origine de l’homme dans la nature, l’hominisation. L’évolution biologique a pour moteur les mutations génétiques et la transmission du patrimoine génétique, des caractéristiques innées en l’homme. L’histoire de la civilisation a pour moteur l’innovation, l’acquisition de nouvelles facultés, et la tradition, la transmission de l’acquis par l’éducation. L’homme a le pouvoir de faire sa propre histoire, de transformer ses conditions d’existence dans le temps, sans qu’on puisse déterminer a priori les limites de ce pouvoir. « Il est impossible de savoir jusqu’où vont les dispositions naturelles de l’homme« , écrit Kant, commentant à son tour le thème de la perfectibilité indéfinie [indéfinie = dont on ne connaît pas a priori les limites, ou dont on ne sait pas si elle peut rencontrer des limites].

La différence entre nature et culture pourrait donc être considérée comme un critère factuel de distinction entre l’homme, l’être historique et les autres animaux, simples êtres naturels. L’éducation, la transmission de l’acquis serait le propre de l’homme : « L’homme est la seule créature qui doive être éduquée« ; « L’homme ne peut devenir homme que par l’éducation. Il n’est que ce que l’éducation fait de lui. » (Kant, Réflexions sur l’éducation). Là encore, l’éthologie apporte des éléments factuels qui peuvent servir d’objections. L’étude des primates a notamment mis en évidence, principalement dans le maniement des outils, des variations géographiques dues à une découverte, qui supposent la non seulement la capacité d’acquérir un nouveau comportement mais aussi celle de le transmettre, la capacité d’apprentissage par imitation. On est donc en droit, au regard des données de l’éthologie contemporaine, de parler de culture animale (quelques illustrations ici pour ceux qui ont le temps). Ces données sont elles-mêmes très intéressantes, mais elles peuvent également être mobilisées pour souligner le contraste entre la culture animale et la culture humaine, la seule dont on puisse dire qu’elle est caractérisée par la perfectibilité indéfinie.

Unité de l’espèce humaine, diversité des cultures

Selon la science naturelle qui étudie aujourd’hui l’homme à partir de la théorie de l’évolution, il n’existe pas de races humaines mais une seule espèce humaine au sein de laquelle il existe des variations génétiques (chaque individu étant unique) sans que l’on puisse distinguer des groupes génétiquement homogènes. En revanche, l’étude de l’hominisation, c’est-à-dire de l’évolution qui a conduit à l’émergence de notre espèce dans la nature, fait apparaître qu’il a existé de multiples espèces humaines et pré-humaines aujourd’hui disparues. La première des caractéristiques physiques qui constitue l’humain est la bipédie intégrale, le fait de pouvoir se tenir debout durablement et de pouvoir marcher. Les australopithèques comme la fameuse Lucy (australopithécus, « singes du Sud », ainsi nommés parce que leur découverte s’est faite en Afrique du Sud), il y a plus de trois millions d’années, n’étaient pas encore des bipèdes exclusifs et n’appartiennent donc pas au genre Homo.

Durant trois millions d’années, l’évolution va s’accélérer du fait de l’apparition de la culture, avant l’arrivée de Sapiens. Les premiers outils en pierre taillée remonteraient même aux australopithèques, avant les premières espèces du genre Homo, il y a 3,3 millions d’années. L’emploi, sinon la domestication du feu, remonte semble-t-il à plus de 700 000 ans, voire à plus d’un million d’années, bien avant l’apparition de Sapiens donc. Cela signifie aussi que la culture a précédé de très loin la naissance des premières grandes civilisations et qu’elle a joué un rôle dans l’évolution naturelle qui a conduit à l’apparition de notre espèce.

Les découvertes dues à la théorie de l’évolution et à la paléontologie brouillent les frontières qui distinguent nature et culture, hominisation et humanisation (histoire de la civilisation), ainsi bien entendu que la frontière entre l’animal et l’homme. Faut-il considérer les australopithèques fabricateurs d’outils comme déjà nos semblables ou comme de simples animaux ? Et les différentes espèces Homo qui se sont succédées jusqu’à l’avènement de Sapiens ? Ce qui est certain, c’est que depuis 30 000 ans il n’y a plus sur Terre d’autre espèce du genre Homo que Sapiens, notre espèce. laquelle a cependant coexisté quelques temps avec d’autres espèces humaines, l’homme de Néanderthal, l’homme de Denisova, l’homme de Florès (une espèce humaine caractérisée par la petite taille, entre 1 m et 1,10 m, qui a disparu il y a environ 50 000 ans et dont on a retrouvé des fossiles sur une île indonésienne).

L’humanité se caractérise par sa perfectibilité (Rousseau), c’est-à-dire par la capacité propre à l’homme de transformer ses conditions d’existence dans le temps. De ce fait la condition humaine n’est pas une condition exclusivement naturelle mais historique, et donc culturelle. On appelle civilisation le processus par lequel les hommes inventent des manières de vivre et de penser qui ne sont pas innées, qu’il s’agisse d’organisation sociale de la production économique, de la fabrication technique d’objets et d’outils, de langage, de cuisine, d’arts et de goûts, d’organisation politique, de connaissances, de croyances métaphysiques (religieuses) et de conception du Bien et du Mal (du permis et de l’interdit, du juste et de l’injuste).

La culture est donc constituée par « les formes acquises du comportement dans les sociétés humaines » (Marcel Mauss). Elle varie dans le temps et dans l’espace, de sorte que l’humanité est divisée en une diversité de cultures et de civilisations. Dans la mesure où l’être de l’homme n’est pas constitué exclusivement par la biologie et que les communautés humaines sont façonnées par l’histoire, les hommes ne se définissent pas par l’appartenance à une nature (la « race » ou l’espèce) mais par l’appartenance à un « peuple », une culture ou à une civilisation. Il existe une espèce humaine mais pas un peuple humain. Un peuple se caractérise par une identité culturelle, principalement déterminée par la langue, la religion et les moeurs (manières de vivre, pratiques, coutumes associées au système de valeurs et de croyances). L’identité culturelle d’un peuple est constituée par sa tradition, ce qui, au sein de la culture, ne varie pas, ou varie peu, d’une génération à l’autre, se transmet par l’éducation et se perpétue ainsi dans le temps. Il arrive cependant que des identités culturelles (langues et surtout religions) transcendent les limites de leur berceau originaire pour devenir les traits d’une aire de civilisation (la Chrétienté et l’Islam, par exemple, désignent des civilisations englobant plusieurs peuples de différentes cultures).

L’ethnologue français Claude Lévi-Strauss a mis en évidence le contraste entre diversité des cultures et unité de la nature humaine : « Il y a beaucoup plus de cultures humaines que de races humaines, puisque les unes se comptent par milliers et les autres par unités : deux cultures élaborées par des hommes appartenant à la même race peuvent différer d’autant, ou davantage, que deux cultures relevant de groupes racialement éloignés. » (Claude Lévi-Strauss, Race et histoire, 1952). L’ethnologie, l’étude des peuples et des cultures éloignés de la civilisation moderne (notamment les peuples de chasseurs-cueilleurs) a permis de prendre la mesure de la diversité humaine, du rôle de la diversité des cultures dans le processus de civilisation et, surtout, de relativiser la tendance de chaque culture à se prendre pour le centre du monde et la culture de référence. Lévi-Strauss adresse notamment cette critique à la civilisation occidentale, du fait de la prétention de celle-ci, depuis le siècle des Lumières (18e siècle), à constituer le siège de la civilisation universelle (de la science et des valeurs démocratiques modernes). Il s’inquiète de « la marche du progrès » de la civilisation technique moderne, cause d’une uniformisation culturelle sans précédent au niveau mondial.

La diversité culturelle, expression de la créativité humaine, est un bienfait pour l’humanité. Cette diversité présente en effet un avantage évident dans les domaines scientifiques et techniques. Ce qui est découvert ou inventé par une société peut être emprunté et approprié par d’autres peuples. L’invention de l’écriture par les Phéniciens, du papier et de la boussole par les Chinois, du verre par les Indiens, la culture de la pomme de terre, du cahoutchouc et du tabac par les Amérindiens : tout ceci peut être échangé et partagé, participant de la sorte au progrès général de la civilisation. On peut donc à bon droit évoquer une « collaboration des cultures » à travers laquelle une différence culturelle constitue pour les autres cultures une chance de progrès : « tout progrès culturel est fonction d’une coalition entre les cultures » (Claude Lévi-Strauss, Race et histoire).

Lévi-Strauss met cependant en évidence un paradoxe de l’histoire de la civilisation : le progrès résultant de l’échange contribue à l’uniformisation de la culture, comme en témoigne les deux grandes révolutions économiques de l’histoire de l’humanité, l’invention de l’agriculture, il y a 10 000 ans (la révolution du néolithique) et la révolution industrielle, débutée il y a deux siècles en Europe. Or, si la différence est le moteur du progrès, cette uniformisation peut s’avérer dommageable. Il importe donc à de préserver la diversité culturelle en tant qu’elle représente un potentiel de différenciation bénéfique pour l’humanité. La volonté de protéger la diversité culturelle menacée par l’émergence d’une culture mondialisée, monotone et uniforme, exige de distinguer entre deux aspects de la culture. Une culture peut s’approprier certains apports culturels sans être menacée dans son identité. Que le tabac soit venu d’Amérique, par exemple, est un fait qui ne porte pas atteinte aux racines de la culture européenne. Un Français qui allume une cigarette n’éprouve pas le sentiment de subir l’impérialisme de la culture amérindienne. L’appropriation d’une langue étrangère ou d’une religion d’importation, en revanche, ne peut se faire sans que l’identité culturelle de la communauté disparaisse. Une telle appropriation ne peut être que l’effet d’une domination culturelle, à travers laquelle une culture en vient à détruire une autre, plus ou moins progressivement ou brutalement selon que la domination culturelle s’accompagne ou non d’une domination politique (colonisation).

La dimension essentielle de la culture est celle qui définit l’identité d’un peuple dans le temps, notamment les croyances, les lois et les valeurs qui structurent l’organisation de la société et façonnent ses moeurs. La culture en ce sens constitue un tout cohérent, une identité ou un « style de vie », par rapport auquel des apports extérieurs semblent représenter une menace : « on aperçoit mal comment une civilisation pourrait espérer profiter du style de vie d’une autre, à moins de renoncer à être elle-même. » (Claude Lévi-Strauss, Race et histoire). La nécessité de protéger la diversité culturelle de l’uniformisation du monde paraît donc impliquer la préservation, au sein d’une société, de ce que celle-ci tient pour sacré et qui constitue son identité profonde. Telle est la thèse défendue par Claude Lévi-Strauss, pour lequel il n’y a pas de contradiction entre le progrès de l’humanité et l’affirmation par chaque culture ou civilisation, de son identité propre : « La civilisation mondiale ne saurait être autre chose que la coalition, à l’échelle mondiale, de cultures préservant chacune son originalité. » (Race et histoire)

L’inné, l’acquis et la liberté humaine

La distinction entre nature et culture apparaît avec la philosophie grecque. Les philosophes de l’antiquité s’efforcent de penser la nature humaine et la place de l’homme dans la nature. La référence à la nature est positive. La nature indique la norme, l’idéal, le modèle à suivre. Penser la nature humaine permet donc de critiquer les traditions, les lois humaines, variant d’une société à l’autre, étant toutes imparfaites. Avec la science moderne, la nature prend cependant un sens nouveau et devient moralement neutre. Au regard de la science, la nature est machine : un ensemble de mécanismes, de processus, dont il faut s’efforcer de comprendre les lois pour éventuellement pouvoir les maîtriser et les mettre au service de l’homme, de son idéal de bien-être ou de liberté.

Le débat nature/culture se situe désormais au niveau de l’explication de la réalité humaine. La connaissance de l’homme relève-t-elle exclusivement des sciences naturelles, spécialement de la science du vivant, ou bien exige-t-elle de se placer d’un autre point de vue, en considérant que l’homme n’est pas un animal comme les autres ? Du fait de l’historicité humaine, tout homme appartient à une culture, une civilisation. Son être n’est pas déterminé exclusivement par son appartenance à l’espèce mais aussi par son appartenance à une communauté humaine qui est le produit d’une histoire particulière. L’histoire de la civilisation (l’humanisation) ne se confond pas avec l’évolution biologique qui a fait advenir l’humanité comme espèce animale (l’hominisation). L’homme est donc l’objet de deux types de sciences : les sciences naturelles et les sciences humaines (ou sciences historiques). L’anthropologie désigne du reste, au sein des sciences humaines, ce qu’on appelle aussi l’ethnologie, l’étude des cultures ou traditions des peuples les plus éloignées de l’histoire des grandes civilisations. L’articulation de l’inné (la nature) et de l’acquis (la culture) constitue le plus grand problème de la connaissance scientifique de l’homme: Sommes-nous  déterminés par l’inné (la nature) ou par l’acquis (la culture) ? Sommes-nous le produit de nos dons naturels ou de ce que l’éducation a fait de nous ? La culture et l’éducation sont-elles indépendantes de la nature ou conditionnées et limitées par celle-ci ?

Si on ajoute l’hypothèse de la liberté humaine (au sens du libre arbitre), il apparaît qu’il existe trois point de vue en concurrence dans l’explication des conduites humaines : l’explication par la liberté (par la finalité consciente des actions), l’explication par l’acquis (l’identité de la personne en tant qu’elle est le produit d’une histoire, la sienne propre et celle de la culture de la communauté à laquelle elle appartient) et l’explication par l’inné (l’hérédité génétique et l’héritage de l’évolution, c’est-à-dire de l’histoire de l’humanité comme espèce biologique). Les explications par l’inné et par l’acquis, vraies ou fausses, sont d’ordre scientifique.

L’explication par la liberté, qu’on nomme pour cette raison « compréhension » ou « interprétation » plutôt qu' »explication », n’est par définition pas scientifique. La liberté est une qualité métaphysique que la science ne peut ni observer ni expliquer. L’explication scientifique de l’homme considéré comme être naturel ou comme être historique fait apparaître celui-ci comme un « produit » : le produit d’un déterminisme (une série causale) qui ne dépend pas de lui et auquel il ne peut échapper. Il est a priori impossible de ne pas être ce que l’on est, de ne pas être autre chose que le produit de son animalité et/ou de sa culture (de son éducation). La liberté se définit à l’inverse par la capacité d’auto-détermination, le pouvoir de déterminer soi-même le sens de son action sans être déterminé par sa nature ou par son histoire. Les sciences naturelles n’ont rien à faire de l’hypothèse de la liberté. Les sciences humaines en débattent, car les acteurs de l’histoire ou les acteurs sociaux sont des hommes, dont on peut éventuellement faire l’hypothèse qu’ils sont des « agents libres ».

Le grand problème métaphysique de la philosophie moderne est celui de la liberté et du déterminisme : sommes-nous des sortes de « machines » sophistiquées, programmées par notre nature et notre histoire ou bien disposons-nous d’une mystérieuse capacité d’auto-détermination, d’une liberté à l’égard de notre nature animale et/ou de notre identité culturelle, de nos instincts et/ou de nos préjugés ? Avons-nous, comme individu ou en tant qu’espèce, le pouvoir de nous arracher à notre condition pour construire librement notre destinée, c’est-à-dire faire notre histoire ?

Ce problème est indissociable de la question du « sujet », l’analyse de ce qui fait la subjectivité humaine, la volonté et le désir (faut-il les distinguer ou les confondre?), la conscience, l’hypothèse de l’inconscient, les relations entre la conscience et l’inconscient. Le libre-arbitre suppose la conscience de soi et la maîtrise de soi, l’autonomie de la conscience par rapport à l’inconscient ainsi que l’autonomie de la volonté par rapport au désir. Mais la liberté a-t-elle un sens ? N’est-elle pas une simple illusion de la conscience plongée dans l’ignorance des véritables causes de l’action ? Les sciences (sciences naturelles et sciences humaines) qui dévoilent les déterminismes (naturels et culturels) qui pèsent sur l’homme peuvent-elles admettre le libre-arbitre ? Ne sommes-nous pas toujours le jouet de notre inconscient (biologique, psychique ou culturel)? Pouvons-nous vouloir autre chose que ce que nous désirons ? Notre comportement n’est-il pas nécessairement réglé comme celui d’une machine par des désirs innés ou acquis? Faut-il considérer avec Jean-Paul Sartre que « l’homme est condamné à être libre », parce que la conscience ne saurait admettre le déterminisme, ou bien que celui-ci est une « machine désirante », comme l’affirme Gilles Deleuze, s’inspirant de la célèbre formule de Spinoza, pour lequel « le désir est l’essence de l’homme » ?