La sagesse

Notion mobilisées

Le bonheur, la raison, la liberté, le temps, le travail, la nature, la vérité, la religion, le devoir, l’État, la justice.

Le problème fondamental

Le problème auquel répond toute conception de la sagesse est celui de la contradiction entre l’espérance du bonheur et l’expérience du malheur. Le texte de Pascal ci-dessous souligne l’universalité de la condition humaine : tous ont en partage l’espérance du bonheur et l’expérience du malheur.

Tous les hommes recherchent d’être heureux ; cela est sans exception, quelques différents moyens qu’ils y emploient. Ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que les uns vont à la guerre, et que les autres n’y vont pas, est ce même désir, qui est dans tous les deux, accompagnés de différentes vues. La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C’est le motif de toutes les actions et de tous les hommes, jusqu’à ceux qui vont se pendre. Et cependant, depuis un si grand nombre d’années, jamais personne, sans la foi, n’est arrivé à ce point où tous visent continuellement. Tous se plaignent : princes, sujets, nobles, roturiers, vieux, jeunes; forts, faibles ; savants, ignorants; sains, malades; de tous pays, de tous les temps, de tous âges et de toutes conditions. Une épreuve si longue, si continuelle et si uniforme, devrait bien nous convaincre de notre impuissance d’arriver au bien par nos efforts; mais l’exemple nous instruit peu. Il n’est jamais si parfaitement semblable, qu’il n’y ait quelque délicate différence; et c’est de là que nous attendons que notre attente ne sera pas déçue en cette occasion comme en l’autre. Et ainsi, le présent ne nous satisfaisant jamais, l’expérience nous dupe, et, de malheur en malheur nous mène jusqu’à la mort.

Abstraction faite du parti-pris de l’auteur, la thèse pascalienne de « la misère de l’homme sans Dieu » (l’idée selon laquelle « il n’y a que la foi qui sauve », que « sans la foi », la condition humaine est nécessairement malheureuse), le texte établit deux constats qui se veulent objectifs : 1) d’une part, quelle que soit la vie choisie, tout choix, même celui de se donner la mort, toute orientation, tout engagement, toute ambition est un pari qui a pour finalité de trouver le bonheur et d’éviter le malheur; on n’échappe pas au désir d’être heureux; 2) d’autre part, quelle que soit leur condition, même la plus enviable, quel que soit leur âge, leur position sociale, leur état de santé, leur culture et leur niveau de connaissance, « tous se plaignent », reconnaissant ainsi qu’il leur manque quelque chose pour être vraiment heureux; on n’échappe pas à l’épreuve de l’insatisfaction et du malheur. Pascal reprend ici un thème biblique célèbre, formulé dans un texte de l’Ancien Testament, l’Écclésiaste : « Vanitas vanitatum, et omnia vanitas » (« Vanité des vanités, tout est vanité »). Le problème de la sagesse est constitué par le défi de surmonter cet échec universel des entreprises humaines en direction du bonheur.

Le bonheur est le nom usuel de ce que les philosophes appellent « le souverain bien », le bien (ou le but, la fin) vers lequel tendent tous nos désirs et toutes nos espérances et par rapport auquel tous les autres biens ne sont que des moyens, des biens relatifs. Il s’agit d’un idéal, dont la définition réelle (le contenu) est en soi un problème, puisqu’il peut aussi bien désigner le bien-être matériel ou une conception spiritualiste du sens de la vie. On peut affirmer que toute ambition humaine, toute religion, toute philosophie, se présente comme une voie vers la « vie bonne », ou la « vie réussie » au sens le plus large et le plus englobant (en ce sens qui fait dire que « réussir sa vie » ne signifie pas nécessairement « réussir dans la vie ». L’ambition identifie vie réussie et réussite sociale, la religion peut ambitionner une réussite qui transcende la vie ici-bas (l’accès à la vie éternelle, par exemple) et un bonheur, baptisé « béatitude » fait d’une joie toute spirituelle.

La philosophie se définit étymologiquement par l’amour de la sagesse. La sagesse est la bonne manière de vivre, celle qui permet d’accéder au « souverain Bien », au maximum de « bien » qu’on puisse espérer en vivant une vie humaine. La philosophie compare et examine les différentes conceptions du bonheur ainsi que les voies d’accès au bonheur; elle évalue les chances de réussite et s’interroge sur le sens même de la recherche. Comme le « salut » des religions, la sagesse se conçoit comme ce qui peut « sauver » l’homme du malheur. La philosophie se distingue de la religion en ce qu’elle est une quête du salut sans Dieu, en recourant exclusivement à la raison. La sagesse désigne indissociablement un savoir et une manière de vivre, un objet de la réflexion et une pratique. En tant qu’elle est « l’amour de la sagesse », la philosophie consiste, comme le souligne avec pertinence André Comte-Sponville, à « penser sa vie et vivre sa pensée. »

Qu’est-ce que le « souverain bien » ?

La notion de « sagesse » est toutefois équivoque, comme celles de « vie bonne », de « bien », de « valeur », de « vertu », etc., qu’on associe à l’éthique : elle peut désigner la doctrine et la pratique de la morale (les devoirs de l’homme) ou bien la doctrine du bonheur et la vie heureuse. Le bien (et la valeur qui lui correspond) peut désigner ce qui rend heureux ou bien ce qu’on doit faire, un idéal moral, ce qui, comme l’écrit Kant, peut rendre « digne d’être heureux », permet d’acquérir la dignité, la valeur humaine qui fait qu’on mérite le bonheur. La vertu désigne toujours la force de l’âme, mais la force de l’âme peut être ce qui rend possible la réussite et le bonheur, ou bien ce qui nous rend capable de désintéressement, d’obéir au devoir quitte à sacrifier sa réussite ou son bonheur. Les théories de la sagesse antique (Aristote, Épicure, les Stoïciens) sont des théories du bonheur et de la vertu qui rend le bonheur possible. Les réflexions modernes sur le bonheur se fondent sur la distinction (héritée du christianisme) entre morale (la question des devoirs de l’homme) et bonheur (la question de l’espérance).

Le « souverain Bien » est le Bien suprême, le Bien qui se suffit à lui-même, qui doit être considéré comme une fin en soi et non comme un moyen pour obtenir autre chose.  Pour les Anciens (les philosophes de l’antiquité), la réponse ne laisse place à aucun doute : il ne peut s’agir que du bonheur. Tout homme désire et espère être heureux, le bonheur étant le but par rapport auquel tout le reste, la vertu y compris, n’est que moyen. Ce constat n’est cependant qu’un préalable : il ne suffit pas de vouloir être heureux, encore faut-il savoir l’être. Le présupposé commun à tous les Anciens est que seul le sage peut être heureux : il n’y a pas d’imbécile heureux ! Le bonheur ne dépend pas exclusivement de la chance mais aussi et surtout de la sagesse, c’est-à-dire à la fois d’un savoir, savoir comment vivre pour vivre heureux, ainsi que de la vertu, ou des vertus, la qualité, ou les qualités, qu’il faut acquérir et posséder pour espérer vivre heureux. Le bonheur est donc l’objet d’une enquête de la raison, une enquête philosophique, qui doit déterminer le bon usage de soi, la bonne manière de régler ses désirs pour mieux les satisfaire ou être épargné par le malheur.

L’imbécile, ou l’insensé, c’est celui qui, parce qu’il ignore le caractère insatiable des désirs humains, pense pouvoir satisfaire tous ses désirs pour atteindre la plénitude du bonheur. Cette illusion permet de comprendre pourquoi l’espérance du bonheur est toujours déçue :  si tous les hommes aspirent au bonheur, en effet, tous se plaignent et semblent plus ou moins malheureux. Socrate, à travers la célèbre métaphore des tonneaux, a fixé l’alternative : ou bien on se lance dans une course effrénée à la satisfaction de tous les désirs, et l’on se condamne ainsi à une vie qui ressemble à un tonneau percé qu’il faut constamment remplir, ou bien on prend conscience de la nécessité de limiter et de hiérarchiser les désirs, et on pourra ainsi espérer vivre la vie sereine du sage qui peut compter sur ses tonneaux constamment remplis de lait et de miel. Épicuriens et Stoïciens s’inscrivent dans cette conception qui oppose le bonheur des sages, fondé sur l’intelligence et la maîtrise du désir, aux folles espérances de l’homme ordinaire, toujours sous l’emprise des ambitions et des passions. 

Ce lieu commun de la philosophie est à la fois repris et soumis à la critique dans l’histoire de la philosophie. Quatre grandes questions, liées entre elles, peuvent lui-être adressées, qui donnent lieu à une diversité de sujets possibles.

1- Peut-on définir le bonheur ?

La raison peut-elle donner un contenu objectif à l’idée de bonheur ou bien faut-il considérer avec Kant que le bonheur n’est qu’un idéal de l’imagination, variable selon l’état dans lequel on se trouve, chacun désirant ce qu’il n’a pas (le malade désire la santé, le pauvre, la richesse, etc.) ? Peut-on donner un contenu positif au bonheur (la satisfaction complète et durable de son état) ou faut-il considérer, avec Schopenhauer, que l’expérience du bonheur, purement négative, consiste exclusivement dans l’absence de souffrance ? Le bonheur est-il dans la sobriété tranquille du sage qui sait limiter ses désirs ou dans l’agitation d’une vie consacrée à satisfaire le maximum de désirs et d’ambitions ? Dans le repos de l’homme comblé ou dans l’ambition passionnée qui nous arrache à l’ennui ? Dans l’intensité du désir et de la jouissance ou dans le bien-être durable ? Dans le bien-être du corps ou dans l’expérience spirituelle de la découverte du sens de la vie ? Dans le plaisir des sens, la réalisation d’une ambition, l’exercice d’une activité dans la joie ? Dans la liberté ou dans la sécurité ? Dans l’amour ou dans l’amitié ? Dans le fait de vivre dans l’insouciance, comme si on ne devait jamais mourir, ou bien dans le fait d’apprendre à mourir, en assumant la conscience d’être mortel qui est le propre de l’homme ? Dans l’être ou dans l’avoir ? Dans la satisfaction égoïste ou dans l’expérience de la fraternité, de la générosité, de la solidarité ? Dans la jouissance de soi ou dans la reconnaissance par autrui? Dans l’action ou dans la contemplation ? Dans la multiplication des conquêtes amoureuses ou dans la fidélité conjugale et la vie de famille?

2 – Le bonheur dépend-il de nous ?

Les sagesses antiques, l’épicurisme et le stoïcisme notamment, affirment que la vertu est la clé du bonheur, apportant ainsi un démenti à l’étymologie (« bon heur » signifie « bonne fortune », chance) ainsi qu’à l’idée, antique elle aussi, selon laquelle le bonheur dépend beaucoup des caprices et des faveurs du destin, donc de la chance. Le deuil, la maladie, la pauvreté, l’infidélité de l’être aimé ne résultent pourtant pas nécessairement ni le plus souvent de l’imprudence ou de l’intempérance. N’est-ce pas la preuve que le bonheur dépend de la chance, et non de la vertu ou de la sagesse ? La croyance selon laquelle le bonheur se mérite n’est du reste pas propre aux philosophes : nous ne pouvons faire l’économie de l’espoir que le courage, la persévérance, la prudence, la modération des désirs, la générosité et la justice nous apporteront la réussite, la reconnaissance, l’harmonie, un bonheur durable. Les accidents de la vie, cependant, n’épargnent personne, et il existe, comme l’a bien vu Schopenhauer, une asymétrie entre le bonheur, toujours précaire, qu’on sent à peine, et le malheur, qui nous plonge dans une souffrance durable, laquelle peut aller jusqu’à la destruction de toute possibilité d’être heureux. Seule la religion, par la foi, et le stoïcisme, par la raison, promettent l’invulnérabilité du bonheur à travers les épreuves de la vie. « Le sage, écrit Sénèque, est celui pour qui aucun malheur n’est un malheur. » Ces sagesses exigent cependant rien moins que l’amour du destin (amor fati) en toutes circonstances, y compris lorsque la catastrophe arrive. Le problème posé est celui de leur crédibilité.

3 – Faut-il croire au bonheur ?

Pouvons-nous espérer être heureux ? La question axiale de la problématique de la sagesse est évidemment celle de la possibilité du bonheur. Que nous est-il permis d’espérer ? Si le contenu de l’idée de bonheur ne peut être défini et s’il apparaît que sa réalisation dans la durée ne dépend pas de nous mais des caprices du destin, il est à craindre que l’espérance du bonheur soit en réalité la source principale de nos désillusions, et donc de notre malheur. En ce cas, il y aurait divorce entre savoir et bonheur, la sagesse consisterait à contempler avec lucidité le malheur de la condition humaine, à consentir à l’impossibilité du bonheur. A moins, si on admet la vanité des désirs et des espérances, qu’il ne faille considérer que seul l’imbécile, celui qui ne sait pas que le bonheur est impossible, puisse être heureux. Ou encore qu’il n’y a de bonheur possible que dans l’espérance d’être heureux.

Les Anciens faisaient de la lucidité la condition du bonheur. Ils appelaient « sagesse » la disposition à vivre heureux résultant de la capacité de vivre dans la vérité, en accord avec la nature et les limites objectives de la condition humaine. Pour Pascal, Kant ou Schopenhauer, il faut sans doute choisir entre sagesse et bonheur, et toujours préférer au bonheur la vérité, le regard lucide posé sur la condition humaine. 

4 – Le bonheur est-il le souverain Bien ?

Il y a peut-être une autre manière de ne pas croire au bonheur, celle qui consiste à penser qu’il existe un idéal supérieur au bonheur. Est-il légitime de faire du bonheur un idéal ? Ne faut-il pas mettre en question l’idée même selon laquelle le bonheur constituerait le Bien suprême ? Certes, le bonheur est une fin en soi : je veux être heureux pour être heureux, non en vue d’obtenir un Bien supérieur.  Il existe cependant d’autre candidats au titre de Souverain Bien (idéal suprême de l’homme), qui peuvent faire concurrence au bonheur. Faut-il préférer la liberté au bonheur ? Faut-il préférer la justice au bonheur ? Faut-il préférer la vérité au bonheur (être un homme lucide malheureux plutôt qu’un imbécile heureux) ? Ces questions suggère qu’il est au moins possible de concevoir un idéal supérieur au bonheur, un idéal auquel on pourrait peut-être sacrifier la possibilité d’être heureux. Ou pour le dire autrement : le bonheur pourrait venir par surcroît à l’homme qui, sans se préoccuper de son bonheur, a découvert le sens de sa vie, qu’il s’agisse d’un engagement conjugal et familial ou professionnel (vivre, disait Freud, c’est « aimer et travailler »), d’un engagement au service de la justice, de vie religieuse, d’une vie consacrée à l’art ou à la connaissance, etc. « Quand on possède le ‘pourquoi’ de sa vie, écrit Nietzsche, on s’accommode à peu près de tous ses ‘comment’. L’homme n’aspire pas au bonheur. »

Lexique

Bien. A) Ce qui est utile, bon pour moi, dont la possession satisfait un désir et contribue au bonheur. Le bien est l’objet du désir, donc une fin (but, objectif) pour l’action : tout bien est une fin, toute fin est un bien. B) L’idéal moral (la fin morale), l’objet d’une volonté bonne, désintéressée. La majuscule permet de distinguer le Bien au sens moral du bien nécessaire au bonheur; ou le Mal au sens moral du mal (souffrance) qui est un malheur.

Souverain Bien. L’idéal de l’homme, c’est-à-dire la fin en soi, la fin (l’objectif, le but de l’action) qui n’est pas un moyen pour une autre fin, par rapport à laquelle toutes les autres fins ne sont que des moyens. Ce qui a de la valeur à mes yeux est un bien et une fin (tout bien est une fin, toute fin est un bien). Un simple bien, un bien qui est en même temps moyen pour autre chose, n’a qu’une valeur relative. Le souverain bien possède une valeur absolue: il est ce qui donne sens et valeur à la vie, ce dont la privation ôte à la vie son sens et sa valeur.

Vertu. La force d’âme (force de la volonté guidée par la raison) qui permet la maîtrise du désir (instincts, désirs, passions). A) Dans la philosophie grecque, la vertu est une excellence (perfection), c’est-à-dire une qualité morale (tempérance, courage) ou intellectuelle (prudence), qui constitue le moyen de la réussite de l’action, de la vie bonne (heureuse, réussie, sensée), de l’accomplissement de la nature humaine. B) Dans le cadre de la morale du devoir, qui distingue l’idéal moral de l’idéal personnel du bonheur, la vertu est simple et unique : il s’agit de la bonne volonté (le désintéressement), qui permet d’agir par devoir (par respect pour une loi morale), et non exclusivement en suivant son désir d’être heureux.

Prudence. La faculté de concevoir les meilleurs moyens d’atteindre une fin, l’art de choisir la voie de la réussite. La prudence est la raison pratique (la raison considérée dans son rapport à l’action) en tant que celle-ci délibère sur les moyens de l’action, non sur ses buts : on peut aussi l’appeler raison pragmatique ou raison stratégique. Elle est la vertu politique par excellence, la qualité primordiale du responsable d’une communauté (État, entreprise, armée, famille), auquel on ne demande pas simplement d’être juste, mais de réussir. En tant que le bonheur est considéré comme le souverain bien, la prudence est l’art de déterminer les moyens d’être heureux. C’est la vertu intellectuelle nécessaire à tout homme, l’art de vivre et d’agir avec intelligence, afin d’éviter les dangers et de saisir les chances. L’Antiquité la considèrait comme l’une des quatre vertus cardinales (avec le courage, la tempérance et la justice), les quatre vertus qui font un sage, la plus nécessaire de toutes, puisque sans elle il n’y a pas de réussite ou de bonheur possible.

Tempérance. La modération des désirs comme moyen d’éviter la frustration et l’esclavage qui naissent inévitablement de l’absence de limitation. La tempérance était considérée dans l’Antiquité comme l’une des quatre vertus cardinales du sage (avec le courage, la prudence et la justice). Juste milieu entre l’ascétisme (le renoncement au plaisir) et l’intempérance (la consommation effrénée), la tempérance est une dimension de la maîtrise de soi qui permet d’associer les plaisirs de la vie et l’autarcie (l’autosuffisance, la liberté consistant à ne pas être esclave du désir).

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